Les Eternels



Vendredi 05 avril 2019 à 20h30

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Jia Zhangke, Chine, 2019, 2h15, vostf

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs.

En 2001, la jeune Qiao est amoureuse de Bin, petit chef de la pègre locale de Datong. Alors que Bin est attaqué par une bande rivale, Qiao prend sa défense et tire plusieurs coups de feu. Elle est condamnée à cinq ans de prison. A sa sortie, Qiao part à la recherche de Bin et tente de renouer avec lui. Mais il refuse de la suivre. Dix ans plus tard, à Datong, Qiao est célibataire, elle a réussi sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Bin, usé par les épreuves, revient pour retrouver Qiao, la seule personne qu’il ait jamais aimée…

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Le titre original des Éternels est Jiang Hu Er Nü, que l’on peut traduire par « Fils et filles de Jianghu ». Le film emprunte son titre à un long de 1952 de Zhu Shilin écrit par Fei Mu, maître du cinéma chinois des années 1930 et 1940. Si les deux longs métrages n’ont rien en commun à part leur titre, Jia Zhangke était séduit par ce qu’il évoquait : « Le mot ‘ernü’ (‘fils et filles’) désigne des hommes et des femmes qui osent aimer et haïr. L’autre mot du titre, ‘jianghu’ […] évoque un monde de drames, d’émotions et, bien sûr, de dangers réels. En associant les deux mots du titre, se révèle un monde d’individus qui osent défier l’ordre dominant, qui vivent selon les principes moraux de la bonté et de l’hostilité, de l’amour et de la haine« . S’il signifie « rivières et lacs« , le terme de Jianghu désigne surtout dans la littérature les gens en marge de la société traditionnelle de la Chine impériale, tels que les bandits, les combattants, les chevaliers errants mais aussi les prostituées, vagabonds, … Le réalisateur explique : « Le couple du film […] [survit] en s’opposant à l’ordre social conventionnel. Je n’ai pas cherché à les défendre mais plutôt à les comprendre dans leurs malheurs. […] Le jianghu appartient à ceux qui n’habitent nulle part« .

Jia Zhangke est un grand admirateur de ses compatriotes réalisateurs, dont John Woo et Johnnie To. Dans Les Éternels, il a réutilisé la bande son de The Killer lors de la scène du karaoké et de la fusillade dans la rue ainsi qu’un extrait du film Tragic Hero de Taylor Wong. Par ailleurs, il a invité les réalisateurs Diao Yi’nan (Black Coal), Zhang Yibai, Xu Zheng et Feng Xiaogang (I Am Not Madame Bovary) à apparaître dans des seconds rôles : « Nous ne faisons pas le même genre de films, mais ce tournage nous a rapprochés car nous étions tous les cinq confrontés à des questions de cinéma, et nous nous sommes soutenus moralement tout au long de l’aventure. Comme des frères dans le jianghu« .

Pour la première fois de sa carrière, Jia Zhangke collabore avec le directeur de la photographie Eric Gautier qui remplace Yu Lik-wai, occupé alors à un autre projet. Ce Français, qui a notamment collaboré avec Olivier Assayas et Leos Carax, s’est parfaitement intégré au tournage, malgré la barrière de la langue, comme s’en souvient le réalisateur : « Il n’a cessé de me surprendre sur le tournage par sa connaissance parfaite du scénario. Il connaissait toutes les répliques des acteurs par coeur. Même quand un acteur improvisait et sortait du scénario, il le comprenait immédiatement« .

C’est la huitième fois que le réalisateur Jia Zhangke dirige sa compagne Zhao Tao. Le personnage incarné par Zhao Tao est inspiré de deux autres personnages qu’elle a joués dans Plaisirs inconnus en 2002 et Still Life en 2006. Désireux de simplifier l’intrigue de ces films, Jia Zhangke en avait à l’époque coupé certaines scènes d’amour. C’est en les visionnant à nouveau qu’il a eu l’idée de cette histoire d’amour tourmentée entre une femme et un chef de la pègre racontée sur plusieurs années.

