Cria Cuervos



Vendredi 04 Mai 2007 à 20h30 – 5ième  Festival

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Carlos Saura – Espagne – 1976 – 1h52 – vostf

Ana, 9 ans, ne dort plus la nuit dans la grande maison madrilène familiale. Ses parents sont morts récemment. Sa mère s’est éteinte de chagrin et de dépit amoureux, son père a succombé à une maîtresse vengeresse. Témoin de ces deux morts malgré elle, Ana refuse le monde des adultes et s’invente son univers. Elle s’accroche à ses rêves et ses souvenirs pour faire revivre sa mère et retrouver son amour. Elle remplit son quotidien de jeux qu’elle partage avec ses soeurs.

Le cout métrage Laissez-les grandir ici ! (Lionel Abelanski, Mireille Abramovici, Laurent Achard, Ali Akika, Mathieu Amalric, Jorge Amat, Santiago Amigorena, Michel Andrieu – France – 2007 – 3′) sera diffusé avant chaque film du Festival.

Un collectif de cinéastes a réalisé un film court pour sensibiliser le public à la cause des sans-papiers et de leurs enfants, dix ans après une première action qui avait déjà mobilisé les réalisateurs. Dans ce film, des enfants de sans-papiers se relayent à l’écran dans un dispositif simple, pour dire un texte qu’ils ont écrit eux-mêmes en atelier. Ils décrivent leur situation, disent leur peur et demandent à grandir en France.

Sur le web

« Nous sommes en train de vivre une période de démolition, d’où surgira autre chose. Cria Cuervos traite de ce processus de destruction et de mort » (Carlos Saura).

« Hoy en mi ventana brilla el sol / Y el corazon se pone triste contemplando la ciudad / Porque te vas. » (Aujourd’hui, à ma fenêtre brille le soleil et mon coeur s’attriste en contemplant la ville, parce que tu pars)

La petite fille à la fenêtre qui contemple le dehors, c’est Ana, brisée depuis la mort de sa mère. « Porque te vas », parce que tu pars, le présent n’est pas une erreur car cette disparition elle la vit toujours, ce n’est pas du passé, c’est un passé impossible. Cria Cuervos se déroule durant un été, dans une vieille demeure bourgeoise décrépite, lieu qui rappelle le manoir isolé d’Anna et les loups. Un univers clôt où le temps reste figé dans l’attente de quelque chose, d’un séisme, d’une révolution.

Un mystère, comme il y en a beaucoup dans ce film. L’été commence donc sur un drame qui semble survoler Ana, fille rêveuse et silencieuse. Il se poursuit, interminable, répétitif. Le monde du dehors ne parvient que par bribes aux habitants de la maison. Logique car cette demeure c’est l’Espagne, et l’Espagne sous Franco est fermée au monde. C’est un espace de rituels immuables, de petites promenades autour d’une piscine vide, d’autorité, de militaires.

Cria Cuervos est un film profondément politique. Un film qui s’accroche à son époque, qui décrit un monde qui s’éteint et l’espoir d’un renouveau. Cria Cuervos, c’est le temps du Franquisme, sa fin imminente. C’est un moment de l’histoire de L’Espagne où tout est figé, où le pays est paralysé par des valeurs bourgeoises, par le poids de l’armée et de la religion. Paulina, la belle-mère d’Ana, froide, distante, représente les valeurs bourgeoises. Elle n’a d’autre considération que de faire respecter l’étiquette, la discipline et Ana, petite rebelle, rejette son intransigeance. L’Armée est représentée par les seuls hommes du film, le père d’Ana et le nouvel amant de Paulina. L’Espagne est décrite par Saura comme un espace étouffant pour les femmes. La mère d’Ana n’a pu s’épanouir dans le piano, a due abandonner sa carrière d’artiste. Tout un monde qui lentement se meurt et dont Carlos Saura se fait le fossoyeur.

« Como cada noche despierté / Pensando en ti / Y en mi reloj todas las horas vi pasar / Porque te vas. » (Comme chaque nuit, je me réveillai, pensant à toi, Et sur ma montre j’ai vu défiler toutes les heures, Parce que tu pars).

Les heures défilent et se confondent. Le passé n’existe plus, la vieille grand-mère paralytique ne dit plus un mot. L’Espagne n’a plus de passé, pas de futur, rien qu’un présent interminable. Mais cette dictature se fissure, et quelques petits évènements viennent perturber sa logique mortifère. Il y a les rêves d’Ana, lorsqu’elle s’envole ou s’imagine ce qui ne peut être. Il y a le plaisir des jeux. Il y a la jouissance, insupportable pour les fossoyeurs des libertés. Un été figé donc, mais un été des possibles, un moment de transition. Le passé et ses fantômes ressurgissent, venant rappeler aux vivants qu’il y a eu une histoire avant Franco. Un coin du voile se soulève, révélant que le temps peut repartir et qu’un futur se profile. Passé, présent, futur coexistent. Carlos Saura nous montre ce moment où tout s’interpénètre pour remettre l’histoire en marche en faisant intervenir Ana adulte, jouée par Géraldine Chaplin qui joue également la mère de la petite fille. Il y a une promesse de réveil, d’une révolution. Porque te vas, la chanson interprétée par Jeanette, résonne plusieurs fois dans le film. Moments intenses qui font entrer le souffle de la vie dans la maison. Cette ritournelle provoque des frissons qui nous parcourent l’échine, tant on ressent le besoin de ces petits moments de bonheur qui nous permettent de respirer dans l’atmosphère étouffante dans laquelle Saura nous plonge. Il y a Porque te vas et il y a les grands yeux d’Ana Torent, son regard si profond, unique, totalement envoûtant et magique. Le film est écrit pour elle, et l’intensité qui se dégage de cette enfant est proprement tétanisante.

