Huit et demi



Lundi 25 février 2019 à 20h30 – 17ième Festival

Cinéma Mercury – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Federico Fellini, Italie, 1963, 2h18, vostf
Film tourné dans les Studios de Cinecitta (Rome)

Un cinéaste dépressif fuit le monde du cinéma et se réfugie dans un univers peuplé de fantasmes.

« Je voulais faire un film honnête, sans mensonge qui aurait pu être utile à tout le monde pour enterrer ce qu’il y a de pourri en chacun de nous. Mais en fin de compte, je suis moi-même incapable d’enterrer quoi que ce soit. Je voudrais tout dire et je n’ai rien à dire. » (Federico Fellini)

Notre article

Par Bruno Precioso

« On s’est tous demandé ce que ferait Federico Fellini après La Dolce Vita… comment allait-il se surpasser ? Voudrait-il seulement se surpasser ? Finalement, il a fait quelque chose que personne n’aurait pu anticiper à cette époque : il a pris sa propre vie artistique […] et a conçu un film autour de ça. Huit et demi a toujours été une référence absolue pour moi, sur de nombreux aspects : sa liberté, son inventivité, sa rigueur sous-jacente, […] son côté enchanteur, ses mouvements de caméra et son sens de la composition. » C’est ainsi que Martin Scorsese parle du Huit et demi de Fellini, à près de 30 ans de distance. Ce ne fut pas toujours le cas au moment de la sortie du film, et certains critiques eurent la dent dure (Dino Buzzati en Italie ou Jean-Louis Bory en France pour ne citer qu’eux), mais il est vrai qu’ils sont nombreux, des acteurs (Vincent Cassel en fait son film de chevet) aux réalisateurs (Truffaut lors du tournage de Farenheit 451) et aux critiques (Moravia en fait le chef d’œuvre fellinien devant La Strada), à considérer aujourd’hui qu’on atteint là un sommet de l’art de Fellini, et par la même occasion un point limite de ce que peut réaliser le cinéma. Il faut dire que l’objet cinématographique est d’étrange facture…

Pour commencer le mystère demeure autour du titre, malgré la réponse qu’apporta le maestro lui-même lorsqu’on l’interrogea à ce sujet : Huit et demi serait son huitième film et demi, puisque depuis ses débuts en 1952 il avait réalisé six longs et trois ‘‘demi-films’’, un long en collaboration et deux courts (le court précédent, Les tentations du docteur Antonio, tourné en 1962, était d’ailleurs le premier film de Fellini en couleurs). On raconte que c’est la réponse en forme de pied de nez qu’il fit à son producteur qui le pressait de livrer un titre (peu crédible puisque les documents de tournage mentionnent le titre temporaire La bella confusione) ; tout est évidemment possible – puisqu’il s’agit de Fellini– mais il faut ne pas négliger la richesse de ce choix. On avance bien d’autres explications, et même si l’on accepte cette interprétation, le demi film n’est pas forcément celui qu’on croit : ce long-métrage, mi-filmé, mi-rêvé, et qui s’achève sur son inachèvement pourrait bien être le projet inabouti qui justifie l’incomplétude du titre.

Par ailleurs, un titre qui ne renvoie ni à un personnage (comme une dizaine de ses films), ni à un lieu ou un moment narratif reste un espace éminemment ouvert… il faut dire que le film l’est résolument, et se fait un malin plaisir à perdre le spectateur dans mille méandres qui finissent par le réenvelopper à force de contorsions. Longtemps Fellini s’est confondu avec le Studio n°5, et le destin de la Cité du cinéma inventée par la théatralité du régime fasciste, étendue sur 60 hectares pour concurrencer les studios américains et inaugurée le 28 avril 1937 par un Mussolini qui eût campé à la perfection un héros fellinien, grotesque et inquiétant.

L’ironie tragique voulut qu’après le naufrage du régime et la transformation des studios en camp de prisonniers puis de réfugiés, ce sont justement les réalisations américaines ‘‘délocalisées’’ qui assurèrent la renaissance de Cinecittà notamment en y tournant, entre 1949 et 1964, plus de 160 péplums – dont certains marquèrent l’histoire du cinéma (et c’est toujours l’industrie américaine qui maintient en vie cette part de patrimoine cinématographique européen, qui a accueilli les Gangs of New York de Scorsese autant que des séries à succès comme Rome). C’est précisément dans cet âge d’or que Fellini, jeune assistant de Rosselini sur Rome ville-ouverte en 1945 (à 25 ans) construisit sa carrière. Après la Palme d’or attribuée à La Strada en 1960, Huit et demi est donc une œuvre charnière puisqu’au-delà s’ouvre à Cinecittà le temps des western spaghettis (Pour une poignée de dollars inaugure en 1964 l’ère Sergio Leone), et pour Fellini l’approfondissement de la veine autobiographique des Clowns (1970) à Amarcord (1973)… le temps aussi des crises de plus en plus récurrentes dans des studios, désormais en sursis perpétuel, et que le réalisateur maintiendra en activité jusqu’à ses derniers feux (La voce della luna, 1990). Huit et demi est en somme un moment de grâce et d’incarnation magique, et c’est sans doute ce qui valut à Mastroianni d’être considéré comme plus que l’acteur fétiche de Fellini, son alter ego. On ne saurait pourtant oublier, tout à la fascination de l’image, l’élégance du véritable double du réalisateur, son complice qu’on eût rêvé éternel, Nino Rota. Sans sa musique en effet, cette fantaisie déambulatoire serait amputée d’une part d’ellemême. Huit et demi comme condensé du cinéma fellinien mélodieux, lumineux, mystérieux, blasphématoire et religieux, d’une incroyable générosité aussi… une expérience de cinéma qui continuera d’habiter Marcello Mastroianni, presque 30 ans après le clap de fin : « Les souvenirs sont une espèce de point d’arrivée ; et peut-être sont-ils aussi la seule chose qui nous appartient vraiment. »

