La Huitième femme de Barbe-bleue



Jeudi 28 février 2019 à 20h30 – 17ième Festival

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Ernst Lubitsch, USA, 1938, 1h25, vostf
Film tourné dans les Studios de Hollywood (Los Angeles)

Nice. Dans un magasin de vêtements où « on parle anglais, on comprend l’américain », Michael Brandon, milliardaire américain, veut n’acheter que la veste d’un pyjama. Une aristocrate ruinée, Nicole de Loiselle, offre d’acheter le pantalon. Scandale, le vendeur refuse de céder le lot séparé en deux. L’affaire « monte » jusqu’au président-directeur-général de l’entreprise… et tout se solde par un mariage. L’épouse découvre que ce Barbe Bleue des temps modernes en est à sa huitième femme. La lune de miel, romantique à souhait (Prague-Venise-Paris), promet d’être mouvementée.

Notre article

Par Martin de Kerimel

Connaissez-vous le code Hays ? De 1934 à 1966, à la suite de quelques scandales, les studios hollywoodiens décident de s’autoréguler et édictent une sorte de « guide de bonne conduite » pour encadrer leurs productions cinématographiques. Une série de recommandations précises est alors censée servir de guide moral aux artistes, à qui il est notamment conseillé d’éviter de dénigrer l’institution du mariage ou de nier l’importance de la structure familiale. L’adultère ne doit jamais être montré explicitement, justifié ou présenté sous un jour positif. Les ébats amoureux, eux, sont priés de rester discrets et, si elle est nécessaire, la présentation des chambres à coucher doit être « dirigée par le bon goût et la délicatesse ». Un autre temps. Et d’autres mœurs ? On vous laissera penser ce que vous voulez de ces fameuses consignes. Maintenant, ce dont on peut vous assurer, c’est que, compte tenu de sa date de sortie officielle dans les cinémas, La huitième femme de Barbe Bleue a pu être concerné par le code Hays. Non sans malice, on rappellera que son co-scénariste, Billy Wilder, voyait ce fameux texte comme un atout supplémentaire pour développer l’inventivité des artistes de cinéma. Bigre !

Le critique Jean-Loup Bourget souligne toutefois que, chez Ernst Lubitsch, il existe toujours une dignité… de façade. Ainsi, « le désir de la richesse et le désir sexuel sont dans tous les esprits, mais ne sont montrés à l’écran que de manière allusive ou métaphorique ». Vous jugerez… Bientôt 80 ans plus tard, nous avons fait le pari que ce style « marcherait » encore avec vous. Du coup, oui, nous sommes presque sûrs que ce film d’Ernst Lubitsch saura vous plaire. Impossible d’ailleurs d’oublier qu’à travers le temps et l’espace, il est un joli clin d’œil à Nice. En effet, et même si les grands connaisseurs de notre ville tiqueront peut-être, c’est bien ici qu’est censée se dérouler cette drôle d’aventure. D’ailleurs, à l’époque du tournage, cet amour qu’Ernst Lubitsch vouait à la France, si souvent démontré dans ses films, lui avait déjà valu une Légion d’honneur. Vous verrez : si le cinéaste se moque de beaucoup de choses, il reste tout à fait respectueux des lieux qui lui sont étrangers. Peut-être faut-il y voir la conséquence de son propre destin : quand il tourne ce film, le réalisateur n’a plus la nationalité allemande de sa naissance, le régime nazi l’en ayant déchu ! Douze ans après son départ pour raisons professionnelles aux États-Unis, il est devenu un citoyen américain. Et il travaille sans arrêt !

Comme presque tous ses autres films, La huitième femme de Barbe Bleue s’inspire directement d’une pièce de théâtre (française elle aussi, pour le coup). Anecdote amusante pour les cinéphiles les plus curieux : cette pièce avait déjà été adaptée à Hollywood, du temps du muet, avec la grande Gloria Swanson dans le rôle-titre ! Malheureusement, ce film originel est aujourd’hui perdu. C’est donc la belle Claudette Colbert qui demeure pour la postérité. Peut-être serez-vous surpris par l’identité de son partenaire, si, comme beaucoup, vous voyiez plutôt Gary Cooper comme l’archétype du cowboy. Si c’est le cas, notez donc que le comédien était déjà, à la fin des années 30, l’une des stars les plus appréciées des studios américains. Remarquez aussi qu’il ne recule pas ici à l’idée de passer pour un cuistre d’assez haute volée ! Il faut dire que ce type de personnages est très « lubitschien » : notre ami Ernst avait le chic pour ironiser sur ses contemporains. Citation : « Ma théorie de base est que l’être le plus digne est ridicule au moins deux fois par jour ». Alors, imaginez un peu les autres…

