Les mille et une nuits – L’inquiet


c


Mercredi 02 mars 2016 à 20h30

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Miguel Gomes  – Portugal – 2015 – 2h05 – vostf

En partenariat avec l’Association Espace de Communication Lusophone, dans le cadre de leur 18ième Semaine du Cinéma Lusophone du 02 au 08 mars 2016. En présence du Chef Opérateur Octaviano Esperito Santo.

Où Schéhérazade raconte les inquiétudes qui s’abattent sur le pays : « Ô Roi bienheureux, on raconte que dans un triste pays parmi les pays où l’on rêve de baleines et de sirènes, le chômage se répand. En certains endroits la forêt brûle la nuit malgré la pluie et en d’autres hommes et femmes trépignent d’impatience de se jeter à l’eau en plein hiver. Parfois, les animaux parlent, bien qu’il soit improbable qu’on les écoute. Dans ce pays où les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être, les hommes de pouvoir se promènent à dos de chameau et cachent une érection permanente et honteuse ; ils attendent qu’arrive enfin le moment de la collecte des impôts pour pouvoir payer un dit sorcier qui… ». Et le jour venant à paraître, Schéhérazade se tait.

Notre article

Par Josiane Scoleri

L’entreprise de cette trilogie repose sur une idée folle. L’idée de concilier, de fondre même en un seul récit les histoires merveilleuses qui répondent à notre insatiable besoin de fiction et la mise à nu  du réel qui est une obligation morale, douloureusement ressentie par tout artiste un tant soit peu conscient de la réalité du monde. Comme le dit Miguel Gomes lui-même lorsqu’il se met en scène en réalisateur désespéré par son propre projet au début du film: « N’importe quel idiot comprendrait que c’est une tentative vouée à l’échec ». Mais l’entreprise lui tient trop à cœur. Il lui est impossible d’y renoncer. Ne s’agit-il pas, de toutes façons, des deux faces indissociables du cinéma depuis sa création : « La sortie de l’usine » des frères Lumière et « Le voyage dans la lune » de Melliès ? La reproduction du réel comme mimétisme de nos perceptions et  la fabrication d’un ailleurs qui nous est aussi indispensable que l’oxygène que nous respirons.  On le voit, l’ambition du cinéaste est considérable et l’aventure à laquelle nous sommes conviés certainement peu commune. Pour ce qui est du réel, Miguel Gomes va s’appuyer sur les faits rapportés par l’ équipe de reporters-journalistes qui a sillonné son pays, le Portugal pendant une année, du 1er août 2013 au 31 juillet 2014. Quant au merveilleux, ce ne sera rien de moins que les Mille et une nuits. Que rêver de mieux pour dire l’absolue nécessité des histoires, puisque Shéhérazade risque sa vie tous les soirs ? Cela dit, Miguel Gomes se garde bien de faire une adaptation de ce récit mythique. Il essaie plutôt d’en saisir l’esprit, libre et fantasque, reposant sur les associations d’idées et les rapprochements improbables avec ça et là quelques pincées d’érotisme joyeux associé à l’Orient depuis toujours  par un Occident coincé et pudibond. Et finalement, quel est le moment le plus surréaliste? Les représentants de la Troîka et du gouvernement portugais juchés sur des chameaux,  bandant comme des ânes grâce aux bons soins d’un sorcier africain ou l’histoire du coq autour  duquel tout un village menace de s’écharper et qui   devient même l’enjeu des élections municipales ? La question mérite d’être posée.

Là où Miguel Gomes est très fort, c’est qu’il entremêle en permanence fidélité au réel (actualités, discours officiel, chiffres, récit historique documenté) et imagination délirante (en apparence tout au moins). L’utilisation très habile de la voix off permet des télescopages souvent tonitruants avec l’image qui n’a a priori rien à voir, mais qui est souvent très belle en soi, notamment tous les plans d’extérieur qui sont autant de respiration dans le récit. Le montage permet d’entrelacer plusieurs histoires dont les correspondances lointaines finissent pas émerger devant nos yeux incrédules. Comme par exemple, la fermeture des chantiers navals de Viana do Castelo – longtemps  fierté nationale du peuple de navigateurs que sont les Portugais- et la destruction des nids de guêpes tueuses au chalumeau, invention inspirée d’ailleurs  du modèle de chalumeau utilisé au théâtre. Gomes l’avoue, lui-même ne voit pas clairement le lien entre les deux, si ce n’est peut-être sur un plan métaphorique qui lui échappe « L’abstraction me donne le vertige » dit-il en prenant ses jambes à son cou (peut-être une des scènes les plus drôles de « L’inquiet », le premier volet, mais on a du mal à choisir tant elles sont nombreuses ).

