La Baie des Anges



Vendredi 22 février 2019 à 20h30 – 17ième Festival

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Jacques Demy, France, 1963, 1h30
Film tourné dans les Studios de la Victorine (Nice)

Jean Fournier, modeste employé de banque, est initié au jeu par son collègue Caron. Favorisé par la chance, il part pour Nice contre l’avis de son père. Il rencontre dans ce sanctuaire sa reine, une certaine Jackie dont il tombe immédiatement amoureux. Jackie n’est pas insensible au charme de Jean mais les ailes de leurs amours vont se brûler à la passion du jeu.

«J’ai voulu démonter et démontrer le mécanisme d’une passion. Cela pouvait être aussi bien l’alcool que la drogue, par exemple. Ce n’était pas le jeu en soi.» (Jacques Demy)

Notre critique

Par Vincent Jourdan

Ouverture à l’iris : au petit matin, Jeanne Moreau vêtue d’un tailleur blanc immaculé griffé Pierre Cardin marche Quai des États-Unis à Nice. La caméra s’éloigne à toute vitesse de la fine silhouette tandis que le bruit des vagues laisse place au piano de Michel Legrand qui s’envole. Jacques Demy ouvre son second long métrage par un travelling enivrant qui fait défiler les plages, les grands hôtels, les chaises et les pergolas de la Promenade des Anglais. La Baie des Anges qui donne son titre au film est ainsi sublimée comme le passage Pommeraye à Nantes, la gare de Cherbourg et la place de Rochefort, par un cinéaste qui connaît la force des mythes et sait plier le réel à sa vision poétique. Mieux encore, en faisant disparaître son personnage féminin dans l’immense décor naturel, il prépare son retour avec la puissance d’un souvenir qui affleure à peine, mais s’impose à mesure qu’il se précise. Cette femme entrevue, devinée, nous allons la découvrir et apprendre à la connaître. Elle est l’un des anges de la baie, un ange déchu qui trouvera sa rédemption par l’amour en croisant la route d’un autre ange, un errant lui aussi. A la convergence de leurs deux errances, il sera possible d’envisager un point de contact, ténu, fragile, mais porteur d’espoir. Ensemble, ils vont pouvoir affronter leur démon, celui du jeu. La femme en blanc, c’est Jackie. C’est une joueuse compulsive qui ne vit que dans l’excitation du cliquetis de la roulette, dans ce sentiment redoutable que le destin peut se jouer en quelques secondes, sur un chiffre ou une couleur. La vie laissée au hasard de la course aléatoire d’une bille. Le jeu comme image de l’absurdité du destin. L’addiction comme métaphore de notre impossibilité à le maîtriser. Pourtant c’est dans cette dépendance que Jackie trouve une forme de liberté. Paradoxe, certes, l’assouvissement de sa passion est une manière d’affirmation en tant qu’être humain et en tant que femme. Radicale, elle n’entend pas se laisser enchaîner par mari ou enfant, travail ou amant. Jusqu’à quel point s’aveugle-t-elle ? Jackie croise la route de Jean, un homme pétri de certitudes scientifiques et d’assurance masculine. Jean est un converti au jeu de fraîche date qui ne se rend pas compte à quel point il est désormais dépendant. Il pense que son sang-froid est une protection suffisante. Jusqu’à un certain point il n’a pas tort mais il est dans l’illusion de la maîtrise. Une autre forme d’aveuglement. Il néglige le facteur sentimental et le vertige de son romantisme peut le faire basculer dans le vide. La perte de contrôle l’amène parfois dans une violence inquiétante. Chez lui aussi réside un paradoxe : à travers le jeu et l’amour, double abandon qu’il confond dans le même mouvement, il répond à une aspiration à la liberté, à une manière de se sentir vivant loin de la vie maîtrisée et étriquée que représente son horloger de père et son boulot d’employé de banque. Ces deux solitudes vont-elles semer des roses fanées ?  Ce film, Jacques Demy l’a conçu lui aussi sur un coup de hasard, son thème fétiche. En 1962, après le succès de Lola, il a écrit un scénario : Les Parapluies de Cherbourg. Il vient au festival de Cannes avec la jeune productrice Mag Bodard, qui croit en son projet fou de film chanté, pour trouver des financements. Mais cela n’intéresse personne. Lors de ce séjour sur la côte, il découvre l’univers du jeu et des casinos. Quel était son pressentiment, quand une réplique de Lola disait déjà : « Dieu nous préserve des joueurs » ? Au jeu des correspondances au sein de son œuvre, Jackie est vêtue de blanc et aussi blonde que Lola était brune et vêtue de noir. Elle est un autre fantasme hollywoodien, avec ces cheveux aussi immaculés que ceux de Jean Harlow ou de Marilyn Monroe, avec son boa, son fume-cigarette et les lignes élégantes de Cardin. Mais elle est incarnée par Moreau, tout juste sortie de Jules et Jim de François Truffaut. L’actrice apporte au personnage ce mélange unique de force et de fragilité, ce regard en équilibre instable et ses mains fébriles de fumeuse. Face à elle, parfois à ses côtés, il y a l’excellent Claude Mann pour ses débuts à l’écran, dont la sobriété élégante séduira Jean-Pierre Melville comme Marguerite Duras. Autour de ce couple, Demy joue avec l’image de la Côte d’Azur, celle artificielle des cinéphiles forgée chez Ernst Lubitsch, Sacha Guitry et Alfred Hitchcock, celle des casinos, des restaurants avec terrasse sur la mer, de la plage et des lumières de la Prom’. Un peu de Jean Vigo aussi quand il installe son hôtel des Mimosas dans le Vieux-Nice. Car si le film est tourné avec les moyens techniques des studios de la Victorine, La Baie des Anges est un film très Nouvelle Vague, au budget serré, tourné en extérieurs et en décors réels, dans les établissements de Cannes et de Monaco, avec de véritables joueurs comme figurants. L’idée du glamour hollywoodien flotte sur ce portrait quasi documentaire de la ville sans déteindre sur la rigueur clinique de la mise en scène. Demy n’est pas encore à recréer son décor en peignant façades et volets. Nous ne retrouvons sa manière visuelle que dans certains motifs dans les tenues de Moreau ou les volutes de la tête d’un lit. Pour le reste, c’est avec une grande retenue qu’il observe les mouvements de cœur de son couple de personnages. Demy les isole d’un monde qui ne les intéresse pas plus qu’il s’intéresse à eux. Précis, attentif, il laisse la musique de Legrand expliciter les bouffées d’adrénaline autour du tapis vert et les silences instaurer l’angoisse du vertige existentiel qui saisit Jackie et Jean à chaque fois que la petite boule va se loger dans son alvéole. Rouge ou noir, pair ou impair, c’est à chaque fois un peu la vie et la mort à quitte ou double.