On ne va pas tout vous raconter avant de vous montrer le film ! Juste un indice : il s’inscrit pleinement dans le genre de la screwball comedy, ces amusantes productions où il est question de femmes au caractère affirmé, de grands bourgeois en peine pour imposer leur snobisme comme une norme sociale acceptable et bien souvent de mariages un rien « compliqués ». Frivolité que tout cela ? Peut-être. Mais certains historiens du cinéma rappellent avec force qu’on riait ainsi aux États-Unis au moment précis où un grand nombre de régimes totalitaires prospérait en Europe. Face à ces événements, Hollywood jouait donc la carte de la dérision pour mieux défendre une conception étendue des libertés individuelles. Soit. On rassurera quand même celles et ceux qui voyaient La huitième femme de Barbe Bleue comme un film léger, sans connotation politique : c’est bien ce qu’il est, en tout cas en toute première analyse. L’auteur de ces lignes confesse avec humilité que c’est en cela qu’il l’a trouvé sympathique. Tout en partageant l’idée que le rire est sans doute une arme bien utile contre les idéologies discriminantes et les dictateurs de toutes origines. Hier comme aujourd’hui.

On vous révèle encore une chose : ce film d’origine littéraire vous invitera aussi à lire un peu. Présent par les sous-titres, l’écrit s’impose aussi pour appuyer quelques gags. Un procédé efficace, même au cinéma, et qui colle bien à ce qu’on ose appeler la « Lubitsch Touch ». Souvent impertinent, mais jamais vulgaire, le cinéaste misait à chaque fois sur l’intelligence des spectateurs. Et pour finir vraiment ce texte, on n’a plus qu’un seul mot : Tchécoslovaquie. Maintenant, chut ! La lumière s’étend et la projection commence : on vous laisse en profiter pour comprendre pourquoi il serait préférable que vous ne le répétiez pas trop vite…

Sur le web

Il s’agit à l’origine d’une pièce de théâtre d’Alfred Poszanski, dit Alfred Savoir, vaudevilliste français d’origine polonaise. Elle était interprétée dès 1921 à Paris au théâtre des Mathurins par Jules Berry et Charlotte Lyses.

La pièce originale d’Alfred Savoir, traduite pour les planches de Broadway par Charlton Andrews, avait été transposée une première fois sur grand écran en 1923 par Sada Cowan et Sam Wood dans un film muet avec Gloria Swanson. Pour le dernier film du contrat les unissant, la Paramount décide de confier à Ernst Lubitsch le projet d’une nouvelle adaptation. Mais suite à l’échec public d’Angel, le studio, par l’intermédiaire de Manny Wold, propose à Lubitsch de prendre deux coscénaristes alors méconnus, Charles Brackett et Billy Wilder. Très vite, et alors que Lubitsch a pour habitude de scrupuleusement éviter de travailler avec des auteurs germanophones pour ne pas être accusé de copinage ou de favoritisme, les trois hommes s’entendent et se complètent admirablement – Wilder et Brackett, qui avaient déjà travaillé ensemble pour Par la porte d’or de Mitchell Leisen, accompagneront Ernst Lubitsch à la MGM pour son film suivant, Ninotchka, et collaboreront au total sur plus d’une quinzaine de scénarii.

