Jusqu’au bout du monde



Vendredi 31 Mai 2024 à 20h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Viggo Mortensen, Mexique-Canada-Pays-Bas, 2024, 2h09, vostf

L’Ouest américain, dans les années 1860. Après avoir fait la rencontre de Holger Olsen, immigré d’origine danoise, Vivienne Le Coudy, jeune femme résolument indépendante, accepte de le suivre dans le Nevada, pour vivre avec lui. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate, Olsen décide de s’engager et Vivienne se retrouve seule. Elle doit désormais affronter Rudolph Schiller, le maire corrompu de la ville, et Alfred Jeffries, important propriétaire terrien. Il lui faut surtout résister aux avances plus qu’insistantes de Weston, le fils brutal et imprévisible d’Alfred. Quand Olsen rentre du front, Vivienne et lui ne sont plus les mêmes. Ils doivent réapprendre à se connaître pour s’accepter tels qu’ils sont devenus…

Notre Article

par Josiane Scoleri

The Dead don’t hurt, titre original du film signifie d’abord en anglais «les morts ne font pas mal», sous-entendu, «ne sont plus en état» de nuire, mais dans l’anglais approximatif des pionniers, cela pouvait aussi dire: «les morts n’ont pas mal», c’est à dire «ne sentent plus rien». Cette polysémie est en soi intéressante et pourrait constituer la porte d’entrée de ce film si classique à première vue, mais qui ne laisse pas de surprendre par son audace pour peu qu’on s’y attarde suffisamment.

Viggo Mortensen, pour son deuxième long-métrage en tant que réalisateur rend d’abord et avant tout hommage au western, genre aujourd’hui bien délaissé, plutôt considéré comme désuet, voire même complètement ringard. Et effectivement, on est en droit de se demander comment un film qui reprend fidèlement à peu près tous les ingrédients du genre comme c’est le cas ici, peut nous apporter quelque chose de nouveau, surtout si on tient compte de toutes les tentatives de renouvellement qui jalonnent l’histoire d’Hollywood depuis les titres canoniques des années 40/50 en passant par les westerns crépusculaires des années 60 sans oublier les westerns spaghetti des 3 Sergio (Leone, Corbucci et Solima).

Mortensen s’empare donc du sujet, mais la première scène doit déjà nous alerter: nous sommes plongés dans une forêt de feuillus (bien loin des paysages désertiques de l’Ouest) et nous voyons se diriger vers nous, un cavalier en armure avec une bannière qui nous parle immédiatement du Moyen-Âge européen. Perplexité du spectateur. Scène suivante, gros plan sur le visage d’une femme à son dernier soupir. L’homme assis à son chevet lui ferme les yeux. Cette deuxième scène n’éclaire pas plus la lanterne du spectateur. Et là, sans transition, nous sommes catapultés dans la plus pure imagerie du western avec une scène de fusillade impitoyable à la sortie du saloon où le tueur s’éloigne tranquillement sur son cheval en sifflotant…Comment ces trois scènes tiennent-elles ensemble? C’est bien là tout le pari du film. Le réalisateur va tirer le plus grand parti de ce montage éclaté qui constitue l‘une des atouts les plus forts de «Jusqu’au bout du monde» allié à son image impeccable du premier plan au tout dernier. Coup de chapeau à la fois au monteur Peder Petersen et au chef opérateur Marcel Zyskind.

