Les Bruits de Recife



Samedi 05 novembre 2016 à 20h30

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice 

Film de Kleber Mendoça Filho – Brésil – 2014 – 2h11

La vie dans un quartier de classe moyenne de la zone sud de Recife est perturbée par l’arrivée d’une société de sécurité privée. La présence de ces hommes est source de tranquillité pour certains et de tension pour d’autres, dans une communauté qui semble avoir beaucoup à craindre. Une chronique brésilienne, une réflexion sur l’histoire, la violence et le bruit.

Notre critique

Par Bruno Precioso

Recife, dans l’état de Pernambouc sur la côte nord-est du Brésil, fut pendant des siècles la porte d’entrée des esclaves ; c’est sur ses terres fertiles que les ‘‘seigneurs de moulin’’ firent du Brésil le premier producteur de sucre au XVIIème siècle, c’est là aussi que le métissage fut le plus tôt pratiqué avec l’objectif d’élargir la base laborieuse. Le rééquilibrage de l’économie du pays par le développement du sud (le triangle Rio–São Paulo–Belo Horizonte) finit par oublier Recife engluée dans ses mentalités au féodalisme persistant et sa monoculture sucrière économiquement chaotique.

Cette ville est aussi celle où naît en 1968 le réalisateur Kleber Mendonça Filho, et l’espace exclusif où il a tourné tous ses films (jusqu’à utiliser son propre appartement de Bahia pour certaines scènes de ces Bruits de Recife). Cet ancien critique de cinéma, connu d’abord pour six courts métrages récompensés de plus d’une centaine de prix entre 1997 et 2009, entame donc en 2012 une carrière tardive avec Les Bruits de Recife, son premier long-métrage à 44 ans. Cet objet cinématographique d’une grande ambition est immédiatement reconnu, remportant dans une trentaine de festivals un certain nombre de prix, notamment celui de Meilleur Film à la Mostra de Sao Paulo et à Copenhague. Le film représentait également le Brésil à la sélection du Meilleur Film étranger aux Oscars et fut chaudement accueilli à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes 2012.

Si Kleber Mendonça Filho tourne ici dans sa propre rue dans le quartier de Setúbal (comme dans trois de ses courts-métrages) c’est qu’il cherche à restituer des sensations intimes, à faire partager par le son une posture d’observateur qui lui est propre, cherchant sous des détails concrets d’une grande banalité à lire la sociologie en mutation de son pays. La construction sonore du film – enregistrement, mixage et montage – dans le cadre d’une 3ème collaboration avec DJ Dolores dure plus d’un an et doit constituer, pour le réalisateur, la bande originale de son long-métrage, qui n’utilise par ailleurs aucune musique dans le sens traditionnel du terme. Le titre original : O som ao redor, soit littéralement Les bruits autour – dit assez que la rumeur de la ville prendra à sa charge une part majeure de la profondeur de la narration.

« Le silencieux vacarme de l’angoisse, le bruit qui ne fait pas de bruit… » (J. Prévert, Soudain le bruit)

De fait, les sons portent au même titre que l’image le sens du récit, selon des logiques subtilement divergentes : le film joue sur une élasticité fondamentale travaillée entre ce que perçoit l’oeil et ce que recompose l’oreille à partir d’une trame effilochée d’apparence aléatoire. Le son incarne donc le hors-champ faisant irruption dans le domaine du visuel, réorganisant les significations. Car Mendonça Filho ne raconte pas d’histoire, il expose une tranche d’Histoire ; une tranche de temps qui ne saurait être vécue autrement qu’au présent, temps insaisissable et sans cesse traversé de passé et de futur, de projections et de mémoire. De fait le film chemine avec nonchalance, comme indifférent à toute contingence narrative, et ce qui occupe l’écran se produit systématiquement à plusieurs niveaux et dans plusieurs lieux simultanément. Le réalisateur, soucieux de respecter une écologie de quartier qui fonctionne sans exiger l’action d’un démiurge scénaristique, se refuse à toute causalité et laisse se dérouler une histoire sans la raconter.