On sait rétrospectivement l’admiration sans borne que Billy Wilder portait à Ernst Lubitsch – au point d’avoir dans son bureau comme aide à l’inspiration un panneau demandant « Qu’aurait fait Ernst Lubitsch ? » – et si ce qu’il est convenu d’appeler la « Lubitsch Touch » aura donc indubitablement marqué le style de Billy Wilder, Helmuth Karasek remarque pertinemment que La Huitième femme de Barbe Bleue est le premier film de Lubitsch avec la « Wilder Touch« , ce qui donne une première idée de la réussite du film. L’une des plus célèbres anecdotes concernant Wilder – dont la véracité importe moins que la postérité – rapporte que le cinéaste dormait avec un bloc-notes et un crayon à côté de son lit pour pouvoir retranscrire immédiatement les idées brillantes ayant traversé son sommeil. Une nuit, Wilder se réveille car il vient de visualiser une première scène fulgurante, la meilleure qu’il ait jamais imaginée. Notant son idée, il se rendort tranquillement. Au réveil, se hâtant de relire ses notes, il découvre les trois seuls mots : « Boy meets girl » (garçon rencontre fille). De fait, la scène d’ouverture de La Huitième femme de Barbe Bleue vient illustrer à merveille l’évidence de ce postulat, en organisant la rencontre de Nicole et de Michael dans un magasin de vêtements. Il cherche une veste de pyjama, sans pantalon. Elle cherche un pantalon de pyjama, sans veste. Ils sont faits l’un pour l’autre. Dès cette première séquence, La Huitième femme de Barbe Bleue révèle l’alchimie particulière s’opérant entre Brackett, Wilder et Lubitsch. Les deux premiers imaginent à l’entrée d’un grand magasin niçois une classique pancarte : « Hier wird deutsch gesrprochen. Hablamos espanol. Parliamo italiano. English spoken », le troisième vient rajouter « American understood » pour provoquer le rire dès le quatrième plan du film. Et si Billy Wilder avouera des années plus tard s’être inspiré de ses propres pratiques nocturnes pour imaginer le personnage de Michael Brandon dormant sans pantalon de pyjama, l’illustration de cette idée, à travers les coups de téléphone parcourant toute l’organisation verticale du magasin, est éminemment lubitschienne, rappelant notamment son bref et efficace sketch avec Charles Laughton dans Si j’avais un million (If I Had a Million, 1932).

Grâce à cette complicité et cette proximité d’esprit, la collaboration des trois hommes est un succès, chacun rebondissant sur les idées de l’autre pour tirer chaque ressort comique à son maximum. Dans le registre de la pure screwball comedy, La Huitième femme de Barbe Bleue est ainsi un bonheur de tous les instants, tant pour la qualité des seconds rôles (David Niven tapant à la machine !) que pour l’efficacité des effets sonores, ou pour cette manière de faire fonctionner chaque gag à plusieurs niveaux. Prenons un exemple : lors de leur rencontre, Michael évoque à Nicole ses problèmes d’insomnie. Elle lui conseille alors la méthode du professeur Urganzeff, qui consiste à épeler un long mot à l’envers, comme par exemple « Czechoslovakia« , en baillant entre chaque lettre. Premier effet comique, la répartie directe : il lui réplique qu’il ne saurait déjà pas l’épeler à l’endroit. Scène suivante, Michael est au lit, tentant d’appliquer la méthode. Deuxième effet comique : l’absurdité de la situation, où les bâillements forcés du personnage semblent déjà l’empêcher de céder au sommeil. Mais ce deuxième effet comporte une autre couche puisqu’au bout de quelques lettres, Michael semble hésiter, allume la lumière et vérifie l’orthographe du mot sur une gigantesque pancarte installée au bout de son lit. Il la lit, se concentre, vérifie mentalement et éteint de nouveau la lumière pour repartir à zéro. Fondu enchaîné marquant une ellipse temporelle : des ronflements nous laissent croire que la méthode a fonctionné, jusqu’à ce que le personnage, agacé, n’ouvre les yeux en constatant que cela ne marche toujours pas. On pourrait en rester là, et le potentiel loufoque de la situation aurait déjà été bien exploité. Mais quelques dizaines de minutes plus tard, et alors que d’autres situations ayant surgi entre-temps nous ont presque fait oublier celle-ci, le deuxième acte s’ouvre sur une vue de Prague, les lettres du mot Czechoslovakia apparaissant progressivement… à l’envers. Cette piqûre de rappel s’accompagne d’un autre panneau affirmant en substance : « Si vous allez en Tchécoslovaquie en lune de miel et que vous avez toujours besoin d’épeler Tchécoslovaquie à l’envers, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas… et pas avec la Tchécoslovaquie », manière d’introduire les enjeux de ce deuxième acte, centré sur les problèmes relationnels au sein du couple Nicole/Michael, et la non-consommation de leur mariage… Enfin, dans la dernière partie du film, on retrouve Michael dans une clinique dirigée par le professeur Urganzeff, où se confirme le peu d’académisme de ses méthodes. Par cet échafaudage comique (et encore, nous n’avons pas évoqué les ponts entre ces échafaudages) se révèle l’exigence de Lubitsch, qui cherchait avant tout à stimuler l’intelligence de son spectateur et se refusait à la facilité.