Le film nous offre ainsi un kaléidoscope où la temporalité est mise à mal. Mais cette construction en flash-back et flash-forward constants n’est pas un simple artifice formel qui servirait à brouiller les pistes. Au contraire, elle permet de donner petit à petit davantage de corps aux personnages par une sorte d’éclairage rétrospectif créant ainsi une forme de suspens qui fonctionne à rebours. Le film prend son temps avec les multiples scènes d’exposition des différents espaces/temps et l’inclusion par-ci par- là de personnages secondaires qui apportent également des nuances supplémentaires au portrait des deux protagonistes. Le film repose ainsi sur le couple Vivienne/ Olsen où Olsen est le taiseux classique, le héros solitaire de l’Ouest qui a presque désappris à parler à force de solitude, alors que Vivienne est une forte personnalité à rebours des personnages d’épouses modèle ou de tenancières de bordel qui constituent – à quelques rares exceptions près – toute la panoplie de rôles de femmes dans les westerns traditionnels. Cela dit, Olsen, loin d’être un bourru au cuir épais s’avère un homme d’une grande délicatesse dans le jeu de Viggo Mortensen. La première rencontre avec la jeune femme nous vaut un plan magnifique où on le voit seul en train de lire au milieu du tumulte du port, adossé à la cale d’un bateau rouge carmin à côté de son magnifique cheval noir. La composition du plan est impeccable. Vicky Krieps, quant à elle, plante son personnage à la fois avec délicatesse et aplomb, un personnage qui est au cœur du film et qui en est même le moteur une fois qu’Olsen disparaît du champ pour aller se battre. Puisque partir faire la guerre semble être la plus grande aspiration des hommes. ( cf Le père de Vivienne, parti se battre contre les Anglais et qui finit pendu et Olsen dont ce n’est pas la première et qui pourtant y retourne). Certes toujours pour de nobles causes, il va sans dire et accessoirement, au détriment de leur propre bonheur. Si Vivienne rêvait de se battre comme Jeanne d’Arc lorsqu’elle était enfant, une fois adulte, elle a clairement d’autres priorités. Le désir d’en découdre se trouve ainsi renvoyé, sans nécessité de grands discours, au rang d’enfantillages. Le vrai combat, d’évidence, se situe ailleurs.

Inutile de préciser que là encore, le principe même du western est retourné comme un gant. D’ailleurs le seul qui tire à tout bout de champ est le personnage de Weston Jeffries, fils du magnat mafieux local, alcoolique et dangereux psychopathe. Ce personnage fait lui aussi partie des figures classiques de l’Ouest (les frères Cohen en tireront leur film monomaniaque «No Country for Old Men»). Solly Mac Leod en fait un médiocre fils à papa sans réelle épaisseur en dehors de son statut social. Nous avons donc ici un vrai méchant, doté d’un réel pouvoir de nuisance, mais en réalité sans la moindre envergure. Le film explore ainsi à peu près tous les marqueurs du genre. Autre exemple, la «justice» expéditive -autre passage obligé du western- présentée comme une alliance cadenassée entre les deux pouvoirs qui sont réellement aux manettes: la religion et l’argent. Peu importe le bouc émissaire, c’est le cas de le dire. Encore moins la justice.

C’est sans doute ce qui frappe à la vision du film, à quel point tout ressemble à s’y méprendre à un western 100% pur jus et à quel point, en même temps, tout est décalé. Cela vaut aussi pour les paysages qui évoquent nécessairement tout ce qu’on connaît des environnement semi-désertiques du Far-West et qu’on n’avait pourtant jamais vu au cinéma (et pour cause, le film a été tourné en grande partie au Mexique). Idem pour la musique qui colle parfaitement aux images et qui est en même temps totalement libérée des mélodies traditionnellement associées au western (y compris celles plus tardives d’Ennio Morricone). Sans doute vaudrait-il mieux dire que les images collent à la musique puisqu’elle a été composée avant le tournage.

Le réalisateur-acteur- musicien- scénariste assume son ambition de couvrir toutes les facettes du genre et parsème son film de quelques discrètes citations. Et quand on commence à se dire que curieusement les Indiens ne seront décidément pas mentionnés dans le film, Mortensen glisse une brève scène sans parole où une enfant indienne, à peine plus âgée que le petit garçon jugé sur le cheval de Viggo offre un poisson à nos deux héros. (encore un très beau plan). Jusqu’au bout du monde fait un pari risqué qui consiste à unir dans un même souffle classicisme et subversion dans un amalgame impossible à dissocier. Et fait encore plus remarquable, réussit son pari haut la main et sans la moindre fausse note.