Pour le réalisateur il importe aussi de se montrer fidèle à l’empreinte sonore de son espace intime, comme on réagit à une voix familière. C’est le sens du travail mené avec le ‘‘designer sonore’’ Pablo Lamar, chargé de recueillir les fameux « sons des alentours » (qui donnent son titre brésilien au film) dans la rue même où vit Kleber Mendonça Filho afin de préserver l’identité de cette portion de Brésil contre les habitudes nord-américaines du son industriel cinématographique construit à partir de banques sonores préétablies. Ce travail sonore se fait matière dans des évocations intimes de la nuit, de légendes urbaines propres à Recife, et dans l’impossibilité, au sens propre, de faire taire le passé individuel comme collectif. Rien pour autant ne va au-delà de l’évocation car le bruit ne veut rien dire – il dévoile malgré tout.

« J’ai une idée sur la classe moyenne brésilienne : ses pieds ne touchent jamais le sol. »

La structure même du film se passe d’explications : un fait divers, installé après le prologue du film comme scène inaugurale est le point de départ du ‘‘récit’’ ; il ne sera ni repris, ni élucidé. Comme ce sera de nouveau le cas dans l’ouverture d’Aquarius, le prologue des Bruits de Recife en appelle de manière très précise à une mémoire du passé et à la puissance des changements que subissent les paysages comme les gens ; un prologue en forme de résistance de l’Histoire. Sans véritable scénario au sens narratif, le film se déploie dans autant de directions qu’il explore de genres, tantôt comédie sociale, tantôt expérimental, franchement thriller ou flirtant avec les frontières du film d’horreur, souvent nonchalant et sensuel, se déployant en belles étreintes, les Bruits de Recife s’inventent audacieusement leur propre mécanique, assumant une dimension monumentale à l’écran comme dans la structure même du film. Le critique du New York Times A.O. Stone évoque un « paysage auditif de film d’horreur, ou celui d’un thriller sans chute. La tension qui envahit la routine quotidienne est tout aussi difficile à identifier qu’à éviter […]. » Si cette critique consacre la réussite du projet avoué de K. Mendonça Filho de « réaliser un soap opera filmé par John Carpenter », ce jeu sur les genres est tout sauf gratuit.

C’est que pour le réalisateur, la brutalisation du monde observable dans la destruction des paysages ou des bâtiments anciens est le parallèle illustratif d’une double violence : celle souterraine qui s’installe entre les individus, voire en chacun sous le masque de la folie ou de la déshumanisation. Celle, entre les classes, ancienne et normalisée, au prix de laquelle s’est construit le Brésil et dont s’abreuve encore sa société inégalitaire. Le travail de l’espace oscille donc toujours entre l’ouverture hyperbolique d’une architecture démesurée, et une promiscuité de favela qui pourtant ne quitte jamais cette unique verticale.

En cela, Kleber Mendonça Filho s’inscrit dans une approche sociologique cristallisée dans des marqueurs sociaux forts, et fait signe vers une cinématographie latino-américaine qui depuis des années (récemment l’argentin Histoire de la peur ou le chilien L’été des poissons volants), signale la peur qui vient dans la classe privilégiée, illustre son sentiment d’insécurité, annonce sa riposte. Le travail de l’argentine Lucrecia Martel porte depuis 15 ans ce même regard teinté d’un fantastique un peu inquiétant sur la bourgeoisie argentine (La femme sans tête).

C’est donc tout un continent dont Kleber Mendonça Filho a choisi d’écouter puis d’engraver les murmures, afin de saisir les forces souterraines qui survivent après des siècles d’oppression à celle, nouvelle, du béton. Et lorsque le Tancredi du Guépard de Visconti acceptait « Que tout change pour que rien ne change », le Recife de Mendonça Filho semble promettre des convulsions d’un genre plus douloureux.

Sur le web

Le réalisateur est très attaché à la ville de Recife, dans laquelle il habite. La rue qui revient le plus fréquemment dans le film est celle où il vit, ainsi que l’appartement de Bahia, qui n’est autre que le sien. Trois de ses court-métrages tiennent aussi place dans ce quartier de Setúbal où se déroule l’action des Bruits de Recife. Ce facteur commun tient en ce que Mendonça Filho s’intéresse beaucoup aux rapports de classe qu’il peut observer dans la vie quotidienne des habitants de Recife, des restes féodaux qui persistent dans la société, et de l’architecture de la ville qui participe à cette atmosphère anxiogène et impersonnelle. C’est aussi pourquoi le réalisateur écrit les scénarios de la plupart de ses films.