Le premier film  est donc construit ainsi dans un va et vient incessant entre plusieurs histoires qui se répondent, où les faits tirés du réel glissent imperceptiblement vers le fantastique  voire le burlesque et nous donnent à voir cette cruelle absurdité du monde qu’on préférerait souvent ignorer. L’histoire du coq, par exemple, déjà passablement  cocasse avec les militants qui distribuent des tracts du parti pro-coq, devient carrément hilarante avec  l’arrivée du juge  – dans sa 2CV rouge pétant- capable de comprendre le langage des animaux, armé d’une énorme marmite et accompagné d’un greffier  accordéoniste !!! De là à  entendre le coq donner son avis sur les amours humaines qui riment selon lui avec abîmes, il n’y a qu’un pas que Miguel Gomes franchit allègrement pour notre plus grand plaisir. Sans compter l’utilisation du bulletin de vote par les protagonistes de cette histoire loufoque ! Avec « Le bain des magnifiques », les histoires se font plus dramatiques et même si le personnage de Luis apporte un contre-point touchant et drolatique, l’angoisse du chômage plane comme un mauvais génie sur ce bain thérapeutique du 1er janvier et l’explosion de la baleine échouée sur la plage n’est qu’un mauvais présage parmi bien d’autres. Les récit des trois magnifiques sont filmés en plan rapproché, buste ou taille, caméra fixe comme dans les reportages télé. Un dépouillement qui est justement un clin d’œil à ce qu’on n’entend ni ne voit dans les media dominants et qui donne encore plus de relief à la dimension dramatique de ce qui est relaté ici.

Sur le web

Pour nourrir son film, le réalisateur Miguel Gomes a constitué une équipe de journalistes chargées de recueillir des informations. Le long métrage se préparant dans le plus grand secret, leurs recherches et collaborations se sont faites dans le cadre de ce qu’ils ont appelé « le Comité Central ». Il raconte : « Le Comité Central vote les propositions d’investigation des journalistes ; informés des priorités du Comité Central, les journalistes négocient avec la production la manière de se rendre sur le terrain (ils leur demandent de l’argent) ; le Comité reçoit des journalistes de nouvelles informations qui résultent de l’investigation et avec celles-ci va tenter de forger une fiction (avec ou sans scénario) qui convient pour servir de conte à Schéhérazade ; dans le plus petit nombre de jours possible, l’équipe de production terrorisée doit garantir les acteurs, planifier les essais, trouver les décors et engager l’équipe technique pour que ce conte puisse être filmé.« 

L’une des sources d’inspirations de Miguel Gomes pour Les Mille et Une Nuits a été le film Melo d’Alain Resnais.

Les Mille et une Nuits est un film en trois parties, dont chacune sort séparément. Un défi pour le réalisateur étant donné la polémique autour de son œuvre. Au cours de ses recherches pour nourrir son film, le réalisateur et son équipe ont été confrontés à des témoignages poignants, révélateurs de la grande misère qui sévit aujourd’hui au Portugal. Parmi tous les témoignages recueillis, l’un d’eux a particulièrement attiré Miguel Gomes. Quelques mois avant le début de ses recherches, un couple s’est suicidé dans un immeuble de Santo Antonio de Cavaleiros. Malgré la dimension morbide et obscène, il a choisi de tourner dans ce lieu : « Nous allons filmer l’histoire des suicidés, mais aussi d’autres histoires qui se sont passées ici et qui ont été vécues par leurs voisins. L’immeuble devient un personnage raconté par ses habitants.« 

Parmi les membres du casting des Mille et Une Nuits, certains acteurs ont déjà tourné ensemble dans le film Mystères de Lisbonne de Raul Ruiz. Le producteur du film Luis Urbano a prévu de sortir le film au moment des élections portugaises, sans doute pour faire réagir un pays qui traverse aujourd’hui une grave crise. L’un des personnages du film est un chien appelé Lucky, l’un des plus célèbres dans l’industrie cinématographique espagnole. Il a notamment joué dans Les Fantômes de Goya de Milos Forman.