Sur le Web

En 1962, Jacques Demy pensait déjà aux Parapluies de Cherbourg. Sa productrice Mag Bodard et lui, n’ayant pas les moyens de financer le film, sont allés au Festival de Cannes pour trouver des investisseurs. Mais personne n’a cru en leur projet. Afin de consoler le réalisateur, la productrice l’a alors emmené au casino, une première pour le Nantais. C’est ainsi qu’il a eu l’idée de La Baie des anges, qu’il a écrit et réalisé immédiatement en rentrant à Paris. Le seul moyen pour lui de lutter contre la frustration et de patienter. Deux ans plus tard, le cinéaste sera de retour à Cannes avec Les Parapluies de Cherbourg et décrochera la Palme d’Or.

La Baie des anges est la deuxième collaboration de Jacques Demy et Michel Legrand. Après Lola, sorti en 1961, le réalisateur entendait déjà retrouver le compositeur pour son film entièrement chanté Les Parapluies de Cherbourg. Il semblait donc évident pour lui de l’associer au processus de création de son nouveau long-métrage. Michel Legrand a également composé la musique des Demoiselles de Rochefort (1967), Peau d’âne (1970) et L’Evénement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune (1973).

Pour La Baie des anges, Jacques Demy s’entoura d’une équipe de professionnels talentueux. Ceux qui commençaient alors juste leur carrière font aujourd’hui partie des grands noms du cinéma français. Jacques Demy fit par exemple appel à Claude Zidi, célèbre réalisateur des Sous-Doués et des Ripoux, pour être son assistant-opérateur. Son assistant réalisateur n’était autre que Costa-Gavras qui signera trois ans plus tard son premier long-métrage, Compartiment tueurs, avec Simone Signoret, Yves Montand et Claude Mann. Ce dernier faisait aussi ses débuts comme comédien dans La Baie des anges.