Dans l’article qu’il consacre au cinéaste dans le Dictionnaire du cinéma de Jean-Loup Passek, Jean-Loup Bourget définit d’ailleurs la fameuse « Lubitsch-touch » comme un art où « désir de la richesse et désir sexuel sont dans tous les esprits mais ne sont montrés à l’écran que de manière allusive ou métaphorique. » Cette définition correspond tout à fait à La Huitième femme de Barbe Bleue, qui obéit consécutivement (et parfois même simultanément) à ces deux pulsions. La première partie niçoise est incontestablement liée au désir de richesse et au pouvoir de l’argent : Michael se présente comme un parvenu milliardaire en goguette, inculte mais riche, Nicole appartient à l’aristocratie française ruinée et la scène clôturant ce premier acte, sorte de négociation matrimonialo-financière entre les deux fiancés et la famille de la promise, est aussi hilarante que glaçante. Mais la satire a déjà déployé son attirail auparavant à travers toute une panoplie d’objets (un pyjama, une baignoire…) illustrant le matérialisme forcené des classes aisées. Pour séduire Nicole, Michael lui parle du cours de ses actions tandis qu’une fois mariée, Nicole exhibera d’ailleurs les marques de sa richesse recouvrée (robes de soirée, manteaux de fourrures…) comme pour mieux attiser le désir de Michael. Car au fond, La Huitième femme de Barbe Bleue est avant tout une histoire d’amour, il est vrai fort peu conventionnelle.

Pour résumer, si Sérénade à trois (Design for Living, 1933), réalisé par Lubitsch cinq ans plus tôt, suggérait à coup d’ellipses et de symboles l’idée du triolisme, La Huitième femme de Barbe Bleue doit être vu comme l’une des premières histoires d’amour sado-masochistes de l’histoire du cinéma ; une photo ayant servi d’affiche montrait d’ailleurs les deux protagonistes attachés l’un à l’autre par une épaisse chaîne (voir galerie). Lors de leur rencontre, Nicole a tenté de charmer Michael, et celui-ci l’a dépassée en l’ignorant – une fois courtisée, la jeune femme revêche le lui fait payer. La deuxième partie du film s’attache ainsi à décrire une relation passionnée n’arrivant à s’exprimer que dans la violence et l’humiliation. Nicole et Michael s’aiment, mais ils jouent à se détester, à se brutaliser même. A plusieurs reprises, leur amour semble consolidé de la douleur qu’ils en viennent à ressentir : après avoir feuilleté La Mégère apprivoisée, il vient la gifler puis la fesser. Lorsqu’elle soigne la blessure qu’elle lui a infligée en le mordant avec de la teinture d’iode, et qu’elle lui demande si cela lui fait mal, il lui sourit en lui disant qu’elle est gentille. Plus tard, elle ira même jusqu’à engager un boxeur pour le mettre K.O., afin indirectement de stimuler sa jalousie. Et même lorsque Michael obéit à un schéma de séduction plus conventionnel (dîner aux chandelles, champagne et musique douce), elle s’échine à réveiller en lui le dégoût et la frustration (le fameux baiser aux oignons), comme pour mieux faire monter le plaisir et repousser le passage à l’acte, qui n’a enfin lieu que dans la dernière partie avec un recours primitif à la soumission et la bestialité (il arrache littéralement la camisole qu’elle lui a fait porter pour se jeter sur elle). Cette relation sidère d’autant plus que La Huitième femme de Barbe Bleue date de 1938, et que, codes de censure oblige, les auteurs ne peuvent que la suggérer, avec une inventivité inégalée dans les recours scabreux au symbolisme et à la polysémie.

Un mot également sur l’interprétation, puisque Billy Wilder expliquait en partie l’échec relatif du film par le choix de Gary Cooper, pas le héros romantique idéal selon lui (ce qu’il aura eu l’occasion de confirmer avec Ariane (Love in the Afternoon) plus tard) – même les admirateurs du comédien ne supportèrent guère le traitement qui lui était infligé. Pour autant, la réussite du film tient également au festival incroyable offert par Claudette Colbert, dans un rôle sur mesure d’adorable peste, tour à tour capricieuse, candide, sensuelle, passionnée, machiavélique, totalement détestable et finalement irrésistible. Mentionnons également les présences, outre celle admirable de David Niven, déjà mentionnée, d’Elizabeth Patterson dans le rôle de Hedwige, la tante pleine de principes de Nicole (la manière dont elle appelle Michael pour l’insulter est un délice) et surtout d’Edward Everett Horton, génial acteur de comédie visible également dans Vacances (Holiday) de George Cukor en ami espiègle de Cary Grant, en directeur d’asile dans Arsenic et vieilles dentelles (Arsenic and Old Lace) de Frank Capra ou déjà malmené chez Lubitsch par Miriam Hopkins dans Sérénade à trois.