Sur le web

Pour Falling (2020), son premier long métrage, Viggo Mortensen, acteur nommé à l’Oscar, s’est souvenu des sentiments que lui avaient inspiré la disparition de sa mère pour raconter un drame familial autour des rapports complexes entre enfants et parents. L’occasion, également, de montrer comment ces relations peuvent se tendre quand on ravive d’anciennes blessures narcissiques, mais aussi qu’il existe des moyens de panser ses plaies. Avec Jusqu’au bout du monde, Mortensen s’inspire là encore de sa mère, même s’il s’agit cette fois d’un western. « L’idée de ce film est née d’une image de ma mère », indique le réalisateur. « J’ai conservé des livres illustrés des années 30 qu’elle lisait quand elle était petite – des récits d’aventures et des histoires de chevaliers qui se passaient au Moyen – Âge. Elle a grandi à proximité de forêts d’érables dans le nord – est des États – Unis, près de la frontière canadienne, j’avais l’image d’elle, enfant, en train de courir dans la forêt – et je m’étais imaginé qu’elle était l’un des personnages de ces vieux livres q u’elle lisait. C’est l’image de départ que j’avais en tête quand je me suis mis à écrire le scénario de Jusqu’au bout du monde pendant le confinement, au moment de la pandémie de Covid, au printemps 2020 ». À ce moment-là, Mortensen s’est demandé ce qui avait pu arriver à la femme qu’est devenue cette petite fille et il reconnaît avoir été quelque peu surpris par la tournure qu’a pris le récit. « Je me suis dit ‘pourquoi ne pas commencer l’histoire au moment où cette petite fille est désormais une femme à la fin de sa vie ?», raconte-t-il. « Je ne saurais l’expliquer , mais j’ai eu envie, au cours de mon travail de scénariste, de comprendre comment cette petite fille si insouciante avait pu en arriver là ».

Le personnage central du film est Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps), immigrée d’origine québécoise. Cette femme à l’esprit libre gagne sa vie en vendant des fleurs à San Francisco. De manière impulsive, elle décide de changer de vie en faisant la connaissance de Holger Olsen (Viggo Mortensen), lui-même d’origine danoise, garçon aussi farouchement indépendant qu’elle. Épris l’un de l’autre, ils mènent ensemble – au départ – une vie paisible à Elk Flats, dans le Nevada, petite ville de l’ouest américain où Olsen a élu domicile. « Dans cette histoire, Holger rencontre Vivienne qui lui ressemble un peu – c’est une femme résolument indépendante, aussi têtue que lui, et qui ne compte que sur elle même », note Mortensen. « Elle est parfaitement capable de vivre seule et de s’en sortir sans l’aide de qui que ce soit. De manière sans doute inattendue, ces deux êtres se retrouvent attirés l’un par l’autre, et ils décident de vivre à deux sans savoir ce qui les attend… »

Ensemble, ils s’inventent une sorte de petit paradis champêtre, même si Vivienne, animée par une énergie sans faille, pousse Olsen à se montrer un peu plus entreprenant. « Cet homme a beaucoup voyagé, mais il apprécie l’ouest des États Unis et il y a trouvé son port d’attache », reprend le réalisateur . « Il s’est si bien adapté qu’on pourrait presque dire qu’il s’agit d’un cow – boy scandinave. Solitaire par nature, Olsen est un honnête charpentier et écrivain – et ancien soldat – , mais il peut avoir l’air un rien paresseux parce qu’il a tendance à ne faire que ce qui lui plaît et à ne pas se préoccuper d’argent outre – mesure ». Leur existence paisible est brutalement interrompue lorsque Olsen décide de s’engager dans l’armée aux côtés de l’Union peu de temps après le début de la guerre de Sécession. Désormais livrée à elle-même, Vivienne doit affronter les hommes sans scrupules qui ont pris le contrôle de la ville, à l’image du brutal William Jeffries qui jette son dévolu sur elle avec beaucoup d’insistance. Un incident violent se produit alors, bouleversant à jamais la vie de Vivienne : quand Olsen rentre du front, elle n’est plus certaine de savoir l’aimer. Tandis que leur relation est mise à rude épreuve, ils doivent trouver le moyen d’aller de l’avant, ensemble, pour sauver leur couple. Avec ses vastes paysages et ses décors typiques du XIXème siècle, Jusqu’au bout du monde adopte l’esthétique d’un western classique, même si, pour Mortensen, le film est inclassable. « C’est un western extrêmement singulier », dit-il. « À mes yeux, il y avait dans Jusqu’au bout du monde le potentiel de raconter une histoire d’amour originale, dans le contexte d ’un genre que j’ai toujours aimé , bien que le film s’éloigne de certains codes du western qui ont été utilisés pour brosser le portrait de personnages féminins ».

