La Grâce



Vendredi 26 Janvier 2024 à 20h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Ilya Povolotsky, Russie, 2021, 1h59, vostf

Un père et sa fille adolescente sillonnent la Russie à bord d’un van qui contient tous leurs biens et le matériel d’un cinéma itinérant. Ils organisent des projections en plein air dans les villages reculés. Lors de leur périple, de brèves rencontres ponctuent leur solitude. Mais leur vie va basculer sur les rives de la mer de Barents…

Notre article

par Josiane Scoleri

La grâce, premier film de fiction d’un jeune réalisateur russe de 36 ans, fait partie de ces bonnes surprises que réservent parfois les festivals internationaux au milieu de quantité de noms célèbres et de films attendus. Le film porte bien son titre, même si le mot russe du titre original (Blazh) recouvre une dimension supplémentaire, proche de l’esprit du ravi, mi-simplet, mi-illuminé de la crèche provençale.Mais la grâce est bien au rendez-vous de ce film tout en équilibre maîtrisé entre extérieur et  intérieur, enfance et âge adulte, dialogues (peu nombreux) et silence, entre autres.

On pourrait aussi parler du contraste entre les terres fertiles et les montagnes ensoleillées du Caucase au début du film et les terres glacées, stériles et même empoisonnées de Sibérie. Le réalisateur parle à ce propos, d’une métaphore du passage entre l’adolescence, encore heureuse, et l’âge adulte, autrement plus sombre. D’où un film entièrement pensé, de scène en scène, pour que l’image reflète au plus près le propos du réalisateur dans des correspondances entre fond et forme où rien – de la couleur des vêtements aux cadrages – n’est laissé au hasard. Le rouge pétant de la fourgonnette brinquebalante joue lui aussi son rôle à plein, se détachant sur tous les paysages des plus clairs aux plus foncés.

On sent tout au long du film un travail en symbiose entre le réalisateur et son chef opérateur, Nikolai Zeludovich. Les plans séquence et les panoramiques nous font toucher du doigt l’infinité de l’espace et l’infime présence des êtres humains. De fait, loin d’être un «simple» road movie (même si les deux protagonistes parcourent 5000 km du Sud vers le Nord de l’immensité russe),La grâce est peut-être avant tout un film sur le cinéma et le rapport aux images dans un monde où les êtres humains ont le plus grand mal à communiquer. La jeune fille du film a d’ailleurs un appareil Polaroïd dont elle se sert pour faire des portraits pris à la volée au hasard des rencontres de fortune. Et le père vend des photos porno sous le manteau pour arrondir ses fins de mois. De plus, en termes de cinéma, La grâce est aussi un grand film sur le hors champ. Un hors champ/ non-dit dont on ne comprend pas bien au départ ce qu’il recouvre exactement, mais qui pèse d’entrée de jeu sur les deux personnages et détermine toutes leurs interactions. Le film nous livre quelques indices comme l’immense sautoir de perles que porte la jeune fille, objet pour le moins insolite auquel elle tient visiblement beaucoup. Mais dans l’ensemble, le réalisateur prend son temps pour lâcher quelques bribes ici ou là. L’urne, par exemple, apparaît très tard dans le film. Et pourtant, très vite, nous sentons clairement que ce vide intense, ce silence épais qui remplit tout l’habitacle du van, cette sourde animosité de la fille envers son père sont en réalité la manifestation palpable de l’absence de la mère, jamais évoquée et pourtant omniprésente. On peut dire que ce hors champ est la véritable colonne vertébrale du film, le troisième personnage de ce triangle effondré.