Curieusement, La Huitième femme de Barbe Bleue ne bénéficie pourtant toujours pas aujourd’hui d’une très grande réputation, y compris chez les exégètes de Lubitsch (dans l’imposant travail qu’elle lui consacre, Jacqueline Nacache évacue en quelques lignes un film qu’elle juge paresseux et trop codifié par le genre comique). Pourtant, s’il ne s’agit pas de sa partition la plus subtile (quoique, d’ailleurs…), l’art du cinéaste s’y exprime avec une efficacité incomparable, sa façon de mêler les désirs d’argent, de sexe et de pouvoir dans un même élan raffiné et gracieux rendant le film aussi hilarant qu’élégant. De notre point de vue – et sans même céder à l’exagération par compensation – La Huitième femme de Barbe Bleue doit être perçu comme l’une des plus grandes comédies de l’histoire du cinéma américain. Rien de moins.

Il s’agit de la seconde coopération entre l’acteur Gary Cooper et le metteur en scène Ernst Lubitsch, cinq ans après Sérénade à trois.» (dvdclassik.com)

«La rupture est un des grands thèmes du film. Celle du pyjama d’abord, dès la première scène, qui ne peut être vendu séparément. Celle entre les époux ensuite, qui font chambre à part tout au long de leur lune de miel. Enfin, La Huitième femme de Barbe Bleue.

Le mythe de Barbe Bleue possède plusieurs interprétations. En France, la version privilégiée est celle d’un mari monstrueux, visiblement inspiré du meurtrier Gilles de Rai, qui tue ses femmes les une après les autres pour les faire payer de leur curiosité jusqu’à ce qu’il soit tué à son tour pour les crimes qu’il a commis. A l’étranger, le personnage de Barbe Bleue a plutôt l’apparence d’un animal fabuleux. Dans son conte, Charles Perrault fait de Barbe Bleue un riche gentilhomme qui ne parvient pas à trouver d’épouse à cause de sa barbe bleue qui le rend repoussant auprès des femmes. Un mystère subsiste cependant autour de la disparition de ses six épouses précédentes. Lorsqu’il finit par trouver une jeune femme qui accepte de le suivre dans son château, il lui confie une clé menant à son cabinet secret, mais lui défend de s’y rendre. Malgré ses mises en garde, elle y pénètre et découvre les cadavres des six épouses. Le psychanalyste Brunot Bettelheim note des origines scandinaves ou russes dans la genèse du personnage de Barbe Bleue. Il faut noter que les frères Grimm ont écrit une histoire similaire avec un récit appelé L’oiseau d’Ourdi. Dans le récit de Perrault comme dans celui des Grimm, une symbolique sexuelle évidente est mise en place (la clef, symbole du sexe masculin; et l’oeuf, symbole féminin), ce qui confirme bien la double-lecture sexuelle que l’on peut faire du film de Ernst Lubitsch.

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Claudette Colbert qui joue le rôle de Nicole dans le film, est née Lily Claudette Chauchoin à Paris. Son père, banquier de profession, amena toute la famille à New York lorsqu’elle avait trois ans. Elle songe un temps à faire carrière comme styliste. Cecil Blount de Mille la fait débuter au cinéma. Elle tourne sous la direction de John Ford dans le film Sur la piste des Mohawks.

A la surprise générale, alors que l’âge d’or de la comédie loufoque hollywoodienne battait son plein, le film fut un échec. Malgré la présence des stars Claudette Colbert et Gary Cooper au générique, du maestro Ernst Lubitsch à la mise en scène ou encore de Billy Wilder au scénario. Une explication pourrait être l’irrévérence des situations, et notamment le jeu sur la frustration sexuelle du personnage de Gary Cooper.