L’assistant-réalisateur Costa-Gavras fut chargé de repérer les lieux du tournage de La Baie des Anges à l’automne 1962. Le casino de Monte-Carlo ayant inspiré Jacques Demy pour écrire l’histoire de Jackie et Jean, le cinéaste désirait que certaines scènes soient filmées sur place. La seule présence au générique de Jeanne Moreau suffit à obtenir l’autorisation. La Principauté de Monaco donna également son accord sans problème pour tourner dans les rues. Pour la chambre que partage le couple, Costa-Gavras trouva dans le Vieux Nice un palais à l’abandon datant du XVIIème siècle. Afin de commencer à travailler sur La Baie des Anges, Jacques Demy avait convié chez lui et Agnès Varda ses collaborateurs Jean Rabier, Bernard Evein, Michel Legrand et Costa-Gavras. Le réalisateur déclara alors vouloir un film tout blanc, à la grande surprise de son équipe : « Il souhaitait que Jeanne Moreau soit habillée d’un tailleur Pierre Cardin blanc, conduise une Innocenti blanche et se meuve dans une chambre aux murs blanchis par la chaux. Rabier commença par être paniqué parce qu’à l’époque, aucun chef opérateur n’utilisait le blanc pur, de peur que les contrastes soient trop violents à l’image. Mais le choix de Jacques fut le bon, tant cette symphonie en blanc caractérise la passion qui unit le couple formé par Jackie Demaistre et Jean Fournier« , raconte Costa-Gavras, aujourd’hui président de La Cinémathèque française qui propose une exposition consacrée à Jacques Demy.

Créée en 1954 pour produire La Pointe Courte d’Agnès Varda, Ciné-Tamaris est la société de production de la famille Varda-Demy. Elle se consacre aujourd’hui aussi à la distribution et la restauration des films de Jacques Demy. Après Lola l’année dernière, La Baie des anges est son second long-métrage à sortir en version restaurée au cinéma. C’est le fils du réalisateur, Mathieu Demy, qui a supervisé et validé l’étalonnage. Il a fait en sorte de respecter les choix faits par son père et le chef opérateur Jean Rabier, en 1962.

«De la pointe de la langue à la racine des cheveux, Jacques Demy a métamorphosé Jeanne Moreau. Elle parle à toute vitesse, oublie les points pour faire durer les virgules, bafouille, virevolte, agitant une ­incroyable ­chevelure blond platine. Cette coiffure incandescente est un puits de ­lumière où le petit employé de banque, vêtu comme un croque-mort, rêve de se noyer pour oublier les ténèbres de l’ennui. Jacques Demy ne cesse de jouer sur les contrastes du noir et blanc pour dépeindre le choc de deux mondes, qui finissent par s’imprégner l’un de l’autre. Comme dans tous ses films, il se passionne pour le ­hasard des rencontres et la révolution qu’elles provoquent dans les cœurs. L’amour triomphe toujours, comme en ­témoigne la course finale, où Jeanne ­Moreau fuit le ­casino à travers une galerie des glaces pour rejoindre l’homme de sa vie. Son corps fébrile se reflète dans les miroirs, par bribes décomposées. En un clin d’œil, son passé de folie solitaire vole en éclats pour une nouvelle vie de ­passion partagée.» (telerama.fr)

«Ce deuxième long métrage de Jacques Demy confirmait alors les espoirs mis en lui après Lola (1961), son formidable coup d’essai. Toujours préoccupé par la réalité quotidienne, le cinéaste aborde ici un sujet plus sombre, essayant de creuser le côté obscur de l’être humain. Il ausculte avec minutie l’addiction envers une passion dévorante, en l’occurrence celle du jeu. Le personnage principal est d’abord décrit comme un modèle de stabilité et d’assurance, avant que tout ne bascule dans une spirale vertigineuse. Le cinéaste s’amuse aussi à pervertir les codes du cinéma américain auquel il rend hommage. Ainsi, Jeanne Moreau apparaît pour la première et dernière fois de sa carrière en blonde platine, référence évidente aux femmes fatales du film noir. Pourtant, l’auteur va au-delà du simple cliché et présente un personnage féminin prisonnier de sa passion de manière maladive. Elle ne fait pas le mal sciemment, mais uniquement afin de satisfaire sa passion dévorante pour le jeu. Le tout est filmé avec une certaine élégance, même si le cinéaste n’arrive pas éviter certaines redites, notamment dans les scènes de casino, trop nombreuses. Il est soutenu par une formidable musique de Michel Legrand qui épouse parfaitement le sujet du film avec son thème répétitif, formant comme une spirale. Mais le point fort du métrage vient surtout d’une interprétation inspirée de la part du jeune Claude Mann, d’un sang-froid de façade, et de l’extraordinaire Jeanne Moreau. Elle arrive à nous rendre sympathique un personnage tête à claque, un véritable tour de force…» (avoir-alire.com)