Sur le Web

L’énigmatique titre de Huit et demi renvoie en fait… au nombre de films réalisés jusqu’alors par Federico Fellini, son court métrage Boccace 70 comptant pour moitié. La légende veut que cette idée soit venue au cinéaste, pris au dépourvu, lorsque son producteur l’interrogea à ce sujet.

Film à forte teneur autobiographique, Huit et demi a influencé en retour son géniteur. En effet, alors que ce long métrage met en scène un réalisateur à court d’inspiration, Federico Fellini aurait effectivement été victime d’une panne d’inspiration et souffert d’une dépression après la réalisation du film.

La version américaine de Huit et demi fut légèrement modifiée, pour des raisons qui restent obscures. Assez curieusement, la musique que l’on entend dans deux scènes du film, Sheik of Araby, y est en effet remplacée par Blue Moon, l’un comme l’autre des titres classiques de jazz.

Depuis son premier long métrage Le Cheik blanc en 1952, Federico Fellini confie la musique de ses films à Nino Rota. Le compositeur travaille ainsi sur quinze films du réalisateur, signant entre autres les mélodies de La Strada, La Dolce Vita, Huit et demi, ou Amarcord. Leur collaboration est interrompue par la mort de Nino Rota en 1979.

Huit et demi valut à Federico Fellini son troisième Oscar pour le Meilleur Film étranger (après La Strada en 1954 et Les Nuits de Cabiria en 1957). Le film reçut également l’Oscar des Meilleurs costumes, et fut nommé pour la Meilleure décoration, le Meilleur réalisateur et le Meilleur scénario.

Un remake canadien de Huit et demi fut réalisé, sous la forme d’une série télévisée : More tears (Ken Finkleman, 1998).

«Après le triomphe critique et public de La Dolce Vita (1960), Federico Fellini obtint encore plus de liberté et réalisa ce film, sans doute son plus personnel, et l’un des plus brillants de l’histoire du cinéma. Le titre a fait l’objet de plusieurs interprétations, Fellini ayant simplement déclaré qu’il s’agissait du nombre total de ses films, en comptant les moyens métrages. Après la déconstruction du récit de La Dolce Vita, le réalisateur bouscule encore plus le langage cinématographique en proposant une narration éclatée, mêlant le réel et l’imaginaire, le passé et le présent, et multipliant les mises en abyme, avec une réflexion riche et complexe sur le métier de cinéaste et les doutes de l’artiste. Rompant définitivement avec sa période néoréaliste qui avait donné des œuvres puissantes mais classiques comme La Strada (1954), Fellini propose une histoire ouvertement autobiographique, le personnage de Guido (Marcello Mastroianni) étant manifestement son double. Comme Guido, Fellini a vécu sa crise de la quarantaine et était en proie à de nombreuses interrogations, sur son art mais aussi dans sa vie personnelle. Les figures féminines qui traversent le film sont ainsi inspirées des femmes qui ont traversé son existence. Luisa (Anouk Aimée) incarne son épouse Giulietta Masina, quand la voluptueuse Carla (Sandra Milo) est la reproduction de celle qui fut sa maîtresse pendant plusieurs années. Les autres femmes (prostituée de son adolescence, perle des Îles, amies de producteurs, matrones plantureuses), sont la reproduction ou la peinture de figures réelles ou fantasmées. Il en est de même d’ailleurs avec les hommes : le cardinal, le magicien, le critique de cinéma ou la figure paternelle (Annibale Ninchi) sont issus de cette osmose entre deux univers dont la frontière est floue.