La complicité du duo principal Michael/Nicole, qui s’est déjà échangé la réplique dans Sa Femme en 1931, fait des merveilles et parvient à instaurer une authenticité à couper au couteau. Tous deux s’amusent autant que le public qui se prend à rigoler de ces frasques. Les personnages (dont les secondaires) profitent d’une écriture satisfaisante sans jamais s’égarer dans la lourdeur et le trop-plein d’informations futiles. Pétillante et rythmée, cette comédie prend de gros risques puisqu’elle enchaîne les allusions sexuelles frôlant parfois le sadomasochisme.

Car oui, La Huitième Femme de Barbe Bleue mise avant tout sur la frustration du désir inabouti mais également la domestication de la femme. Cela donne naissance à une scène où, inspiré par La Mégère apprivoisée de Shakespeare, Michael s’essaye à deux approches on ne peut plus violentes pour exprimer son mécontentement. En premier lieu, il donne une claque à sa femme. En second lieu, il lui donne la fessée. La représentation d’une telle violence conjugale à l’écran serait discutable si Nicole ne ripostait pas en lui rendant la pareille dans un cas, et en le mordant dans l’autre. Non, elle se refuse d’être un objet (notamment sexuel) pour lui faire plaisir et ne sera jamais une victime. La conclusion du long-métrage est exquise tandis que le spectateur saisit l’ampleur de l’intelligence et de la ruse du protagoniste féminin qui est parvenu à ses fins. Elle sait désormais à quel point il l’aime, et est sûrement la première de ses huit épouses à pouvoir s’en vanter.» (cineserie.com)

«La Huitième femme de Barbe-bleue revisite le mythe fantastique du conte de Charles Perrault. Henri VIII de la dynastie des Tudor eut sept femmes qu’il sacrifia à la cause d’état. Son cas d’espèce défraya la chronique et marqua d’une pierre noire les annales matrimoniales pour donner lieu à toutes les affabulations imaginables jusqu’aux plus sanguinaires. Le tandem Billy Wilder et Charles Brackett lui invente une huitième femme qui, nolens volens, saura tenir tête à ce bourreau des coeurs.

Débarqué à Hollywood en 1923, Ernst Lubitsch est devenu Outre Atlantique le « Griffith européen », depuis qu’il a cueilli ses lauriers dans la fresque historique muette à grand spectacle et le vaudeville d’opérette qui assure la parfaite transition entre le muet et le parlant.Formé à la troupe théâtrale du scénographe et dramaturge Max Reinhardt, l’acteur, à la physionomie ingrate, est cantonné aux rôles de faire-valoir comique de boutiquier juif.

Il est un enfant du « Sentier berlinois » où les échoppes de confection et les marchands d’étoffes prospèrent, à l’exemple de celle de son père tailleur dans cette activité textile florissante jusqu’à la seconde guerre mondiale. Un temps commis dans la « boutique (familiale) au coin de la rue » dont il fera son chef d’oeuvre The Shop around the corner (1939), il en gardera un penchant prononcé pour le chatoiement affriolant des toilettes féminines, le vertige des femmes du grand monde et le miroitement du désir qu’elles suscitent ; ce plaisir épicurien des sens, la démesure et le goût du décorum. Il se construit un rêve « de toutes pièces » et aurait pu faire sienne la formule célèbre : « la société la plus spirituelle est celle que les tailleurs habillent ». Mais lui habillera les plus belles stars dans leurs écrins scintillants et sur les écrans.

En phase avec l’époque où tout se fait et se défait dans l’irréversible tourbillon du temps, il se taille une réputation de magicien providentiel qui apprend sur le tas l’ingénierie du cinématographe à partir d’ un sens inné du costume et du décor. Selon sa formule consacrée, « On ne peut jouer la comédie que si l’on a déjà un cirque qui tourne dans sa tête ». C’est cette ingéniosité fantasmée en rêve éveillé qui va lui faire « brûler les planches » de l’usine à rêves hollywoodienne.

En 1938, nous sommes à l’acmé de ces comédies hollywoodiennes qu’Ernst Lubitsch enfile comme des perles avec une délectation palpable et une joie de vivre hédoniste qui crève l’écran à partir de Haute Pègre (1931).

La huitième femme de Barbe-bleue constitue le chaînon finissant de ces comédies déjantées, éthérées, effervescentes, en ébullition et légères comme des bulles de champagne. De celles qui joignent le futile à l’agréable et où le raffinement de l’illusion est poussé jusqu’à la sophistication pour tâcher de faire oublier les vicissitudes de la grande dépression.