La grâce de par la vie itinérante des deux protagonistes se situe nécessairement à la marge, dans les interstices d’une société dont les marqueurs paraissent venus d’une autre planète: le centre commercial flashy ou l’immense piscine avec toboggans multiples en sont des exemples flagrants. Le père et la fille, anonymes parmi les anonymes, n’ont d’ailleurs même pas de nom dans le film. Leur périple offre au réalisateur l’occasion de nous montrer l’envers du décor, les petits boulots, la survie comme cet homme visiblement cultivé qui vend des livres sur le bord de la route (et de la vodka de contrebande). C’est seulement au bout d’une heure de film que sera déplié l’écran géant dans un village perdu. La magie du cinéma est là, les villageois affluent comme lors des toutes premières projections des frères Lumière, mais les temps ont changé. C’est la guerre des images: film romantique contre film porno. Avec cette scène charnière, Povolotsky est au cœur de son sujet: la place des images, le sens des images, l’attrait magnétique des images, la dangerosité des images aussi, puisque nos deux héros doivent prendre leurs jambes à leur cou et s’enfuir en catastrophe. Au fur et à mesure que nous nous approchons du Grand Nord, l’air se raréfie, l’atmosphère se fait plus lourde, contrôles policiers à l’appui. Et lorsqu’enfin la mer apparaît, nous sommes dans un finisterre de science-fiction, ou plutôt de fin du monde. Ces hommes en combinaison blanche évoquent instantanément tous les désastres écologiques qui rythment désormais notre quotidien. Il règne en ce lieu une désolation insondable, maisons à l’abandon, ruines industrielles. Impossible même d’imaginer qu’il y ait eu un avant, des habitants, une activité. L’apparition d’une femme qui vit seule dans une de ces maisons fantômes et fait fonctionner la station météo en est presque surréaliste. Les tableaux de Hopper semblent se superposer aux plans du film par la puissance de cette solitude incarnée.

Mais au-delà de cette traversée presque documentaire du patchwork russe, La grâce est aussi un film sensible sur le passage accidenté de l’adolescence. Le personnage de la jeune fille se transforme littéralement sous nos yeux (magnifique performance de la jeune actrice, Maria Lukyanova). L’irruption du jeune homme, la fugue qui tourne court, toutes ces péripéties sonnent juste, sans besoin d’en rajouter, jusqu’à la magnifique scène finale qui concentre tous les ingrédients du film: splendeur du paysage, intensité du silence, inéluctabilité de l’action. C’est le geste libérateur qui signe la fin d’une étape et le début d’une nouvelle vie. Du moins, peut-on l’espérer.

La Grâce est le premier long-métrage de fiction d’Ilya Povolotsky, qui a auparavant signé deux documentaires (Les Gens du nord, un court métrage composé de trois essais sur le quotidien dans le nord de la Russie, et L’Écume, un long métrage documentaire sur des gens installés au bout du monde et qui survivent comme ils peuvent). Le réalisateur a longtemps eu l’idée assez vague d’un voyage entre deux personnes coincées dans un espace. La pandémie a concrétisé cette idée et l’a poussé à écrire le scénario. Une fois le confinement levé, il s’est mis en route avec son ami, l’opérateur Nikolay Zheludovich, pour chercher cet itinéraire du Caucase à la mer de Barents.

Le tournage a duré 42 jours, pour 60 jours de voyage. L’équipe a parcouru au total 5000 km. Le film a été tourné dans l’ordre chronologique, afin de coller au développement des personnages. « On peut remarquer, me semble-t-il, que l’héroïne mûrit entre la première et la dernière image. Cela se passe physiquement et pas seulement grâce au maquillage ou à une quelconque astuce. On voit une transformation réelle« , affirme Ilya Povolotsky.

Le titre original de La Grâce est Blazh, qui, selon le réalisateur, est un mot complexe qui n’a pas d’équivalent français. Ilya Povolotsky détaille : « Le mot « grâce » ne correspond qu’à un seul sens du mot, il donne la primauté à l’espace de l’héroïne. Mais le mot russe contient aussi la nuance ironique de lubie, pas forcément la folie mais une certaine forme de bizarrerie mâtinée d’élan spirituel, de sainteté, de sincérité… voire encore d’élucubrations… Bref, un mot si vaste que malheureusement il est quasi impossible à traduire« .

Interrogé sur la préparation de son film, Ilya Povolotsky confie : «Peu importe que ce soit une fiction ou un documentaire, l’intérêt est de travailler sur la jonction de ces deux énergies. Pendant longtemps, l’idée est restée vague, informulée, sur le voyage de deux personnes coincées dans un espace confiné, deux êtres peu causants dans un silence assourdissant de tension parce qu’ils essaient de résoudre des choses importantes pour eux… Et puis, il y a eu la pandémie et du coup, l’idée s’est concrétisée. Le fait d’être privé de la possibilité de se déplacer dans l’espace pour nous tous, que ce soit à Paris, Saint-Pétersbourg ou Londres, et de se retrouver soudain en tête à tête avec ses proches, de passer autant de temps dans un espace aussi réduit – nous n’y sommes absolument pas prêts. Et quand, enfin, nous avons pu émerger de ce long isolement pour choisir les extérieurs, j’ai alors compris qu’il était temps d’écrire. J’ai rapidement rédigé l’histoire. Et avec mon ami, l’opérateur Nikolaï Jéloudovitch, nous nous sommes quasiment tout de suite mis en route tous les deux pour chercher cet itinéraire du Caucase à la mer de Barents».

