Les Carnets de Siegfried



Samedi 30 Mars à 20h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Terence Davies, Grande-Bretagne, 2022, 2h18, vostf

En 1914, le jeune Siegfried Sassoon, poète en devenir, est enrôlé dans l’armée britannique. De retour du front, révolté par ce qu’il a vu, il devient objecteur de conscience. Ses pamphlets pacifistes lui valent une mise au ban par sa hiérarchie, mais aussi une forme de reconnaissance artistique, lui ouvrant les portes d’une nouvelle vie mondaine. Mais dans cette société du paraître, Siegfried se perd, tiraillé entre les diktats de la conformité et ses désirs de liberté.

« Quand j’ai commencé à dire que je ferai ce film, c’est-à-dire il y a six ans. Je ne connaissais pas très bien la vie de Siegfried Sassoon. Je suis donc allé acheter trois énormes biographies de lui. Elles étaient très denses. Il semblait connaître tout le monde. Au début, il était très difficile de savoir comment faire ce film, comment lui donner forme. » (Terence Davies)

Notre Article

par Sylviane Socci

Le titre français du dernier film de Terence Davies, est clair. Toutefois si le sujet est Siegfried Sassoon ( 1886 -1967) écrivain anglais à la poésie et à la vie tout entière marquées par la déflagration de la Guerre de 14-18, on est loin d’une biographie. Etudiant à Cambridge University, Siegfried en sortit sans diplôme. Il publia des petits volumes de poésie avant de s’engager pour combattre en France. Son frère Hamo fut tué en Novembre 1915 . Ses recueils de poèmes contre la guerre, Le Vieux Veneur (The Old Huntsman, 1917) et Contre-Attaque (Counterattack, 1918) le firent connaître.Titulaire de la croix de guerre ( surnommé mad Jack pour sa témérité), son pacifisme le mit en danger ; envoyé dans un hôpital militaire, il évite la cour martiale. Il y rencontre le poète Wilfred Owen mobilisé comme lui, qui meurt au front en 1918. Renvoyé en France, Sassoon est blessé, rapatrié en Angleterre il y passera la fin de la guerre.

La scène d’ouverture présente magistralement les enjeux. Vie privée et vie publique se nouent autour de la poésie qui dit la tragédie du réel. Sur la lecture de ses poèmes en voix-off des images d’archives de la Guerre alternent avec des séquences parfois légères de la vie du jeune Siegfried tressées dans sa mémoire de vieillard . Le trauma (comme l’inconscient) fait effraction à divers moments même les plus inattendus par des connexions émotives. Sans être une « recherche du temps perdu », le film de Davies fait advenir dans le présent vécu par Sassoon des images du passé qui le plongent dans son angoisse et la tristesse de la perte des personnes aimées, mortes à la guerre dont son frère. Au début du film, Hamo et Siegfried sourient face caméra unis comme « un seul homme ».

« Je ne lui ai jamais dit au revoir »
«  Chers à leurs ami
chair pour les canons …
 ».

La mort semble le fil directeur des pensées de Siegfried, même dans des moments heureux. Ainsi dans la scène où tranquillement, sourire aux lèvres, il lit dans son lit et oppose un refus malicieux aux avances d’Ottoline Morrell, ses pensées soudain s’échappent dans un travelling latéral vers l’alignement de lits de souffrance d’une infirmerie militaire. Malgré ses amis, ses amours, le lien à sa mère et l’art, Siegfried ne trouve pas le repos. Face aux diverses facettes de la vie de Sassoon, Davies affirme des choix personnels : « lorsque j’ai commencé à lire des textes sur sa vie j’ai pris conscience de l’ampleur du sujet. Comment écrire cette histoire et lui donner du sens ? Tout ça en deux heures de film. Il y avait tellement à faire et tellement à perdre. Je ne savais pas que Sassoon était gay, ni qu’il s’était converti au catholicisme. Étant moi-même un ancien catholique, ça a été un véritable choc pour moi ».

Avec finesse et humour, l’homosexualité nécessairement cachée sauf dans le milieu artistique et intellectuel de l’époque tisse le contexte. « Il y avait aussi cette quête constante d’une forme de rédemption, qui n’aboutit jamais puisqu’on ne peut pas trouver la rédemption dans quelque chose ni quelqu’un ». L’image de sa crucifixion mentale saute aux yeux dans ce plan où, lors de sa conversion (1957), surplombé par la caméra il est étendu sur le sol de l’abbaye .Transcendance, recherche de l’éternité. Quête que Georges, le fils courroucé interprète comme de la culpabilité.

