CinémAtelier : L’heure des madeleines/Histoire du cinéma français



Samedi 17 Décembre 2022 de 14H30 à 17H30 – CinémAtelier

Maison des Associations Nice-St-Roch, 50 Bd St-Roch (TRAM: St-Roch)

Animation : Philippe Serve, fondateur et animateur de CSF (2002-2012)


Avant-propos

L’HEURE DES MADELEINES

Des anciens grands films ramenés à la mémoire à partir de résumés-montages de quelques minutes proposés par l’animateur.

Aujourd’hui :

BOUGE PAS, MEURS, RESSUSCITE

(Zamri, umri, voskresni ! de Vitali Kanevski, URSS, 1990)

Caméra d’Or et Prix du Jury à Cannes.

Présenté le 7 mai 2007 dans le cadre du Festival CSF « Enfants du Monde ».


HISTOIRE DU CINÉMA FRANÇAIS, DES ORIGINES À LA NOUVELLE VAGUE

(Huitième saison )

Épisode 23

L’ÂGE D’OR

(1930-1939, 5e partie)

LE RÉALISME POÉTIQUE (Suite)

 JULIEN DUVIVIER

Regard sur – et décryptage cinématographique – d’un chef d’œuvre oublié

AU BONHEUR DES DAMES

(1930, d’après le roman d’Émile Zola)

Parmi tous les romans d’Émile Zola composant son imposante saga des Rougon-Macquart, le volume nommé Au Bonheur des Dames, s’il n’est pas le plus méconnu loin de là (que l’on pense à l’inverse à La Conquête de Plassans, Une page d’amour ou La Joie de vivre pour ne citer qu’eux), n’en reste pas moins dans l’ombre des œuvres considérées comme les plus importantes de cette épopée littéraire, telles que Germinal, L’Assommoir, Nana, Pot-Bouille (qui précède directement Au Bonheur des Dames et en constitue la genèse) ou encore La Bête humaine. Pourtant, le roman provoqua l’enthousiasme de la critique à sa sortie en 1882-83. Mais à la différence des cinq précités, il s’inscrira moins durablement dans la conscience collective, peut-être en raison de son optimisme affiché. Et peut-être aussi car ces autres romans surent bénéficier au siècle suivant (le 20e) d’adaptations cinématographiques marquantes. Or, chacun sait la faculté acquise du 7e Art à garder vivantes nombre d’œuvres littéraires dont les films sont adaptés, voire à les ressusciter.

Le superbe La Bête humaine (Jean Renoir, 1938, emmené par le trio Jean-Gabin-Simone Simon-Fernand Ledoux), Gervaise (adaptation de L’Assommoir par René Clément, 1956, avec Maria Shell), Nana (adapté huit fois sur grand écran, notamment par Jean Renoir en 1926, puis Christian-Jaque en 1955 avec Martine Carol, et trois fois à la télévision, dont une version de Maurice Cazeneuve en 1981 avec Véronique Genest), Pot-Bouille (Julien Duvivier, 1957 avec Gérard Philipe, Dany Carrel et Danielle Darrieux), sans oublier le triomphe public — moins du côté de la critique – du Germinal de Claude Berri en 1993 avec sa distribution populaire (le chanteur Renaud, Gérard Depardieu, Miou-Miou, Jean Carmet) ont tous remis ces romans sur le devant de la scène, sans compter leur étude dans la cadre scolaire.

Au Bonheur des Dames a bénéficié deux fois d’adaptations au cinéma. La plus connue aujourd’hui est la deuxième, signée André Cayatte en 1943 sous l’occupation et pour le compte de la société de production cinématographique allemande Continental. Une adaptation réussie, assez fidèle au roman (malgré un renversement de valeur concernant les deux personnages principaux Denise Baudu et Octave Mouret au détriment de la première) et bénéficiant d’une belle distribution (Michel Simon, Blanchette Brunoy, Albert Préjean, Suzy Prim).

Pourtant, pour moi, la plus belle demeure la première, celle réalisée par Julien Duvivier en 1930, ce fut sa dernière œuvre muette. Ce film relève pour moi du chef-d’œuvre cinématographique, et c’est pourquoi j’ai choisi d’en proposer une analyse détaillée pour cette nouvelle séance de CinémAtelier.

Duvivier, considéré mondialement comme l’un des plus grands cinéastes de l’histoire du 7e Art, a hélas pâti chez nous, dans son propre pays, des attaques répétées des critiques des Cahiers du Cinéma et futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague, les Godard, Rohmer, Chabrol et surtout le plus virulent de tous, François Truffaut. Duvivier était jugé (aux côtés de Marcel Carné) comme le représentant du « cinéma de papa » frappé au sceau de l’académisme, à base d’adaptations littéraires, un crime aux yeux de ces jeunes Turcs. Mais de par le monde (USA, Grande-Bretagne, Japon notamment) Julien Duvivier reste profondément admiré et son œuvre diffusée et analysée avec passion. Le futur réalisateur de ces monuments du Réalisme poétique que furent La Bandera (1935), La Belle équipe (1936), Pépé le Moko (1937) ou La Fin du Jour (1939) tourna son dernier film muet en 1930, et ce fut Au Bonheur des Dames.

Si Duvivier s’éloigne parfois légèrement du roman original d’Émile Zola pour de simples raisons pratiques dues au principe même d’adaptation cinématographique, il en respecte parfaitement l’esprit et son positivisme, sans pour autant oublier et souligner que la modernité prometteuse de progrès compte aussi ses victimes.
Le thème d’Au bonheur des Dames résonne encore de manière très contemporaine à nos esprits du 21e siècle. Le développement irrésistible des grands magasins — aujourd’hui des grandes surfaces – aux dépens des petits commerçants impitoyablement détruits, leur irrésistible attrait pour les consommateurs (tout sur place, variétés de produits moins chers notamment) est autant d’actualité en 2022 qu’il l’était en 1882 ou 1930. Mais l’intérêt profond du film de Duvivier dépasse largement celui de l’œuvre de Zola. Car ce sont bien sa mise en scène et sa réalisation qui s’avèrent époustouflantes. Dès les premières images, le spectateur est entraîné dans une valse d’images qui semble ne jamais devoir cesser. La caméra est mouvante (beaucoup de somptueux travellings), et lorsqu’elle se pose pour des plans généraux, c’est alors l’intérieur du cadre qui gigote en tous sens. Aucune des dizaines, voire centaines de personnages peuplant l’écran ne restent immobiles, parfois juste un mouvement de bras, de mains, de tête, un déhanchement, tout cela répété simultanément infuse une vie intense à l’image. Au Bonheur des Dames est un film qui VIT et VIBRE de toutes ses fibres. Et quand ce que l’on appelle toujours un peu pompeusement la grammaire du cinéma, que les plongées et contre-plongées, travellings, profondeur de champ, utilisation de tous les stades possibles de l’échelle de plan en profitent pour s’y déployer, toujours de manière intelligente, sans ostentation superflue, alors le spectateur ne peut que s’émerveiller d’une telle maîtrise, et se dire que oui, vraiment cette fin d’ère du cinéma sans paroles, je dirai entre 1925 et 1930, reste comme la plus brillante période cinématographique de l’Histoire.

A noter aussi la très belle prestation de Dita Parlo dans le rôle principal de Denise Baudu. On retrouvera l’actrice allemande quelques mois plus tard illuminant cet immense chef d’œuvre du 7e art, L’Atalante de Jean Vigo, puis à la fin de la décennie La Grande illusion de Jean Renoir. (Philippe serve)

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