La productrice Regina Solórzano (Sans Filtre, Bergman Island) a été touchée par le scénario de Mortensen qui renouvelle délicatement le genre et, surtout, par la protagoniste à la fois attachante et résiliente. En s’associant à Mortensen et au producteur indépendant Jeremy Thomas, Regina Solórzano était enthousiaste à l’idée de produire Jusqu’au bout du monde avec la société mexicaine Talipot Studio dont elle est PDG.

« Cette histoire s’inscrit dans le registre du western classique, mais on peut aussi l’envisager sous bien d’autres aspects », indique la productrice . « Elle adopte les codes esthétiques du western pour évoquer un monde en pleine révolution et une femme qui, à mes yeux, est en avance sur son temps. Le film offre un point de vue singulier sur la féminité et le rôle de la femme. Ce personnage féminin refuse de se plier aux conventions sociales de son époque et choisit de vivre avec un homme qui a l’humilité et la capacité – en dépit de son propre prisme p atriarcal – de respecter ce qui la constitue profondément ».

Pour incarner Vivienne Le Coudy, la production a engagé Vicky Krieps dont la prestation dans Phanthom Thread (2017), aux côtés de Daniel Day-Lewis, l’a imposée sur la scène internationale. Grâce à son interprétation récente de l’impératrice Elizabeth d’Autriche dans Corsage (2022), elle a confirmé qu’elle avait la rare capacité à camper des femmes complexes et d’une grande intelligence qui doivent se battre contre les normes et les injonctions d’une société patriarcale. « [Vicky] possède une beauté féminine singulière qui semble appartenir à une autre époque et qui correspondait parfaitement à notre récit », relève le réalisateur. « Mais cela ne se limite pas à son apparence physique. Elle est aussi animée par une extraordinaire force intérieure qu’elle est capable d’exprimer et que je recherchais pour le film ». L’actrice était enchantée d’interpréter ce rôle, non seulement parce qu’elle était intriguée par Vivienne, mais aussi parce qu’elle a été émue par la modernité frappante du propos. « À mes yeux, Vivienne est une messagère », signale Vicky Krieps. « Elle est porteuse d’un message d’une époque révolue depuis longtemps. Elle évolue dans un monde où l’on se bat pour un territoire, où l’on s’entretue parce que certains estiment qu’ils ont le droit de vivre n’importe où, sans se préoccuper de ceux qui ét aient là avant eux. Aujourd’hui, on est censés avoir évolué, mais au fond rien n’a changé. Ce sont toujours les mêmes qui sont opprimés, et les mêmes qui sont les oppresseurs – et les oppresseurs se servent toujours de la force pour rester au pouvoir, tout simpleme nt parce qu’ils sont les plus forts ». « Au beau milieu de ce chaos, Vivienne est perdue, comme tout le monde, mais elle a une force en elle » , poursuit la comédienne. « Non pas qu’elle soit forte physiquement. Elle témoigne d’une force différente – elle tire sa force de sa capacité à pardonner. Depuis des siècles, les femmes pardonnent les hommes pour leur orgueil ». D’autres acteurs, aguerris ou débutants, donnent la réplique à Mortensen et Vicky Krieps, comme Solly McLeod dans le rôle de Weston Jeffries. « Weston est le type même de la brute, bien qu’il soit influencé par d’autres personnes, à l’image de son père », note McLeod. « On comprend peu à peu qu’il n’est qu’un rouage dans le système machiavélique qui a gangréné la ville ». Le maire Rudolph Schiller, incarné par Danny Huston, est l’une des figures les plus influentes d’Elk Flats : pour lui, la ville est son fief et il est prêt à toutes les compromissions pour préserver sa place. « C’est formidable de jouer avec les codes du western parce qu’on retrouve des archétypes très forts, comme dans une tragédie grecque », s’enthousiasme Huston. À la fois metteur en scène et acteur, Mortensen a constamment été impressionné par ses partenaires et collaborateurs. « On a toujours envie d’être surpris – par les techniciens comme par les comédiens – et, en tant que réalisateur, je suis très heureux de ce qu’ils ont tous accompli », dit-il. « Les acteurs en particulier m’ont fait des surprises – des cadeaux quotidiens, devrais – je dire – qui nous ont permis d’enrichir la narration ». « C’est un homme affectueux, doux et d’une grande attention aux autres », se réjouit Huston . « Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une vision précise du déroulement des scènes. Du coup, on se sent libre tout en sachant qu’on travaille dans un cadre parfaitement délimité ».