Entre autres prouesses de réalisation, cette scène montre le lien du passé au présent : filmé de dos Siegfried jeune cède la place, par un jeu sur la lumière et la couleur des vêtements et une rotation de la caméra à 180 à Siegfried âgé . (Morphing). Davies filme les personnages de face en plans moyens. C’est en quelque sorte son esthétique personnelle et sa façon de voir le monde (Nicola Daley, directrice de la photo). Par des plans qui durent, il fait passer les émotions. Ainsi lors de la séparation de Siegfried et d’Owen, la caméra reste longuement fixée sur eux avant un contrechamp sur Owen qui part. Soudain, en voix-off : « Wilfred est mort avant l’armistice ». Raccord à nouveau sur des images d’archives et voix-off «  …meurent comme du bétail ». Toute sa vie Sassoon a porté la blessure de cette tragédie. Il a reproché aux politiques d’avoir prolongé les combats sans raison. (Amitié avec Russell).

La bande-son témoigne d’une attention particulière à la mélodie des voix et à la musique en parfaite harmonie. Jonathan Coe dit son admiration : « Quand il reprend des morceaux de Vaughan Williams dans Les Carnets de Siegfried …… c’est d’une beauté à couper le souffle. Je suis moi-même tombé amoureux des films de Terence Davies il y a près de quarante ans, au moment où sa première Trilogie passait à la télévision. J’avais été subjugué par une longue séquence dans laquelle il ne se passait presque rien : à bord d’un bus, le personnage principal parcourait les rues de Liverpool (filmées avec l’âpreté du noir et blanc) tandis que jouait un air d’une mélancolie indicible, un solo de cor anglais, me semble-t-il. Je n’avais jamais rien vu de tel, et je n’ai jamais oublié le dépouillement de ce passage, sa simplicité bouleversante. La lecture d’un poème d’Owen, les rictus de Siegfried sur la musique de Ralph Vaughan Williams donnent au film une dimension opératique« .

Siegfried dit à son fils son regret de ne pas avoir eu la reconnaissance artistique attendue malgré ses divers écrits (dont des romans autobiographiques appréciés). De même pouvons-nous nous étonner de la méconnaissance de Terence Davies qui laisse une œuvre d’une grande profondeur et d’une grande poésie. La beauté du monde y côtoie le plus grand désespoir .

Sur le web

Les Carnets de Siegfried de Terence Davies (1945-2023) couvre une grande partie de la vie tumultueuse de Siegfried Sassoon (1886-1967), poète de guerre et militant pour la paix. Celui-ci se montre particulièrement courageux sur le front pendant la première guerre mondiale, et gagne l’admiration de ceux qui combattent à ses côtés, ce qui lui vaudra d’être décoré de la Croix militaire pour sa bravoure. Mais il est horrifié par les pertes massives dans les deux camps. À son retour en Grande-Bretagne pour sa convalescence, il écrit une lettre cinglante à son officier supérieur, déclarant qu’il ne servira plus sous les drapeaux. Dans cette lettre, il reconnaît : “ Je fais cette déclaration comme un acte volontaire de défi vis-à-vis de l’autorité militaire car je crois que la guerre est délibérément prolongée par ceux qui ont le pouvoir d’y mettre fin. ” Cette prise de position divise profondément l’opinion au sein de la Chambre des Communes et de la presse britannique. Siegfried Sassoon aurait pu être jugé par la cour martiale, il est finalement envoyé à Craiglockhart, un hôpital militaire près d’Édimbourg, où on lui diagnostique un stress post-traumatique.