Et au même titre que Buñuel brouillait les pistes dans Belle de jour, Fellini passe du pseudo-réalisme à l’inconscient avec une maîtrise rarement égalée. La première séquence est déjà révélatrice, qui voit Guido coincé dans un embouteillage, avant de parcourir les airs, attaché tel un ballon… Cauchemar de curiste. Luisa fait-elle une scène de ménage sur la terrasse de l’établissement, lui reprochant la présence de Carla à une table voisine ? Aussitôt au plan suivant les deux femmes se parlent avec courtoisie sur un ton amical, projection des fantasmes de réconciliation… Réconciliation qui culmine à la séquence suivante, Guido se retrouvant à son aise au sein d’un harem idéalisé… Tout Huit et demi est ainsi articulé, avec des références à la psychanalyse qui révèlent la dualité du créateur, partagé entre le besoin de jouissance et la culpabilité. Et si dans La Dolce vita, l’innocence apparaissait sous les traits de Valeria Ciangottini, Fellini s’offre ici une diva en la personne de Claudia Cardinale (dans son propre rôle ?), toute de blanc vêtue, et dont les traits évanescents sont l’image de la pureté. On pourrait multiplier les passages cultes de cette œuvre vertigineuse, des discussions philosophiques dans un hammam à la conférence de presse en plein air, sans oublier la farandole finale sur l’air désormais légendaire de Nino Rota. Huit et demi reçut un accueil élogieux, en dépit des réserves de certains, forcément décontenancés par une démarche aussi novatrice. Le film fut couvert de récompenses, dont l’Oscar du meilleur film étranger. En mai 2014, Cannes Classics a présenté une version restaurée en numérique, réalisée depuis le négatif auprès du Laboratoire Eclair» (avoir-alire)

«Saluer la grandeur de et sa contribution éternelle en quelques lignes s’apparente au chemin de croix emprunté par Guido, le cinéaste / double fellinien : une sorte de paralysie face à l’ampleur de la tâche. D’autres avant le Maestro avaient apporté un regard sur l’univers impitoyable du cinéma, les affres de la création, ne serait-ce que Wilder avec Boulevard du Crépuscule ou encore Minnelli et ses Ensorcelés. Mais Federico Fellini explose ici tous les schémas préalablement établis en livrant une œuvre fondatrice, d’une complexité et d’une intelligence folles, où la mise en abyme débouche sur le « méta cinéma ». 8 ½ ou le film en train de se faire (et de se défaire).

8 ½ n’a en rien perdu de son pouvoir de fascination et demeure encore aujourd’hui ce monstre égocentrique et psychanalytique à la mise en scène virtuose. Entrée charnière dans sa filmo, 8 ½ est le film de la mue pour Fellini, celui où il délaisse sa peau de néoréaliste disciple de Rossellini pour mieux revêtir son costume de peintre démiurge. Entre ces points d’entrée et de sortie, 2h18 d’introspection denses, d’amour infini des femmes, de mises à nu conjugales, de souvenirs, de culpabilités judéo-chrétiennes liées à l’enfance…

En découle une succession de tableaux puissants par leur hyperbolisme dans lesquels un artiste en pleine crise de la quarantaine se refuse à délaisser l’enfant qu’il a été, un enfant grandissant au milieu des femmes, qu’elles soient angéliques ou diablesses. Quitte à faire claquer le fouet dans une séquence mythique. Ce penchant pour la caricature, qui n’aura de cesse de s’accentuer par la suite, met surtout en évidence le besoin d’être aimé par les multiples facettes de la Femme, de la terriblement charnelle Carla à Luisa la cérébrale (double à peine voilé de l’épouse de Fellini, l’actrice Giulieta Masina) en passant par la Saraghina, la gironde provocante.

Bien que 8 ½ soit considéré comme son film le plus personnel, Fellini n’a pas manqué de rappeler ultérieurement qu’il était un grand menteur, sous-entendant qu’il a inventé beaucoup de ses souvenirs. Peu importe, au fond, car, à l’image du final magnifique placé sous le signe du cirque et des cuivres impériaux de Nino Rota, il nous dit qu’au cinéma, l’imagination sans limite du spectacle compte plus que le souci de véracité…» (ecranlarge.com)

«C’est le grand tournant dans la carrière de Fellini, qui, trois ans après La Dolce Vita, abandonne la narration néoréaliste pour un langage de fantasmes visuels. Les images, magnifiques, passent sans transition du réel à l’imaginaire, au gré du monde intérieur de Guido, un cinéaste qui soigne une dépression nerveuse dans une station thermale (en fait, Fellini lui-même). Constamment, Guido s’évade de situations embarrassantes en se donnant l’illusion qu’il peut être un autre homme. Mais le désordre du réel et des visions intimes n’est qu’apparent. A l’époque, cette logique des fantasmes était d’une nouveauté déconcertante. Dans ce foisonnant spectacle, l’artiste, brusquement frappé d’impuissance créatrice, s’interroge sur lui-même jusqu’à la farandole finale, devenue aussi célèbre que l’accompagnement musical de Nino Rota. Un des plus beaux films sur le monde du cinéma.» (telerama.fr)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Bruno Precioso

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Entrée : 7,50 € (non adhérents), 5 € (adhérents CSF et toute personne bénéficiant d’une réduction au Mercury). Adhésion : 20 €. Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier.

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