«À ceux qui assimilent le cinéma de Demy à l’image lisse et éclatante de villes ternes métamorphosées par le Technicolor et les décors rutilants de Bernard Evein, à ceux qui n’y trouvent qu’une candeur un peu surannée de jeunes filles en fleur, il faut voir La Baie des anges. Moins lyrique et moins sucré que Les Parapluies de Cherbourg – que Demy ne parvenait alors pas à financer –, moins pop qu’iconoclaste, ce deuxième long métrage écrit à l’arrachée décalque les éléments narratifs et stylistiques de Lola pour en accentuer plus encore les contrastes.

De la côte Atlantique à la Côte d’Azur, des ports industriels aux ports de plaisance, des cabarets aux casinos, les marins continuent de hanter les bars de nuit, les femmes de se consumer dans la passion – de l’amour ou du jeu, et les jeunes hommes de chercher dans l’horizon maritime et les amours sans lendemain une échappée à une vie besogneuse et conformiste. « Dieu nous préserve des joueurs » disait madame Desnoyers à Roland Cassard dans Lola, comme en écho à la prévention paternelle qui, dans La Baie des anges, défend à un fils morose et employé de banque d’aller chercher fortune dans les casinos. L’impavide Jean – Claude Mann, qu’on retrouvera dans L’Armée des ombres et India Song – indolent par nature et indifférent par ennui, se laisse pourtant entraîner par un collègue dans l’univers feutré des jeux d’argent, avec le vague espoir d’échapper au destin sans envergure de son père horloger. Si les récits faussement naïfs et les mondes populaires des films de Demy forment une espèce de comédie humaine cinématographique, les femmes en sont sans aucun doute les maillons les plus remarquables. À Lola, fantasque Anouk Aimée en guêpière noire, succède Jackie Demaistre, bourgeoise déchue et mère indigne, incarnée par une Jeanne Moreau vampirisante et vénéneuse en blonde peroxydée et tailleur Pierre Cardin. L’âpre noir et blanc du film n’engage aucunement une esthétique par défaut – aurait-on refusé à Demy de tourner en Technicolor, il n’aurait mieux su tirer profit de cette contrainte – tant le blanc s’y étale comme une couleur infernale. La pellicule se trouve contaminée par la lumière aveuglante de la baie des anges, et il n’y a guère que les casinos et la nuit pour offrir un refuge aux rayons de ce soleil meurtrier. Il est pourtant remarquable que ces lieux de perdition n’apparaissent jamais chez Demy sous le sceau d’une fascination clinquante ou au contraire d’un moralisme qui en condamnerait par avance les joueurs ; mieux, l’argent qui règle les mises et les espoirs de ces flambeurs inassouvibles, s’avère aussi l’objet de leur mépris. Dans cette attitude presque anarchiste de Jeanne Moreau à l’égard de la finalité du jeu – les sommes invraisemblables qu’on peut gagner et perdre en quelques chanceux ou malheureux coups de dés – s’exprime aussi la passion consumante qui voue les amants à l’enfer d’un éternel recommencement. Puisque rien n’a de valeur, il faut brûler la chandelle par les deux bouts. Olivier Père et Marie Colmant n’ont pas tort de voir dans La Baie des anges « une version moderne d’Orphée, où les casinos remplacent les portes des Enfers, entrouvertes par un personnage de joueur nommé Caron en référence au passeur du Styx de la mythologie grecque ». La conclusion optimiste de cette romance dangereuse pourrait requalifier le film sous l’espèce d’un apprentissage de l’amour et de la responsabilité mutuelle du couple. Il en va tout autrement. De couple il n’est ici question que dans la mesure où la chance est avec eux – c’est d’ailleurs la seule raison, opportuniste comme tous ses actes, qui lie Jackie à Jean – et l’image qui reste de leur idylle est celle des visages côte à côte concentrés sur la danse des chiffres de la roulette. Un double jeu de l’amour et du hasard, mené par des tricheurs, sans bienséance ni sentiments.» (critikat.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Vincent Jourdan

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