Son interprète Jack Lowden s’est beaucoup documenté sur le sujet, que ce soit en amont et pendant le tournage : « J’avais lu tous ses journaux intimes, dont certains ont été écrits sur le front. Il me fascinait« , se rappelle le comédien, par ailleurs habitué aux films et aux séries d’époque, comme en témoignent ses prestations dans Dans l’ombre des Tudors, Dunkerque, Guerre et Paix ou encore Marie Stuart, reine d’Écosse. il affirme que le personnage de Siegfried Sassoon est son rôle le plus complexe à ce jour. “ J’ai reçu le scénario environ un an avant le tournage du film ” se souvient-il. “Sur le moment, j’ai pensé et je pense toujours que c’était un des meilleurs scénarios que je n’aie jamais lus. J’avais l’impression de lire un roman. Je n’avais jamais travaillé avec un réalisateur sur un scenario comme celui-ci… Je ne l’ai jamais dit à Terence, mais j’ai été frappé par les similarités qu’il y avait entre le personnage de Sassoon et lui.

Le producteur Michael Elliott souligne la loyauté indéfectible de Lowden : « Jack est arrivé au tout début du projet. Il a été d’un grand soutien et s’est impliqué dans le projet pendant un an et demi, tandis qu’on cherchait à mettre en place le financement.« 

L’histoire de Siegfried Sassoon est présentée pour la première fois au regretté Terence Davies par Ben Roberts, qui dirige alors le fond de financement du British Film Institute. En 2015, le réalisateur accepte d’écrire et de réaliser Les Carnets de Siegfried. La société de production EMU Films se lance dans le projet avec Michael Elliott comme producteur en avril 2016, avant le début du développement du projet avec le British Film Institute. « Au départ, on pensait que tout serait bouclé en un an. Mais en fin de compte, le projet s’est étalé sur plus de cinq ans« , se remémore le metteur en scène décédé le 7 octobre 2023.

Le problème résidait en partie dans la complexité de la vie de Sassoon et ses diverses facettes. Comme le reconnaissait Terence Davies : « Ce n’est que lorsque j’ai commencé à lire des textes sur sa vie que j’ai pris conscience de l’ampleur du sujet. Comment écrire cette histoire et lui donner du sens ? Tout ça en deux heures de film. Il y avait tellement à faire et tellement à perdre. Il m’a semblé qu’il valait mieux se concentrer sur les choses qui m’intéressaient. Je ne savais pas que Sassoon était gay, ni qu’il s’était converti au catholicisme. Étant moi-même un ancien catholique, ça a été un choc. Il y avait aussi cette quête constante d’une forme de rédemption, qui n’aboutit jamais puisqu’on ne peut pas trouver la rédemption dans quelque chose ni quelqu’un. C’est en soi qu’il faut la trouver. Il a fait ce que faisaient beaucoup d’homosexuels à l’époque : il s’est marié. Je crois qu’il pensait sincèrement que l’amour d’une femme pouvait le soigner.« 

La préparation du film commence en 2019, dans l’objectif de démarrer le tournage au printemps 2020. Le producteur Michael Elliott se rappelle : « Terence venait de boucler le scénario. On s’est mis à chercher le reste du financement et BBC Film a accepté de se lancer dans le projet. Bankside était notre agent et nous a présentés à M.Y.R.A. Entertainment pour le cofinancement, on avait aussi une aide de Creative England qui provenait de leur fonds des West Midlands, ce qui orientait le lieu de tournage. Et tout se présentait bien, une bonne partie de l’histoire de Sassoon se déroulait dans de grandes demeures de la haute société, et les West Midlands regorgent de ce genre de maisons, à la fois inexploitées et abordables. On avait déjà de bons contacts dans la production avec les films déjà tournés sur place (y compris certains épisodes de Small Axe, mini-série de Steve McQueen pour BBC TV. Le fonds de West Midlands Production s’est lancé dans le projet avec beaucoup d’enthousiasme. On a trouvé des lieux de tournage extraordinaires, c’était fabuleux. On s’est installés à Wolverhampton, et certaines maisons de campagne dans lesquelles on a tourné n’avaient encore jamais accueilli d’équipe de film.« 

« Dépeindre le positionnement politique de Siegfried Sassoon est surtout, pour Terence Davies, l’occasion de nous parler de la guerre et de ses traumatismes laissés sur une jeunesse dont les corps et les idéaux seront déchirés sur le front. Quand il aurait été facile de capitaliser sur ce thème, le réalisateur choisit de ne pas s’attarder sur le frère mort au combat, sur le chagrin d’une mère meurtrie ou sur la douleur du frère restant. Comme si c’était trop évident, ou déjà vu trop souvent auparavant. C’est d’ailleurs une des nombreuses qualités du film, la volonté de prendre du recul pour évoquer une époque précise, celle de la Première Guerre mondiale, les mœurs qui y sont affiliées, et au milieu de tout ça, un homme tiraillé entre ses désirs, ses ambitions et ce qu’on attend de lui…