Pour l’essentiel, Jusqu’au bout du monde a été filmé en décors naturels dans le Durango, au Mexique, qui a accueilli de nombreux tournages de westerns, notamment dans les années 1960 et 1970. Quelques scènes ont aussi été tournées dans l’est et l’ouest du Canada . « On a beaucoup apprécié le Durango car il réunit toute la gamme de paysages qu’on recherchait pour ce film – les forêts, les montagnes, les déserts, les canyons », indique Mortensen. « On a parfois aménagé certains espaces à nos besoins spécifiques, bien entendu, mais le plus souvent les paysages nous convenaient parfaitement tels quels ». En mettant au point le style visuel avec le chef-opérateur Marcel Zyskind, les chefsdécorateurs Jason Clarke et Carol Spier, et la chef-costumière Anne Dixon – qui avaient tous collaboré à Falling –, Mortensen a évoqué l’esthétique de nombreux westerns qui l’ont marqué, s’attardant parfois sur certains détails infimes afin de retrouver l’atmosphère du Nevada des années 1860 . « Quand je vois un western, je me demande notamment comment les acteurs montent à cheval », remarque le réalisateur. « Comment monten t- ils à cheval, puis comment descendent – ils de leur monture ? Comment tiennent – ils les rênes ? Par ailleurs, quel est leur jargon ? Comment s’expriment – ils ? Je suis attentif à tous les détails d’époque, bien entendu, mais aussi aux décors dans lesquels les personnages évoluent. Ce sont autant d’éléments à prendre en considération ». L’un des principaux décors du film est la modeste demeure d’Olsen, transformée dès lors que Vivienne emménage avec lui. Carol Spier explique que la maison a été construite dans un canyon difficilement accessible, mais la structure devait donner le sentiment qu’elle « a toujours été là et qu’elle se confond avec la roche ». « Le décor évolue au cours des différentes étapes du parcours de Vivienne », ajoute-t-elle. « Quand elle débarque, Olsen y vit, seul, depuis de nombreuses années et c’est un vrai désordre ! Elle prend les choses en main et fait un grand ménage. Encouragé par Vivienne, il l’aide à planter les premiers arbres et les premières fleurs. Au cours de sa longue absence, elle entretient le jardin, qui s’épanouit, et le décor se transforme radicalement. Tandis que Vivienne est de plus en plus autonome et qu’Olsen est au front, l’intérieur et l’extérieur de la maison évoluent en profondeur ».

Zyskind a souhaité restituer la majesté des décors naturels qui lui donnaient l’impression d’être hors du temps. « On était dans un cadre primitif », estime le chef-opérateur . « C’est un site qui se distingue totalement de notre quotidien et c’est ce que je trouve merveilleux car c’est la magie du cinéma. C’est comme une machine à remonter le temps. On cherche à reconstituer une époque dans laquelle on raconte une histoire. Il faut tenir compte de la lumière du soleil du Durango, qui est quasiment omniprése nte, des montagnes, des paysages. Ces décors correspondaient parfaitement au film. C’était un vrai bonheur d’y tourner ». Pendant la prépa et le tournage, Mortensen a souvent été touché par le degré d’investissement de ses collaborateurs, bien décidés à concrétiser la vision du cinéaste. « Ils se sont donnés corps et âme pour raconter cette histoire, et quand on écrit un projet très personnel et que d’autres s’y intéressent – qu’ils sont prêts à le lire, puis à y participer – , c’est toujours surprenant », confie Mortensen. « Je dois dire que c’est très gratifiant. Je tiens donc par – dessus tout à les remercier d’avoir accepté de s’engager dans cette aventure à mes côtés, de m’avoir permis de réaliser le film que j’avais en tête tout en respectant le calendrier. Je pense que c ’est un motif de fierté pour nous tous ». « Le premier jour du tournage, j’ai prononcé ces quelques mots qui se sont retrouvés inscrits sur la feuille de service : ‘J’espère que vous allez prendre du plaisir, mais que vous ne vivrez pas trop cette expérience comme une punition’ », reprend-il. « J’espère vraiment que ça a été le cas pour chacun. Je savais dès le départ que ce serait difficile, mais j’avais le sentiment qu’on allait aussi y prendre du plaisir – au moins de temps en temps. De manière générale, je crois que cela s’est vérifié ».