Les Bruits de Recife, comme l’indique le titre, est un film centré sur le son. C’est pourquoi le réalisateur recommande fortement de voir le film au cinéma plutôt que sur un écran de salon. La construction (enregistrement, mixage et montage) sonore du film dure plus d’un an et doit constituer, toujours selon Mendonça Filho, la bande originale de son long-métrage, qui, sinon, n’utilise aucune musique dans le sens traditionnel du terme. DJ Dolores, avec qui le réalisateur avait travaillé pour son documentaire Critico, orienté sur la critique de cinéma, signe ici la production musicale du film, tout en détails sonores.

Une légende urbaine brésilienne a servi de référence à l’ambiance parfois fantastique, comme hantée, du film. Un adolescent, entre 13 et 18 ans, s’amusait à s’introduire chez les gens en grimpant sur la façade de leur immeuble. Il visitait les appartements mais ne volait rien et parfois, les occupants se réveillaient et le retrouvaient allongé sur le canapé. Il fut un jour retrouvé mort, le corps criblé d’une douzaine de balles. Ce personnage fantomatique, dont l’existence même est incertaine, sert au cinéaste qui voulait au départ l’intégrer au film. Il traduit le besoin d’évasion, de transgression, que ressentent les protagonistes. Dans une interview, Mendonça Filho précise qu’il voyait son film comme un soap opéra filmé par John Carpenter. Quand on sait l’attention que ce dernier donnait lui-même au son dans ses thrillers (The Thing, Christine, Dark Star), il est clair que le réalisateur des Bruits de Recife s’est inspiré de l’Américain pour son film. Du soap, il récupère les intrigues parallèles et multiples mais y apporte une qualité visuelle supérieure à l’aide du Cinémascope. Assaut (toujours Carpenter) est aussi cité par le cinéaste, pour son utilisation sensible de l’espace, comme il a tenté de la transmettre dans Les Bruits de Recife.

Comme le film se penche sur les rapports entre classes sociales, une comparaison a été faite entre Les Bruits de Recife et la construction d’un western : la question de pouvoir, de territoire, de clôture de l’espace, est omniprésente et rappelle au réalisateur les plantations de cotons et l’esclavage qui y a perduré au Brésil jusqu’au XIXème siècle. Il prend également d’autres films en référence, La Randonnée, de Nicolas Roeg, et Cabra Marcado para Morrer d’Eduardo Coutinho, autrement dit un film initiatique au coeur du bush australien et un historique sur des luttes de territoires entre paysans. Le cinéaste a réalisé son film dans l’optique qu’il serait essentiellement vu par des Brésiliens. Il lui faut attendre le festival de Rotterdam pour comprendre que Les Bruits de Recife n’est pas uniquement un film indépendant et local, « paroissial » disait-il. Pourtant, il craint que certains aspects de son intrigue échappent aux spectateurs qui ne connaissent pas le Brésil. Ainsi, son idée sur la classe moyenne, qu’il met en scène, est des plus personnelles : « ses pieds ne touchent jamais le sol« . Il les voit comme constamment enfermés dans une bulle de protection, obsédés par leur sécurité, vision des choses qui touchent précisément cette classe brésilienne mais pas nécessairement la classe moyenne mondiale. L’universalité qu’il a pu voir dans son film ne fut que postérieure à la réalisation de celui-ci.

Mendonça Filho n’a pas fait qu’écrire et mettre en scène Les Bruits de Recife, rôle pourtant déjà conséquent. Il participe aussi à la sonorisation et au montage du film et le fait produire par Emilie Lesclaux au sein de sa société de production Cinemascópio. Outre ses activités de cinéaste, il dirige avec cette dernière le festival de cinéma de Recife (Janela Internacional de Cinema do Recife), créé en 1997 par Alfredo et Sandra Bertini.

Les Bruits de Recife figure sur la liste des dix meilleurs films de l’année 2012 du New York Times, déterminée par le critique de cinéma Anthony Oliver Scott. Il reconnaît aux Bruits de Recife une qualité de travail du son époustouflante et parle d’un « paysage auditif d’un film d’horreur. Ou celui d’un thriller sans chute. La tension qui envahit la routine quotidienne est tout aussi difficile à identifier qu’à éviter […]« . Caetano Veloso, probablement le musicien brésilien le plus populaire qui soit, le voit quant à lui comme l’un des meilleurs films brésiliens de tous les temps, alors même qu’il s’agit du premier long-métrage de fiction de Mendonça Filho. Les Bruits de Recife cumule aujourd’hui 125 000 entrées, score très rare pour un film indépendant au budget de sortie limité.


Présentation du film et animation du débat avec le public : Bruno Precioso

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