… Avec un élégant classicisme, le réalisateur utilise un procédé rappelant en effet le docu-fiction, en insérant entre les séquences des archives de guerre. Des images réelles, terribles, montrant des scènes de désolation, des corps mutilés, par-dessus lesquelles des poèmes de Sassoon sont récités calmement par un narrateur anonyme. Davis laisse alors à ces passages le soin de porter la véritable charge émotionnelle du film, les états d’âmes du poète étant montrés de manière flegmatique…

… L’une des composantes de cette histoire est aussi l’homosexualité du personnage principal, et plus généralement, la représentation des relations entre hommes à la fin de l’époque edwardienne. On nous donne alors à voir un Sassoon tiraillé par le paradoxe de ses désirs ainsi que son attente de trouver une femme, une épouse qui lui garantira une vie digne, ainsi qu’une descendance. Là encore, aucun accent sensationnaliste n’est posé sur le jeu dangereux que représentait le fait d’avoir des rapports illégaux, de figurer le poids de cet interdit, ou de ce qu’aimer en secret, parfois dans la peur, devait causer de fièvre et de désir décuplé.

Davies nous donne plutôt à voir quelque chose d’à la fois pudique et moderne, à savoir une société gentiment décadente où les amants s’échangent à la chaîne jusqu’au jour du mariage. On cite bien Oscar Wilde et “cet amour qui n’ose pas dire son nom” (“The love that dare not speak its name”), mais à part ça, les émotions intimes restent poliment dissimulées. Les Carnets de Siegfried, servi par un excellent Jack Lowden et une photo soignée, n’en reste pas moins un très beau drame classique doté d’ellipses bien choisies et de quelques belles idées de mise en scène, notamment lors des passages à l’âge adulte de certains protagonistes. » (lebleudumiroir.fr)

« Avec Les Carnets de Siegfried, la somptueuse œuvre testamentaire de Terence Davies, le cinéaste anglais, mort l’an dernier, met brillamment en scène cette biographie en miroir du poète pacifiste anglais Siegfried Sassoon. Jack Lowden étincelle en rebelle téméraire… Siegfried Sassoon (1886 -1967), écrivain britannique, a d’abord servi comme soldat, puis comme officier. Après la mort de son petit frère au front, son regard change : « La guerre est délibérément prolongée par ceux qui ont le pouvoir d’y mettre fin. » Il défie les autorités, échappe de peu à la peine de mort et se retrouve dans un hôpital militaire en Écosse, officiellement soigné pour « neurasthénie ». Il survit à son retour sur le champ de bataille et, l’armistice enfin déclaré, devient une coqueluche du monde cultivé, pour ses pamphlets pacifistes et son aura de jeune prodige…

… Le film évoque un autoportrait de Terence Davies, éternel maudit, traversant en solitaire les époques. C’est aussi une sorte de testament, une somme de ses œuvres précédentes. Il y a l’évocation proustienne de la jeunesse de Sassoon, comme pour celle de Davies dans Distant Voices, Still Lives (1988). Il y a l’exploration des impasses du sentiment amoureux, et des bouleversements existentiels qu’il peut provoquer – le sujet de The Deep Blue Sea (2012). Il y a la guerre, qui, déjà dans Sunset Song (2016), anéantissait toute perspective de bonheur. » (telerama.fr)

« … Les Carnets de Siegfried fait le portrait d’un héros complexe, rongé par sa colère contre la guerre qui a massacré des millions de soldats et, en même temps, protégé de ses conséquences grâce à ses appartenance bourgeoises. Sa plume est reconnue dans les salons cossus, mais finalement assez peu audible, à l’exception d’un texte qu’il publie où il fait l’apologie de son rejet de l’armée. Il est sauvé in extremis par un proche et est conduit dans une clinique psychiatrique où il connaît ses premiers émois homosexuels. Terence Davies incruste son récit d’images réelles de la Première Guerre mondiale où les corps et visages explosés par les bombes se succèdent. Il y a un grand contraste entre ces séquences d’époque, terribles, et la vie de dandy que mène Siegfried qui pourtant ne cesse de dénoncer les atrocités de la guerre. Militantisme de salon, diraient certains. Le personnage de Siegfried est plus complexe que cela. Il évolue en permanence entre son militantisme affiché, son goût pour la littérature, son désir de conformité, de reconnaissance sociale, et son attrait pour les hommes qu’il souhaite vivre intensément, là où, en vérité, l’existence de Sassoon a été très marquée par son engagement sur le front qui a changé sa littérature pour toujours.