«Quelques semaines après la sortie d’Eureka, où Viggo Mortensen campait un pistolero dans un western en noir et blanc, l’acteur retrouve déjà les territoires sauvages d’une Amérique en pleine conquête. Au 4/3 étroit du film de Lisandro Alonso se substitue ici un cinémascope exacerbé par l’utilisation récurrente de courtes focales embrassant l’immensité des décors naturels. La multiplication de ces plans larges dit quelque chose de la fascination qu’entretient le film pour les réserves naturelles de l’Ontario, au Canada, et du Durango, au Mexique, gorgées de tout un imaginaire du cinéma classique américain. S’il s’inscrit dans cet héritage, Jusqu’au bout… n’en ménage pas moins une certaine singularité, à commencer par l’histoire d’amour qu’il met en scène entre Holger Olsen, un immigré danois (Viggo Mortensen, donc), et Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps), une Canadienne émigrée à San Francisco. À peine se sont-ils installés au fin fond du Nevada, en périphérie d’une ville administrée par un maire véreux, que l’homme s’engage dans la guerre de Sécession. En faisant partir rapidement son personnage, Mortensen fait de sa partenaire de jeu le véritable centre névralgique du film. Il s’intéresse ainsi à son quotidien de résistance, seule dans une société d’hommes, à rebours de toute ambition spectaculaire, opposant d’une certaine manière la violence laissée hors-champ (la guerre qu’est parti combattre son mari) avec celle du harcèlement que lui fait subir un homme qui la désire.

L’autre originalité du récit tient à sa construction composée de flashbacks entremêlés, dont le point de départ est la mort de Vivienne, montrée dès l’ouverture du film. Leur imbrication, qui n’obéit pas à une chronologie précise (les scènes peuvent aussi bien être éloignées d’une nuit que de plusieurs années) participe à dilater le temps ; le film finit par prendre la forme d’un pêle-mêle de fragments qu’il appartient au spectateur de coller les uns aux autres. Outre cette Amérique encore sauvage, le véritable monde au bout duquel s’achemine le film est ainsi un espace mental et mémoriel. Les souvenirs composant le récit n’échappent cependant jamais à la nostalgie du funeste plan inaugural dans lequel Vivienne, après avoir expiré, laisse couler une larme de ses yeux éteints. Dans quel recoin de vie morcelée cette larme trouve-t-elle sa source ? La réponse réside peut-être dans l’incernable immensité de l’Ouest, où les vies ordinaires deviennent légendes». (critikat.com)

… «À force de jouer les mâles alpha chez David Cronenberg et bien d’autres, Viggo Mortensen en connaît un rayon en masculinité plus ou moins toxique et paraît engagé dans une entreprise de réflexion, voire de déconstruction, de son double de fiction phallocrate. Du moins dans les films qu’il choisit de mettre lui-même en scène. Pour son premier passage derrière la caméra (Falling, 2020), il incarnait un fils homosexuel étrangement indulgent avec un odieux et tyrannique paternel en voie de démence sénile. Il disait à l’époque s’être inspiré de la décrépitude de son propre père. C’est cette fois le souvenir de sa mère, lisant de vieux livres d’aventures et de chevaliers des années 1930, qui serait à l’origine de l’héroïne de ce nouveau film. Lequel évoque, en mode mineur, la jonction entre le néoclassicisme eastwoodien d’Impitoyable et le rêve de trappeur à la Jeremiah Johnson dans la sauvagerie de l’Amérique en devenir…» (telerama.fr)

