Les mille et une nuit – L’enchanté



Vendredi 04 mars 2016 à 20h30

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Miguel Gomes  – Portugal – 2015 – 2h05 – vostf

En partenariat avec l’Association Espace de Communication Lusophone, dans le cadre de leur 18ième Semaine du Cinéma Lusophone du 02 au 08 mars 2016. En présence du Chef Opérateur Octaviano Esperito Santo.

Où Schéhérazade doute de pouvoir encore raconter des histoires qui plaisent au Roi, tant ses récits pèsent trois mille tonnes. Elle s’échappe du palais et parcourt le Royaume en quête de plaisir et d’enchantement. Son père, le Grand Vizir, lui donne rendez-vous dans la Grande Roue. Et Schéhérazade reprend : « Ô Roi bienheureux, quarante après la Révolution des Oeillets, dans les anciens bidonvilles de Lisbonne, il y avait une communauté d’hommes ensorcelés qui se dédiaient, avec passion et rigueur, à apprendre à chanter à leurs oiseaux… ». Et le jour venant à paraître, Schéhérazade se tait.

Notre article

Par Josiane Scoleri

Le troisième volet de la trilogie s’appelle « L’enchanté », et on se demande bien, après le pessimisme du « Désolé », à quel saut périlleux Miguel Gomes va nous convier. De fait, alors qu’on n’y croyait plus guère, ce troisième film  plonge sans retenue dans « Les mille et une nuits », avec une première partie de 41minutes intitulée justement « Shéhérazade ». Encore une fois, nous sommes dans une recréation libre et certainement pas dans une adaptation. Bagdad se trouve au bord de la mer dans un archipel composé de multiples petites îles, ce qui nous vaut des plans magnifiques tournés sur les îles du Frioul et au château d’If  dans le soleil et le mistral qui lave le ciel de tout nuage. Comme dans les contes et dans les rêves, les lieux et les époques les plus disparates cohabitent sans transition, sans nécessité d’explication. Nous sommes vraiment dans l’enchantement avec les moyens propres du cinéma. Panoramique tout en souplesse, superposition, fondu au noir, plan renversé pour signifier l’autre côté du monde, Miguel Gomes est à son affaire et se régale – nous régale- de la maîtrise de son art. Shéhérazade pleure et craint de ne pouvoir continuer à contenir la folie meurtrière du Sultan par la seule poésie de ses histoires, mais elle sort du château/forteresse sans coup férir ni être poursuivie par les sbires du roi. Elle y fait des rencontres aussi improbables que celles des rêves, Paddleman, l’étalon sexnonstopoulos, que Shéhérazade gratifie d’un « Sois belle et tais-toi » franchement jouissif, le génie des vents qu’elle enferme dans une  lampe d’Aladin, les saltimbanques tout au plaisir de leurs répétitions, le tout scandé par un bel accent marseillais comme on n’en n’entend plus guère au cinéma. L’actrice Cristina Alfaiate est magnifique de vitalité et de justesse. Les scènes tournées dans la grande roue sur le port de Marseille sont époustouflantes de fluidité, suspendues dans un entre deux du récit comme la nacelle est suspendue dans l’air. Une fois encore, il ne s’agit pas d’un décor facile et vaguement spectaculaire. Il fait sens. La forme épouse le fond et vice-versa.