L’intérêt majeur de ce film, au-delà de l’histoire, demeure la mise en scène. Presque toutes les séquences se déroulent dans des lieux clos. Le cinéaste assume le dénuement total de la réalisation, mettant en valeur les costumes et les décors, au détriment d’une caméra cherchant à innover et à multiplier les points de vue. Les dialogues, émaillés des texte du poète, prennent toute la place sur l’écran, presque comme un théâtre filmé. À la limite, l’environnement cinématographique devient presque accessoire dans une œuvre obsédée par le dépouillement et l’apparente simplicité de la mise en scène. Apparente, car le travail des comédiens sur le texte, la grande fébrilité du propos, l’ambivalence permanente de la représentation du poète par Terence Davies, font montre d’une recherche très importante, tant sur le sujet lui-même, que sur la manière dont il veut rendre compte de l’existence de cet homme.

Les Carnets de Siegfried est un film brillant, puissant, au service de la biographie d’un écrivain anglais, autant passionnant que parfois totalement rugueux et insaisissable. La grande frivolité du milieu aisé dans lequel il évolue est rendue avec beaucoup de tact, mais aussi une grande sévérité voire une certaine ironie, quand il s’agit pour ces bourgeois bohèmes de s’élever contre la guerre et de couler en même temps des jours paisibles dans l’opulence et le superflu… » (avoir-alire.com)

« Longtemps habitué du Festival de Cannes, où il avait présenté ses films majeurs (Distant Voices, The long day closes et La Bible de Néon), le réalisateur britannique Terence Davies, est ensuite régulièrement passé par le Festival de Berlin, où on a pu voir quelques un de ses films en costumes, tels que Chez les heureux du monde avec Gillian Anderson et Emily Dickinson, A quiet passion avec Cynthia Nixon, avant d’accompagner sa dernière œuvre Benediction en compétition au Festival de San Sebastian 2021, repris en France par Écrans Mixtes à Lyon en mars 2023. Une fois de plus, le temps et les différences de classes ont une bonne place dans Les Carnets de Siegfried. Le metteur en scène y mêle littérature et affirmation de soi, au travers du portrait d’un poète dénommé Siegfried Sassoon, connu pour avoir relaté dans ses œuvres la souffrance des soldats de la Première Guerre Mondiale, mais aussi pour son homosexualité, à l’époque condamnable Outre-manche…

… Élégant, marquant un contraste fort entre la riche décoration des intérieurs bourgeois et les atrocités montrées dans des obsédantes images d’archives qui s’insèrent dans certains passages, le film résonne comme un cri de souffrance d’un homme qui ne peut plus se taire. Un homme qui balancera toute son existence entre élan de liberté amoureux et conscience de sa propre situation de hors-la-loi, comme finalement tant d’autres artistes à l’époque. Imbriquant finalement trois âges du personnage, pour mieux montrer l’exigence de duplicité que provoquait la loi, Terence Davies a confié à Jack Lowden le rôle de cet homme révolté. L’acteur dispose de juste ce qu’il faut de fragilité dissimulée, saisissant les mots comme autant de traits d’esprit utilisés à bon escient. Empreint d’une lancinante amertume, Les Carnets de Siegfried se perçoit comme le journal intime d’un homme coincé dans son époque, ses conventions sociales et les « capitulations » qui vont avec, entre la quantité de morts d’une Guerre maintes fois dénoncée et son œuvre qui restera elle, éternellement vivante. » (abusdecine.com)

Siegfried Sassoon, sous-lieutenant britannique perd son frère au front, en 14-18, alors que lui-même revient indemne. Physiquement, s’entend. Car au fond de lui, Siegfried est ravagé par la violence des combats, et leur but : « Je pensais m’être engagé dans une guerre de libération et elle est devenue une guerre d’agression et de conquête. » Devenu objecteur de conscience, Siegfried, envoyé dans une maison de repos en Écosse, découvre l’amour des hommes et la poésie. Le Londres de la Belle Époque deviendra son terrain de jeu…