« Jia Zhang-ke a su ausculter en vingt ans de nombreux aspects de la Chine contemporaine. Avec le farouchement violent A Touch of Sin, il a élargi son public avec une réflexion puissante sur la violence urbaine. Les premières minutes des Eternels semblent apporter une nouvelle pierre à son édifice de réalisateur implacable. On y retrouve la représentation d’une vie citadine phagocytée par une pègre omniprésente, et l’imagerie jouant sur les effets de lumières –à commencer par l’opposition entre violence (en rouge) et innocence (en vert). Tout est fait pour nous replonger dans cet univers sanglant et déshumanisé. Et pourtant, contre toute attente, le cinéaste va brutalement, après une scène dont la violence est plus déchaînée encore que dans les deux films susnommés, nous extirper dès la fin du premier tiers de son long-métrage. Ou, plus précisément, en extirper son héroïne, incarnée par son épouse dans la vie, Zhao Tao. Elle y incarne Qiao, une ancienne danseuse, venue de la campagne, et tombée sous le charme de Bin, un caïd local. L’ingéniosité de Jia Zhang-ke est de ne pas s’être fourvoyé dans une exposition didactique des coulisses du système criminel qui lui sert de contexte, le rendant plus nébuleux et ainsi plus angoissant. Vues par les yeux de sa femme, les activités de cet homme d’affaires aux méthodes expéditives restent floues, se limitant finalement à la gestion d’une salle de jeux où elle assure le service à des clients peu recommandables. Mais Qiao l’aime et son influence néfaste sur elle est telle qu’elle est prête à se sacrifier pour lui. Ne nous permettant pas de mesurer à quel point cet amour est réciproque, le film nous met dans un état de malaise émotionnel dont on ne sortira jamais vraiment. Le schéma scénaristique que prend ensuite le long-métrage semble pourtant tout tracé : mis à l’écart, le couple va se retrouver, se reformer et opérer une vendetta qui les ramènera aux commandes de leur réseau mafieux. Tout paraît écrit d’avance, et c’est assurément pour cela que voir le réalisateur prendre à revers nos attentes apparaît, de sa part, comme un pari audacieux. Et réussi. S’aventurant alors dans un univers cinématographique loin du sien, plus rural et léger, Jia Zhang-ke trace le parcours de son héroïne en prenant le temps de lui autoriser quelques rencontres impromptues. Elles seront surtout l’occasion pour lui de faire d’elle une femme redoutable, pleine de malice, ce qui était loin d’être flagrant sous l’escarcelle de son homme. Mais elle n’en reste pas moins un être fragile, qui a besoin de se raccrocher à un idéal, qu’il s’agisse de celui que lui offrait Bin ou, par défaut, de celui du premier beau-parleur venu, quitte à se permettre de se plonger dans son imaginaire fantasque. Il s’offre alors au passage une scène ouvertement improbable, une incursion du fantastique que l’on n’attendait pas dans son oeuvre bressonienne. Et le retour du couple en ville n’offrira aucunement aux spectateurs l’explosion de violence qu’ils pouvaient en attendre. Ce chapitre final les emmène vers un retournement des rapports de force que l’on peut qualifier de féministe et une conclusion émouvante. Celle-ci répond à la question que l’on pouvait se poser à la vue des précédents films du réalisateur, de savoir si le microcosme ultra-violent qu’il y dépeignait est malgré tout propice à une histoire d’amour. Il n’en reste pas moins sévère sur l’état de son pays -son sujet de prédilection- puisqu’on peut voir la désillusion de son héroïne comme celle d’une nation entière dont la volonté obsessionnelle de changement ne mène à rien de joyeux. Les longueurs qui auront précédé ce final poignant, mais surtout l’usage maladroit de certaines ellipses, font de Les Eternels un film dans lequel il est aisé de se perdre. Pourtant, l’intensité du jeu de Zhao Tao est telle que l’on se plaît à rester auprès d’elle pendant plus de deux heures, partageant pleinement les espoirs et les désillusions de son personnage. » (avoir-alire.com)