Et puis, puisque Shéhérazade ne peut s’arrêter de conter, elle revient à « ce pays triste, parmi les tristes pays du monde », le Portugal et là nous allons découvrir dans le réel le plus prosaïque des quartiers périphériques de Lisbonne un monde au moins aussi insoupçonné que le Bagdad rêvé de Marseille. Dans ces anciens bidonvilles HLMisés, des hommes, le plus souvent chômeurs, élèvent des pinsons et organisent des concours de chant. Ils y consacrent pratiquement tout leur temps, c’est la grande affaire de leur vie. À partir de là, pendant tout le reste du film- mis à part l’épisode de « Forêt chaude » ( 6′ seulement et un retour puissant du politique, de la mondialisation et de la résistance), Miguel Gomes va devenir une sorte anthropologue fasciné par son sujet, scrutant chaque phase, chaque péripétie : de la capture à l’entraînement, de la nourriture au pliage rituel du torchon dont sont enveloppées les cages, des discussions sans fin autour de l’utilisation des CD au déroulement d’un concours. Et surtout il va nous entraîner dans l’écoute, l’écoute minutieuse, dans la concentration absolue dont sont capables ces hommes, de ces phrases musicales aux mille variations. Je n’ai pas encore dit le rôle de la musique et du son de manière générale dans l’ensemble de la trilogie.  Toutes les sortes de musique sont convoquées tout au long du film : de la chanson traditionnelle au jazz, de la bossa nova brésilienne au rock, du folk américain au heavy metal, de la musique indienne aux chants révolutionnaires, mais dans l’ »Enchanté » elle est  véritablement la colonne vertébrale du film. De fait, nous devons lire de nombreux cartels car il n’y a peu de dialogues et plus du tout de voix off, nos oreilles se consacrent entièrement ou presque au chant des pinsons et ce n’est pas la moindre des expériences auxquelles nous sommes conviés. L’ingénieur du son, Vasco Pimentel, a obtenu le prix du cinéma européen pour la meilleure bande son et il fait véritablement un travail hors du commun. Là aussi, Miguel Gomes est d’une exigence rare à notre égard. Comme il ne lâche pas ces hommes dont la délicatesse ne cesse de nous surprendre derrière leur rudesse apparente, il ne nous lâche pas non plus, creusant son sujet toujours plus profond. Ces « pinsonneurs » sont dans la survie  tous les jours, et ça ne les empêche pas de vivre leur rêve en dehors de toute logique utilitaire,  avec acharnement, avec la même obstination que l’artiste face à son sujet. Ils tiennent et se tiennent droit grâce à cette passion singulière dans un espace qui leur appartient en propre et qui a miraculeusement échappé au rouleau compresseur du formatage et de l’uniformisation. Quelle leçon ! C’est ainsi, par cette alchimie attentive et têtue que la chimère rêvée par Miguel Gomes  prend  corps définitivement sous nos yeux ébahis. 

Sur le web

Pour nourrir son film, le réalisateur Miguel Gomes a constitué une équipe de journalistes chargées de recueillir des informations. Le long métrage se préparant dans le plus grand secret, leurs recherches et collaborations se sont faites dans le cadre de ce qu’ils ont appelé « le Comité Central ». Il raconte : « Le Comité Central vote les propositions d’investigation des journalistes ; informés des priorités du Comité Central, les journalistes négocient avec la production la manière de se rendre sur le terrain (ils leur demandent de l’argent) ; le Comité reçoit des journalistes de nouvelles informations qui résultent de l’investigation et avec celles-ci va tenter de forger une fiction (avec ou sans scénario) qui convient pour servir de conte à Schéhérazade ; dans le plus petit nombre de jours possible, l’équipe de production terrorisée doit garantir les acteurs, planifier les essais, trouver les décors et engager l’équipe technique pour que ce conte puisse être filmé.« 

L’une des sources d’inspirations de Miguel Gomes pour Les Mille et Une Nuits a été le film Melo d’Alain Resnais.

Les Mille et une Nuits est un film en trois parties, dont chacune sort séparément. Un défi pour le réalisateur étant donné la polémique autour de son œuvre. Au cours de ses recherches pour nourrir son film, le réalisateur et son équipe ont été confrontés à des témoignages poignants, révélateurs de la grande misère qui sévit aujourd’hui au Portugal. Parmi tous les témoignages recueillis, l’un d’eux a particulièrement attiré Miguel Gomes. Quelques mois avant le début de ses recherches, un couple s’est suicidé dans un immeuble de Santo Antonio de Cavaleiros. Malgré la dimension morbide et obscène, il a choisi de tourner dans ce lieu : « Nous allons filmer l’histoire des suicidés, mais aussi d’autres histoires qui se sont passées ici et qui ont été vécues par leurs voisins. L’immeuble devient un personnage raconté par ses habitants.« 