Sous le régime dictatorial, Carlos Saura a toujours du ruser avec les autorités. Dans son premier long métrage, Los Golfos (1960), le réalisateur décrit une jeunesse en perdition dans les quartiers miséreux de Madrid. Le film est classé « 2ème catégorie B », soit une « oeuvre dénuée de tout intérêt artistique ». Saura situe l’action de son film suivant, La Charge des brigands (Lanto por un bandido, 1964), au XIXème siècle. Récit picaresque dont l’aspect historique laisse entrevoir une critique de la guerre d’Espagne et du Franquisme. Stress-es tres-tres (1968) est une critique acerbe de la bourgeoisie. Dans Ana et les loups (Ana y los lobos, 1973), trois fils représentaient l’armée, le clergé et les tabous bourgeois. L’irruption d’une gouvernante tentatrice venait exposer l’hypocrisie de ces castes dominantes. Cria Cuervos poursuit dans cette veine métaphorique et symbolique. Le père d’Ana c’est Franco et sa mère disparue c’est bien sûr la république, morte d’avoir été trahie, trompée. « Tout n’est que mensonge » nous dit-elle lors de l’une de ses apparitions. Quant à Ana et ses soeurs, elles sont l’espoir d’un renouveau, la force de la jeunesse qui va abattre le régime. Ana entend encore les échos de sa mère, de la république, elle s’occupe de sa grand-mère oubliée dans son fauteuil. Lorsque les trois soeurs jouent, elles se déguisent en vierge marie, en militaire et en bourgeoise. Armée, religion, bourgeoisie, trois piliers du franquisme dont elles se moquent éperdument. Franco meurt l’année de Cria Cuervos, certainement tué par Ana.

« Todas las promesas de mi amor se iran contigo / Me olvidaras, Me olvidaras Junto a la estacion yo lloraré igual que un niño / Porque te vas. » (Toutes les promesses de connaître l’amour s’en iront avec toi, Tu m’oublieras, Tu m’oublieras, Près de la gare je pleurerai comme un enfant, Parce que tu pars).

Cria Cuervos n’est pas seulement un magnifique pamphlet politique, c’est aussi une admirable réflexion sur le deuil impossible, sur les souvenirs qui ne veulent pas s’éteindre. Un film peuplé de fantômes et de photos du passé dans lesquelles la grand-mère s’évade. Carlos Saura épouse l’imaginaire enfantin d’Ana. Il nous fait partager son monde intérieur fait de fantasmes, de rêves, de visions, de tristesse silencieuse, de sentiment de solitude et d’abandon.

Cria Cuervos bascule ainsi constamment du rêve à la réalité, sans établir de frontières, sans fixer de règles ou d’échelle de valeur. C’est certainement le plus beau film tourné sur l’enfance. Pas une enfance idyllique, mais une enfance peuplée de peurs, hantée par la mort. Une oeuvre fondamentale, qui marie avec une perfection rarement égalée la puissance d’un discours radical et une émotion de chaque instant. Un film qui nous parle directement, par ses échos, à nos souvenirs, notre enfance, un film qui parle de notre monde. C’est toute la magie du cinéma incarnée, la plus magnifique illustration de la définition du cinéma de Frank Pierson : « Les films sont à notre civilisation ce que les rêves sont à nos vies individuelles : ils en expriment le mystère et aident à définir la nature de ce que nous sommes et de ce que nous devenons. » Olivier Bitoun (chroniqueur sur DVDClassik)

 » La date est symbolique: en 1975, année de tournage de Cría Cuervos, le caudillo Francisco Franco décède, après près de quarante ans de règne à la tête de l’État espagnol. Deux ans plus tard, le roi Juan Carlos fait voter les premières lois démocratiques. Pour Carlos Saura, cette mort signe la fin d’un long combat artistique, dont Cría Cuervos est le point d’orgue. Combat contre le franquisme, contre une idéologie conservatrice et réactionnaire, dont les principales valeurs s’appellent Église, famille et armée, et les outils, terreur, propagande et censure. Mais, au-delà des intentions politiques, Cría Cuervos se pose aussi comme l’un des films les plus justes sur l’enfance et ses cruautés.  » (critikat.com)

Cria Cuervos a obtenu le Grand Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes en 1976.

Composée en 1974 par Jose Luis Perales, la chanson Porque te vas ne connaitra le succès populaire que grâce à son utilisation dans le film. Interprétée par la chanteuse Jeanette, elle devint rapidement l’une des chansons les plus célèbres du Septième Art.

Le titre du film provient du proverbe espagnol « Cria cuervos que te sacaran los ojos » qui signifie « Nourris les corbeaux, ils te crèveront les yeux« .

Le réalisateur Carlos Saura évoque le personnage d’Ana : « Anne est une petite fille sensible et particulièrement réceptive ; face à l’agression du monde des adultes, elle s’est fabriqué un univers personnel à part pù seuls trouvent place des êtes conformes à ce qu’elle attend d’eux. Dans cet univers, la réalité englobe des souvenirs qui ont la présence de l’actualité, des désirs et des hallucinations qui se confondent avec le quotidien. »


Présentation du film et animation du débat avec le public : Philippe Serve.

Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h30 précises.

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La parole est à vous !

Entrée : 7,50 € (non adhérents), 5 € (adhérents CSF et toute personne bénéficiant d’une réduction au Mercury).

Adhésion : 20 €. Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, ainsi qu’à toutes les séances du Mercury (hors CSF) et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier.
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