« D’aucuns soupçonnent Jia Zhang-ke, 48 ans, d’avoir mis de l’eau dans son vin, au fur et à mesure que le jeune cinéaste enragé des débuts, aux tournages quasi clandestins (Xiao Wu, artisan pickpocket, 1997), est devenu un artiste de renommée mondiale, mais aussi un homme politique (député de sa province natale, le Shanxi), businessman et directeur de festival, occupant une place stratégique dans l’écosystème du cinéma chinois. Ce qui frappe pourtant à chacun de ses nouveaux films, c’est son obstination à creuser un même sillon, remettant inlassablement en perspective les mutations récentes de la Chine contemporaine avec le désarroi affectif des êtres marginalisés. Les Eternels, son dernier film, injustement privé de récompense lors du Festival de Cannes, où il fut présenté en compétition, non seulement persiste dans cette voie, mais fait de la persistance même son propre sujet…

Les Eternels explore une question qui résonne tout autant sur le plan historique que sur le plan intime : est-il un affect capable de résister aux outrages du temps ou de se maintenir intact dans l’instabilité du siècle ? Car si la Chine se transforme à vue d’œil et brade tout en faveur de l’économie de marché, ce n’est pas sans répercussion sur l’amour de Bin et Qiao. Le sentiment lui aussi se transforme, se vide de sa force juvénile, se remplit d’amertume et d’incompréhension, sous l’assaut des bouleversements qui reconfigurent le territoire…A mesure que ses héros font l’épreuve douloureuse du temps, dont ils subissent la dureté et les accidents, la mise en scène de Jia Zhang-ke passe par une étonnante variété de registres : d’abord foisonnante de formes et d’énergie, voguant librement entre stylisation et captation brute, elle se dépouille peu à peu, jusqu’à une aridité terminale, comme s’accordant aux différents âges de ses personnages, qui vieillissent, s’usent et prennent peu à peu leurs distances avec le monde. Pourtant quelque chose de ténu, d’infime, persiste entre Qiao et Bin, à quoi s’attache obstinément la caméra du cinéaste. Une fidélité malgré tout qui dépasse le seul cadre amoureux et trouve son origine dans un proverbe mafieux que les deux amants ont communément échangé au sommet de leur gloire : « droiture et loyauté ». Serment d’une jeunesse sauvage qui résonne encore en un lointain écho dans la Chine tonitruante du nouveau millénaire. Qiao, restant la seule à y croire encore quand tout autour d’elle s’est écroulé, apparaît comme une héroïne d’un autre temps, issue d’une lignée immémoriale, celle des contes et légendes d’autrefois. Son obstination à aimer, son acharnement à vivre selon ses principes, sa fidélité envers un âge incandescent font sans doute des Eternels le film le plus ouvertement romantique de Jia Zhang-ke. » (lemonde.fr)

« Les Éternels est le portrait magnifique et complexe d’une femme, portée, comme toutes les héroïnes de Jia Zhang-ke depuis Platform, par Zhao Tao. Actrice immense, âme versatile dont le visage rayonne et le corps vibre. Et qui n’est jamais si bouleversante que lorsqu’elle semble impassible. Face à elle, Liao Fan (Black Coal de Diao Yi’nan, 2014), impeccable, est le roc qui vacille. Car Les Éternels est aussi l’histoire d’un amour absolu d’abord partagé, puis unilatéral. Et qui change de camp. Comme Bin et Qiao entrent et sortent de la pègre. Ces vases communicants, ces disharmonies sont autant d’éléments romanesques que le film, d’abord polar noir et rythmé, intègre peu à peu dans un élan fluide vers le mélodrame. Les couleurs à l’image font le chemin inverse. Chatoyantes au début, les teintes virent au beige dans la deuxième partie, au noir dans la troisième. La mise en scène est faite de ce mouvement de balancier perpétuel. À coup d’ellipses élégantes, le temps passe sur les êtres. Et quand la fin est proche, la loyauté a pris du plomb dans l’aile. Et si la droiture est maintenue, c’est le corps brisé et le cœur en lambeaux. » (bande-a-part.fr)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Bruno Precioso

Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h30 précises.

Entrée : 7,50 € (non adhérents), 5 € (adhérents CSF et toute personne bénéficiant d’une réduction au Mercury). Adhésion : 20 €. Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier.

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