Parmi les membres du casting des Mille et Une Nuits, certains acteurs ont déjà tourné ensemble dans le film Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz. Le producteur du film Luis Urbano a prévu de sortir le film au moment des élections portugaises, sans doute pour faire réagir un pays qui traverse aujourd’hui une grave crise. L’un des personnages du film est un chien appelé Lucky, l’un des plus célèbres dans l’industrie cinématographique espagnole. Il a notamment joué dans Les Fantômes de Goya de Milos Forman.

 …Ce dernier volume se concentre sur l’exil de Schéhérazade qui part du palais où elle était captive puis sur les pinsonneurs. Ces éleveurs de volatiles chantants sont des passionnés, qui font songer tantôt à des supporters sportifs tantôt à des turfistes. Le film s’achèvera sur un des grands concours annuels de chants d’oiseaux, où le pinson qui réussit à chanter le plus d’airs différents remporte le premier prix. Si Gomes passe un long moment de la dernière partie du film à nous raconter la vie et les aspirations de ces éleveurs, pas question pour lui de nous révéler l’issue du concours. Cette confiance faite à l’intelligence du spectateur est une des spécificités des mille et une nuits.  La plupart des metteurs en scène classiques auraient, pour une telle saga, envisagé un final en forme de feu d’artifice, multipliant les effets, pas Gomes. Le réalisateur nous offre ici un condensé d’images d’une grande variété. Du film, de la vidéo, des archives, du noir et blanc, du split screen et des fondus à vous en faire tourner la tête. Les cartons n’ont jamais été aussi nombreux que dans cet opus des Mille et une nuits. On y retrouve le fameux extrait « et le jour venant à paraître, Schéhérazade se tait. » comme des indications sur l’identité des multiples personnages, leurs rêves et leurs querelles… Le spectateur a tout le loisir de choisir ce qu’il voudra retenir de ce voyage en absurdie. La quête d’absolu de la princesse Schéhérazade en fuite est celle de tout être humain : ressentir les choses plus fortes, plus belles.

La chanson Perfidia d’Alberto Dominguez ponctue le film de bout en bout, au fil de nombreuses versions, dont une interprêtée par Nat King Cole. Elle devient le nouvel hymne du Portugal à la Gomes, pour notre plus grand bonheur. Un pays libre mais pauvre, traversé par ses rêves et sa mélancolie.
 Ainsi ce troisième volume des Mille et une nuits est sans aucun doute le plus cosmopolite. Sur des images de manifestations dont il est impossible de dire s’il s’agit ou non d’archives, on entend une jeune chinoise nous raconter en chinois son histoire d’amour avec un Portugais. Schéhérazade se rend à Bagdad, qui prend tour à tour les traits de villes du Portugal ou de France, comme Marseille. Immersion du passé dans le présent : Quand la princesse lance à la mer une lampe où réside un génie, elle se fait traiter de crasseuse par de jeunes plongeurs. Quel meilleur moyen de réaffirmer la qualité intemporelle du film ? Ancien ou moderne, chacun pourra y lire un message. En résulte un document aucunement menteur, une fiction surréaliste, un objet filmique non identifié qui nous en dit bien plus sur le Portugal contemporain que n’importe quel documentaire.On quitte le film un peu comme on dit adieu à un nouvel ami, plein des choses qui auraient pu se dire mais qui sont plus belles d’avoir été tues… (aVoir-aLire.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri, Bruno Precioso, Pedro Da Nobrega, Octaviano Espirito Santo (Chef Opérateur)

Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h30 précises.

N’oubliez pas la règle d’or de CSF aux débats :
La parole est à vous !

Entrée : 7,50 € (non adhérents), 5 € (adhérents CSF et toute personne bénéficiant d’une réduction au Mercury).

Adhésion : 20 €. Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, ainsi qu’à toutes les séances du Mercury (hors CSF) et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier.
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