À propos du choix des acteurs, le réalisateur confie que «tout a commencé par Maria. Par ironie du sort, il se trouve qu’au tout début de nos recherches, elle a enregistré sur son portable une très courte vidéo où elle se présentait et demandait qu’on me la transmette. A ce stade, comme beaucoup de jeunes actrices, elle avait été contactée et sa vidéo était la première reçue. Je l’avais alors vue. Et un an plus tard, quand nous avons vraiment entrepris le casting, j’ai demandé à ce qu’on la convoque. Mais je ne savais pas à quoi elle ressemblait parce qu’à 16-17 ans, on peut rapidement changer. Et il se trouve que parmi les vingt actrices qu’on a vues, elle était quasiment la dernière. Quand elle est apparue, il était évident que c’était elle. Pour ce qui importait dans le film, Maria n’avait pas changé. Bien sûr, il y avait des changements en elle, mais dès qu’elle est entrée dans le studio, c’était clair qu’elle était notre héroïne. Et quand elle a fait des essais sur pellicule car nous les avons aussi tournés sur pellicule, ça a marché. Pour le père, ça a été nettement plus compliqué. Quand tu as choisi ton héroïne, il faut encore réunir de bons interprètes et qu’il y ait un lien entre eux. D’autant plus qu’ils effectuent réellement ce voyage dans le Van, ils vont rouler et vivre ensemble. Nous avons cherché un bon moment le papa même si, dès le début, on avait en vue Guéla Tchitava parce qu’on se le rappelait dans Shultes de Bakur Bakuradzé. Il avait un physique et une allure extraordinaire. Finalement, nous avons décidé de lui faire passer des essais avec Maria et leur entente s’est révélée exceptionnelle». En ce qui concerne Ksénia Koutepova, qui joue la femme de la station météo, il poursuit: «Elle a lu le scénario et a insisté pour passer des essais. Je lui en suis très reconnaissant parce que, lors de ces essais, j’ai pu élucider deux ou trois choses. Elle m’a vraiment beaucoup aidé parce que Ksénia a lu non seulement un passage mais toute une scène et c’est certainement une des artistes les plus talentueuses, tout simplement remarquable, fine, profonde… Quant au garçon, Eldar Safikanov, il y a eu la même histoire qu’avec Maria, ça a collé tout de suite. Quand il est venu au casting, Maria avait déjà été retenue. Nous avions étalé les photos sur un mur. Dès qu’il est entré et a commencé à parler… Ce fut une évidence».

Ce film a été présenté à la Quinzaine des Cinéastes au Festival de Cannes 2023 et au Festival International du Film de San Sebastien 2023 Sélection Road movie.

« Les paysages semi-désertiques traversés par les personnages du film La Grâce ne sont pas particulièrement accueillants. Battus par le vent et le froid, ils donnent l’impression que « l’été a été annulé » comme le disent les rares habitants de la région. Ils possèdent pourtant une beauté sévère et mystérieuse et c’est une description que l’on pourrait faire du film dans son ensemble. En effet, il n’est pas forcément aisé de trouver la porte d’entrée de ce film d’errance ou rien n’est réellement expliqué, mais une certaine récompense attend celle et ceux qui acceptent de s’y perdre… Ce film combine tous les ingrédients correspondant à la définition que beaucoup de cinéphiles ont d’un « grand film », c’est à dire une parabole taiseuse sur la condition humaine filmée avec lenteur et majesté dans des décors bruts… » (lepolyester.com)