Ce pourrait n’être qu’une banale biographie sur une figure britannique méconnue du reste du monde. Mais voilà, Les Carnets de Siegfried est signé Terence Davies. Ce merveilleux réalisateur, trop rare de son vivant et disparu en octobre 2023, auquel on doit quelques joyaux, dont Distant Voices, Chez les heureux du monde, Sunset Song, Emily Dickinson, A Quiet Passion, n’avait pas son pareil pour dépoussiérer les costumes, illuminer les décors, faire vibrer les âmes anciennes en toute modernité.

Furieusement romanesque, son récit bénéficie de la présence fascinante de Jack Lowden (vu, entre autres, dans les trois saisons de la série Slow Horses), qui confère à ce personnage multiple, sous une allure hiératique, des tourments et passions palpables. L’utilisation des images d’archives baignées de musique, leur montage heurté précipitant tous nos sens en alerte vers le chaos du monde, donnent au film une ampleur étonnante, opératique. Si sa durée se fait parfois un peu sentir, il y a, dans le déploiement de l’histoire individuelle croisant celle du monde, une force inouïe. Grande œuvre pacifiste, traitant de l’homosexualité et des préjugés et prônant la beauté, la poésie, l’amour, Les Carnets de Siegfried est à voir absolument. » (bande-a-part.fr)

« … Le titre du film est plus qu’évocateur : le cinéaste nous plonge dans les mots de Sassoon (que Jack Lowden incarne superbement). La finesse d’écriture de Davies permet de mettre en lien deux formes d’écriture et de parole pour répondre à deux types d’image : la poésie de la guerre et la prose mondaine ; les images d’archives et la reconstitution d’un quotidien. L’importance accordée aux mots, à leur emploi et à leur rythme font que dans Les carnets de Siegfried, l’adieu violent d’un amant peut être aussi tragique que la description du cadavre d’un camarade de bataillon. Mais il y a l’humour aussi – Angleterre oblige – qui camoufle ; le cynisme qui cache la frustration. Terence Davies éradique de son film toute trivialité. Dans chaque parole, il y a une forme de gravité, de pesanteur, qui, paradoxalement, offre au film ses plus belles envolées lyriques. À l’image de son protagoniste, qui préfère s’enfermer dans le mutisme le plus complet plutôt que de dire ce qui n’a pas vocation à être prononcé, le film construit son récit avec une éloquence rare.

Et sa précision formelle est toute aussi troublante. Soirée mondaine ou attaque guerrière sont chorégraphiées avec une même minutie et l’on y voit le personnage de Siegfried à l’étroit, constamment entravé dans sa gestuelle. La guerre est faite de complications, d’images granuleuses, de corps en décomposition mais la paix, si simple, se trouve dans chaque poignée de main. Un geste anodin, que le cinéaste sublimera tout au long de son film. Sassoon, qui rêve d’atteindre l’immortalité, devient ici un personnage complètement évanescent. Car l’œuvre de Terence Davies est faite d’êtres et d’images qui s’évaporent. Les plans fondent les uns dans les autres, se succédant selon une logique à la fois rigoureuse et sensible. Le cinéaste s’érige en maître du temps, le fait accélérer ou ralentir, pour accentuer le désarroi de ces personnages, trop jeunes pour être soldats puis trop âgés pour être insouciants.

Le temps file mais demeurent dans leur yeux la même tristesse, la même mélancolie, la même rancœur, la même absence. Une absence qu’ils se sont confectionnée, pour se protéger : Siegfried doit s’extraire du monde pour le supporter. Cette distance des personnages avec leurs propres souvenirs, cauchemars et espoirs prend forme avec une dissociation entre le premier et l’arrière plan. Les personnages deviennent alors eux-mêmes spectateurs des images qu’ils génèrent. Le premier et l’arrière plan s’alternent et se transforment continuellement, donnant à la vie de Siegfried un aspect complètement insaisissable.