… «Loin du bruit et de la fureur, au cœur des paysages arides à la beauté sauvage du Mexique, la caméra chemine tranquillement aux côtés de nos deux héros. Leur rencontre constitue le point d’orgue d’un romanesque gentiment suranné aussi naïf que séduisant qui déroutera sans doute les amateurs de western pur mais ravira tous les durs au cœur tendre. Sans esbroufe, avec une sincérité désarmante, notre homme orchestre (Viggo Mortensen est à la fois réalisateur, scénariste et acteur principal) opte pour une mise en scène sobre et s’éloigne de la linéarité inhérente au western. Navigant entre passé et présent, il s’intéresse au plus près au sort de ses personnages, tout particulièrement celui de Vivienne. Si ses combats ne se calquent pas exactement sur ceux des femmes d’aujourd’hui, Mortensen les oriente subtilement vers la violence banalement ordinaire d’hommes sûrs de leur pouvoir et de leur domination pour en faire une lutte intemporelle et universelle…» (avoir-alire.com)

… «C’est dans le traitement du temps que Jusqu’au bout du monde gagne ses galons de grand film. Le rappel médiéval introduit une construction qui ne cesse de jongler avec le passé, le présent et le futur, en enchaînant flash-backs et flash-fowards, sans jamais nous perdre, tout en requérant l’attention du spectateur. Ce très beau montage, habité d’images d’où semble s’échapper la poussière des pistes en terre battue, avec l’interprétation robuste de ses comédiens (merveilleuse Vicky Krieps), au service d’un scénario bien huilé, emportent le spectateur jusqu’au bout du film.» (francetvinfo.fr)

… «Figure discrète du cinéma, Viggo Mortensen incarne à lui seul une certaine idée de l’artiste total. Loin de se cantonner aux plateaux de cinéma, l’acteur danois s’illustre depuis de nombreuses années dans différentes disciplines artistiques, allant de la poésie à la peinture en passant par le jazz alternatif. Rien de surprenant donc à le voir s’essayer à la réalisation d’un long-métrage en 2020 avec Falling. Un brin anecdotique, cet humble passage derrière la caméra révélait malgré tout une belle sensibilité d’écriture, notamment dans son exploration des déchirures de l’Amérique par le prisme de l’intimité d’une relation filiale. Fort de ce joli coup d’essai, Viggo Mortensen cinéaste passe la seconde avec Jusqu’au bout du monde, une proposition en costumes plus ambitieuse, plus ample et forcément plus risquée…

…Si l’écriture de Mortensen résonne terriblement avec le présent, c’est justement parce qu’il confronte constamment son personnage féminin à la violence des hommes qui l’entourent : méprisée par les ‘’gentlemen’’ qu’elle refuse d’épouser, sa franchise et son tempérament insoumis lui valent d’être perçue au mieux comme inconvenante, au pire comme l’objet d’un désir masculin tordu, voulant à tout prix la dominer. Outre l’écriture tout en subtilité de Mortensen, il est important de souligner l’impressionnante prestation de Vicky Krieps. L’actrice luxembourgeoise compose ici une partition d’une nuance remarquable qui n’est pas sans rappeler les infimes variations entre fragilité et force intérieure qu’elle déployait déjà dans Phantom Thread.

En revisitant l’un des genres fondateurs du cinéma hollywoodien, Viggo Mortensen impressionne par sa démarche double : en proposer l’hommage le plus sincère tout en procédant à sa déconstruction nécessaire. Sa réussite sur les deux tableaux est d’autant plus éclatante qu’elle est réalisée avec une économie de moyens et une humilité rare. Mais plus qu’un ressenti théorique ou technique, c’est l’âme émotionnel du film qui emporte tout sur son passage. Un regard alternatif sur la conquête de l’Ouest, qui s’il se conclue par un regard sur un horizon plein de promesse, prouve avant tout qu’à défaut de faire du mal, rien n’indique que les morts reposent véritablement en paix.» (lebleudumiroir.fr)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.

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