 …En premier lieu, réaliser un film travaillé par la question du politique – tout en fuyant le militantisme – qui se base sur des faits divers rapportés au Comité Central (instance dirigeante constituée du cinéaste et de ses fidèles collaborateurs) par des journalistes dépêchés aux quatre coins du Portugal. On touche sans doute là, de façon extrêmement directe, au cœur du cinéma de Gomes : réenchanter le quotidien – et le cinéma, en retournant notamment vers le primitif, comme lors des premières images de L’Inquiet qui rejouent des vues Lumière par une sortie d’usine. Gomes veut ainsi révéler ce que nos vies, tant misérables ou banales qu’elles soient, contiennent de fantastique. Du réel faire surgir l’irréel, mais non pas un irréel qui s’opposerait au réel, mais un irréel qui amplifierait notre présence au monde. Une irréalité tangible, ou, pour le moins, visible – sur un écran de cinéma. De l’imaginaire offert au peuple portugais, et à nos yeux, comme une bouée de sauvetage. 
Et c’est ainsi que dans un second temps, Gomes entrelace ces histoires de tous les jours avec une approche baroque et les transpose dans une configuration merveilleuse, teintée néanmoins de mélancolie, comme attirée inexorablement par la gravité de la crise qui s’abat sur son pays. Il utilise un découpage en une table des matières qui chapitre ces récits tout en les faisant se cogner les uns aux autres sans soucis de linéarité apparente, si ce n’est par des associations d’idées malicieuses.  On croisera ainsi un coq jugé pour chanter la nuit mais doué de parole pour se défendre (il sera le « premier cri qui réveille les consciences ») mais aussi un gouvernement factice du Portugal qui connaît quelques problèmes d’érection – nouvelle manifestation de l’impuissance, mais cette fois-ci des puissants. Se joue ici sur le ton de la farce une allégorie grivoise associant la libido des hommes de pouvoirs à des courbes économiques. La portée politique du film se déploie ainsi jusqu’au dernier chapitre intitulé Le Bain des magnifiques où, dans une approche d’observation qui rejoint le début de son long métrage avec sa polyphonie de voix-off sur des chantiers qui ferment,  Gomes écoute avec attention la parole et le corps de chômeurs qu’il jette ainsi littéralement à l’eau afin d’espérer une meilleure année que celle qui vient de s’écouler. La forme du film est ainsi constamment en mutation, avec une caméra qui peut à la fois embrasser une foule entière comme se concentrer sur un unique visage. Gomes utilise aussi mille inventions, tout aussi musicales que graphiques. Ainsi de la séquence du triangle amoureux ravagé par les flammes de la jalousie – séquence par ailleurs magnifique où des enfants jouent à s’aimer comme des adultes et dans laquelle Gomes manie avec une rare singularité l’inscription sur l’écran des textos échangés entre les jeunes adolescents. En réenchantant alors la campagne portugaise, L’Inquiet ne choisit jamais la voie simple du documentaire ou de la fiction purs et durs : Gomes préfère travailler le réel et l’imaginaire en les faisant se rencontrer dans leur impureté intrinsèque. Ce qui n’est pas sans créer des étincelles, une alchimie mystérieuse. Un feu d’artifice… (Critikat.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri, Bruno Precioso, Pedro Da Nobrega, Octaviano Espirito Santo (Chef Opérateur)

Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h30 précises.

N’oubliez pas la règle d’or de CSF aux débats :
La parole est à vous !

Entrée : 7,50 € (non adhérents), 5 € (adhérents CSF et toute personne bénéficiant d’une réduction au Mercury).

Adhésion : 20 €. Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, ainsi qu’à toutes les séances du Mercury (hors CSF) et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier.
Toutes les informations sur le fonctionnement de votre ciné-club ici


Partager sur :