Michael Brandon (Gary Cooper truculent en diable) est un multimillionnaire excentrique doublé d’un « serial marieur » aussi intraitable en amour qu’il l’est d’évidence en affaires. Il s’entiche d’une jeune aristocrate française Nicole de Lozières (Claudette Colbert), fille d’un marquis ruiné et qui consomme sa déchéance (Edward Everett Norton). Des circonstances de la plus haute fantaisie les mettent à brûle pourpoint en rapport. Alors qu’il se refuse obstinément à acheter un pantalon de pyjama qu’il sait ne pas vouloir porter, c’est elle qui s’en porte acquéreuse pour en vêtir son père dans une surenchère homérique à la subtile connotation sensuelle. Plus loin dans le récit, leurs rapports de force s’ébrèchent comme la baignoire Louis XIV que le marquis livre à son futur gendre pour sceller le mariage avec sa fille. En guise de « happy ending », elle n’entend pas s’en laisser conter par son ogre de mari et portera la « culotte » dans le couple dépareillé comme le pyjama qu’ils formeront.

Dans les comédies de Lubitsch, les voies du désir sont impénétrables. C’est même ce qui affleure à chaque image. Tout y fait allusion. C’est la métonymie de l’objet pour le tout qu’il représente. Ici, l’objet du délit est le pyjama pourtant dénué à priori de toute charge érotique. Quoi de plus trivial et asexué qu’un pyjama ; à fortiori à rayures qui représente le summum du mauvais goût. Cet ouvrage textile devient le vecteur sexuel d’une pantalonnade débridée dès lors qu’il est envisagé sous l’angle incongru de sa partie.

Lubitsch jubile, se surpasse et parachève de trouvailles visuelles le brainstorming balbutiant et les exercices de style de ses dialoguistes qui infusent un « un sang neuf » dans son travail. Tel cette mention désopilante « American understood » qu’il ajoute subrepticement comme une épigramme qui porte sa griffe sur la liste des langues parlées à l’ouverture du film et sur la vitrine du magasin de vêtements.

Nul besoin d’imaginer sa silhouette trépidante de « tailleur pour dames » boutonné dans son costume « sur-mesure », mâchonnant de contentement un cigare éternellement vissé à la bouche, le regard étincelant de malice espiègle à la manière d’un Groucho Marx mais sans le roulement égrillard. Lubitsch prend ici la mesure de ses gags désopilants à l’aune de son mètre-étalon de tailleur.

La Huitième femme de Barbe-bleue est un conte merveilleux mais qui laisse une impression de satiété dans le regard du spectateur comme si il était pris d’une indigestion de caviar et de champagne dont les bulles seraient retombées. Le film fera un flop retentissant.

Loin d’être dithyrambique , les critiques de l’époque semblent marquer le pas. Contraintes et embarrassées, elles reconnaissent le brio et la maestria habituelle de la « lubitsch touch ». Le tout laisse toutefois un goût d’amertume comme après un festin trop bien arrosé.Les convictions de Lubitsch sont quelque peu ébranlées ; lui qui a toujours su prouver aux studios sa capacité d’adaptation et n’a cessé de tordre le cou à la censure du code Hays en acclimatant son style inimitable à la litote incisive et à l’inventivité de ses ellipses. Désormais, le cinéaste ne peut plus en rester aux délicieuses extravagances de ses personnages fringants mais dont les mondanités sont à présent trop éloignées des préoccupations du public.

Le film est le chant du cygne d’un genre consommé où la légèreté du champagne, son pétillement acidulé, sa griserie exubérante conduisent au désenchantement de la gueule de bois. Le spectateur est emporté dans une valse viennoise (Billy Wilder l’est) virevoltante de bons mots ciselés. Le charme opère mais la substance du récit n’est pas au rendez-vous. Le film est un feu d’artifices de réparties subtiles et spirituelles qui finissent en pétards mouillés. La guerre se profile à l’horizon qui interrompt les mondanités et gâche la fête. Avec Ninotschka, son film suivant, Lubitsch abordera une satire plus viscéralement mordante et terre à terre en prise avec les préoccupations populaires de son temps.» (iletaitunefoislecinema.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Martin de Kerimel

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Entrée : 7,50 € (non adhérents), 5 € (adhérents CSF et toute personne bénéficiant d’une réduction au Mercury). Adhésion : 20 €. Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier.

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