« La Grâce est un film qui porte bien son nom. Émotif, sobre, retenu, aussi bien au niveau des émotions exprimées par les personnages, qui ne s’enfoncent jamais dans l’écueil de la sensiblerie, qu’a celui de son esthétique, irréprochable, maîtrisée, d’où émerge un sentiment presque révérencieux, comme on s’inclinerait devant la grandeur d’un paysage – ces mêmes paysages qui bordent l’arrière-plan du film, dans lesquels semblent s’incruster les protagonistes, comme sur une toile peinte, et qui éblouissent. De là, provient le titre, Blazh, qui porte en lui un sens complexe, signifiant tout à la fois la grâce, mais également la lubie, une forme d’étrangeté combinée au mysticisme. Car c’est bien vers cette émotion pure, et de l’ordre du divin, du spirituel, que tendent à nous emporter les images… La Grâce est donc un film à la charge poétique envoûtante, au rythme lent et contemplatif, qui emporte celui qui le regarde vers des rives lointaines, et pourtant si proches, vers le lyrisme du quotidien, la banalité des jours qui se succèdent, défilent et ne se ressemblent pas. Quand l’ordinaire devient extra-ordinaire. » (avoir-alire.com)

« Ilya Povolotsky signe un premier long métrage de fiction impressionnant de maîtrise autour d’un père et de sa fille tenant un cinéma itinérant… Compagnon et compagne de voyage, père et fille sillonnent comme deux vieilles âmes extirpées d’un western aux airs de road movie les routes désertes, les steppes lumineuses du Sud, les plaines grises du Nord d’un pays sans âge, à l’arrêt, comme saisi à l’aube d’une apocalypse (la nôtre)… Mais La Grâce, c’est aussi et surtout cet état de suspension que ne cesse de chercher et d’atteindre une caméra charnelle et distante, un film rythmé par de lents et longs panoramiques semblables aux mouvements d’une danse harmonieuse et macabre, celle d’oiseaux de mauvais augure, peut-être celle d’une présence fantôme, d’une substance quasi divine.

Par un réseau de signes et de symboles qui n’effacent jamais la matérialité d’un film qui sait si bien rendre l’hostilité et les contrastes de son paysage mental, La Grâce s’éclaire à mesure qu’il avance et transcende le portrait initiatique et complice de sa jeune héroïne endeuillée, le transfigure en une tempête existentielle capable de tout renverser, pour préserver un peu de beauté aux restes d’un monde où il ne fait plus bon vivre nulle part. » (lesinrocks.com)

« Éblouissant premier long métrage de fiction d’un cinéaste venu du documentaire, il dérive hors du temps, à travers steppes et déserts, pour composer un paysage plus mental que contemporain de la Russie. La Grâce est une Strada transcaucasienne attachée à deux solitudes endeuillées, une adolescente et son père, à bord d’un van rongé par la rouille. Elle et lui (Maria Lukyanova et Gela Chitava, tous deux extraordinaires) ne sont jamais nommés, s’adressent rarement la parole, s’obstinent dans une vie qui tient plus de la survie : chercher de l’eau, trouver de l’essence et gagner un peu d’argent avec un petit commerce d’images. À la périphérie des villes ou dans des campagnes oubliées, leur cinéma ambulant invente des communautés éphémères de spectateurs surgis de nulle part, rassemblés au milieu d’une clairière face à un écran de fortune dont on n’apercevra jamais que quelques plans énigmatiques. Ils sont les fantômes d’une époque où les regards n’étaient pas saturés d’images virales et où les plateformes n’avaient pas colonisé les confins du monde. Leurs outils sont aussi désuets qu’anachroniques, il vend des DVDs porno sous le manteau, elle fait des Polaroïds d’inconnus croisés sur leur route… La précision des longs panoramiques et des mouvements de zoom décrit un monde d’oubli, entre la ruine des architectures du passé et la désolation néoneuse des relais routiers ou des centres commerciaux. Le grain de l’image, comme érodé par l’action des éléments, devient de plus en plus minéral et métallique à mesure que le film progresse vers le Nord, là où la catastrophe intime paraît enfin se déployer à l’échelle du paysage tout entier – une peste décime les poissons de la mer de Barents. Alors le film semble un instant basculer dans le western primitif, sans jamais se départir de sa mélancolie songeuse. Ces images organiques ont beau rappeler les films de l’effondrement de l’URSS, les tableaux mutiques de Sharunas Bartas et la matérialité boueuse des films de Tarkovski, Ilya Povolotsky ouvre un chemin qui n’appartient qu’à lui. » (cahiersducinema.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.

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