« Tant de morts, trop de morts » : ce qu’il reste de Siegfried et de la terreur qui le hante se trouve dans le plan final. Plus d’illustrations de la parole, plus de contrechamps, toute image alternative disparaît. Il ne reste que lui et ce qu’il a vu. Mais ce qu’on ne nous donne plus à voir dans le film, apparaît sur son visage : au fond de ses yeux écarquillés ou au recoin de ses lèvres crispées. De ce visage contorsionné déborde la peur qu’on ne peut pas dire et dégouline la tristesse qu’on ne peut pas montrer. Un plan final qui achève de faire des Carnets de Siegfried un dernier film parfaitement déchirant. » (cultureauxtrousses.com)

« … Sombre et crépusculaire, le film se concentre sur l’horreur de la guerre et le malheur métaphysique que la vie porte en son sein. Siegfried Sassoon (Jack Lowden) est un poète qui, envoyé au front, se fait objecteur de conscience pour faire entendre l’insoutenable boucherie des tranchées. Mis à l’écart dans un hôpital militaire, il rencontre un autre poète, son âme sœur, Wilfred Owen (Matthew Tennyson). Mais la guerre lui ravit son bien-aimé et Siegfried poursuit une vie qu’il ne saura réellement vivre. Des amants cruels et volages quand il n’aspire qu’à l’amour absolu, un mariage de convenance pour faire bonne figure dans un pays où l’homosexualité constitue un crime et où l’exemple d’Oscar Wilde (1854-1900) fait encore frémir… Le temps qui passe corrompt Siegfried de sa mauvaise amertume…

Telle est l’antienne de Davies, une blessure qui navigue entre passé et présent pour identifier ce moment fugace où la possibilité d’une vie heureuse a filé entre les doigts. La fratrie éprouvée de Distant Voices, Still Lives (1988), le garçon solitaire de The Long Day Closes (1991), l’amour trop longtemps tu dans Chez les heureux du monde (2000), la femme au cœur brisé de The Deep Blue Sea (2011)… Et la guerre souvent, qui détruit tout sur son passage et transforme les hommes en des béances inguérissables. Le jeune mari de Sunset Song (2015) et sa tendresse infinie muée en détestation de lui-même évoquent ainsi Siegfried et son inclination pour des hommes à l’opposé de celui que la guerre lui a arraché. Survivant, il n’aura de cesse de chercher l’absolution. Quête illusoire… » (revue-etudes.com)

« … Dans Les Carnets de Siegfried le récit non-linéaire de l’existence du poète anglais Siegfried Sassoon, construit sur une série d’allers-retours entre passé et présent, est tout entier porté par une recherche. Celle de ce temps perdu qui ne saurait être défini ou daté précisément mais qui se reconnaît immédiatement en tant qu’émotion, gravée en nous par la confluence des rêves et des souvenirs…

… Ce passage d’un âge à un autre est amené par un travelling circulaire qui revient tout au long des Carnets de Siegfried comme un leitmotiv conduisant au mélange des temporalités et des différents régimes de réalité – les incartades poétiques se superposant à l’assise du présent. Par ce motif et par les rencontres opérées entre le verbe de Sassoon et la mise en scène, Davies parvient à trouver une forme qui n’apparaît pas comme une simple illustration de la poésie – projet vain qui ne peut conduire qu’à un appauvrissement des deux médiums – mais qui en constitue une expression proprement cinématographique. Forme d’autant plus fondamentale qu’elle renvoie à la recherche poursuivie par le poète – point nodal du film – et qu’elle assoit encore davantage le récit dans son flux de conscience. Cet ancrage dans l’intimité est également renforcé par le choix de ces décors épurés, habillés par un nombre toujours réduit d’individus, qui semblent effacer le monde extérieur, laissant Sassoon à son microcosme artistique et à ses seules images mentales. L’ambiance y est comme assourdie, baignée par un éclairage de fin de journée, traduisant ainsi la pudeur des sentiments du héros – et, sans doute, leur impossible plénitude… » (culturopoing.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Sylviane Socci.

Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h précises.

N’oubliez pas la règle d’or de CSF aux débats : La parole est à vous !

Entrée : Tarif adhérent: 6,5 €. Tarif non-adhérent 8 €. Adhésion : 20 € (5 € pour les étudiants) . Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier et à l’atelier Super 8. Toutes les informations sur le fonctionnement de votre ciné-club ici


Partager sur :