No title



Dimanche 12 Avril 2026 à 18h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Ghassan Salhab, Liban, 2025, 42 min, vostf


Événement Exceptionnel

Projection en soutien au Liban

en partenariat avec le CLIF et les Champs brûlants.

Des quartiers sud de Beyrouth au sud du Liban, une voiture serpente dans le pays dévasté. Pas de titre pour une telle désolation.

Composé de trois mouvements, le film prend la forme d’un long travelling à travers les ruines récentes de Beyrouth et du Sud-Liban, dévastés par les bombardements. Fidèle à son geste cinématographique récurrent, Salhab poursuit sa chronique du désastre et de la persistance du vivant. La caméra glisse lentement dans les rues éventrées, entre décombres, scooters, camions et enfants. La nuit tombe, le film s’abandonne au noir, aux bruits et aux respirations du monde, avant de reprendre sa traversée vers le Sud, jusqu’aux ruines d’un ancien camp de détention israélien. Le film refuse toute emphase. Il se tient dans le présent du lieu, dans la simple obstination à « être là », à filmer malgré tout.

«Je fais des films au Liban. Pas sur le Liban. Ce qui compte, c’est le regard. À partir du Liban, j’investis un domaine. Ou un territoire. Et le Liban, ce n’est pas un vrai pays, c’est une espèce de pays. C’est le cinéma qui est mon pays» – Ghassan Salhab (sudouest.fr)

Notre critique

par Bruno Precioso

Ghassan Salhab naît à Dakar en 1958, un an jour pour jour après la projection de Vers l’inconnu de Georges Nasser, le 1er film libanais sélectionné au festival de Cannes. Ce n’est qu’en 1970 qu’il découvre son pays, où la guerre ne tarde pas à le rattraper. Circulant entre Paris et Beyrouth de 1975 à 2002, le franco-libanais réfute pourtant tout sentiment d’exil. Paris lui offre de découvrir le cinéma qui, dans son extraordinaire richesse, lui souffle une vocation. Tard venu à la réalisation, il entame sa carrière à 40 ans par un objet hybride, mi-fiction romanesque, mi-documentaire, Beyrouth fantôme, immédiatement primé au festival des Trois-continents. En une vingtaine d’année il propose six longs métrages : Beyrouth fantôme (1998) et Terra Incognita remarqué dans la Sélection Un certain regard 2002 lui ouvrent les portes d’une notoriété internationale… puis 4 longs, tous sélectionnés dans différents festivals internationaux : Le dernier homme (2006) est projeté à Cannes et à Locarno, de même que 1958 (2009). La Montagne (2011) et La Vallée sélectionné à la Berlinale 2014. Le Libanais a également poursuivi une exploration formelle au fil d’une trentaine d’essais, courts métrages et exercices vidéo dans lesquels il s’épargne les compromis qu’exige la distribution cinématographique : son documentaire Contre-temps (2024) par exemple, autour de la Thaoura, la « révolution » de 2019-21, dure 5h45. De son oeuvre protéiforme No title est le dernier né. En dehors de ses propres réalisations, Ghassan Salhab collabore à l’écriture de scénarios, enseigne dans différentes universités au Liban, écrit des essais, des nouvelles et un roman. Et malgré l’hommage que lui rend en 2010 le Festival de La Rochelle, son cinéma reste loin du grand écran pendant 10 ans.

Nommer l’absence

Il faudrait peut-être commencer par ce qui manque : un titre, déjà – No title. Geste énigmatique par lequel Ghassan Salhab choisit de retirer au film jusqu’au simple accord avec le réel qu’est la dénomination. Manière aussi de dire qu’il n’y a pas ici de fiction. Le cinéma de Salhab, depuis Beyrouth Fantôme jusqu’à The Last Man ou 1958, n’a cessé d’habiter cette zone. Une zone où les images ne viennent pas réparer le monde, mais en enregistrer la défaillance. Filmer, chez lui, revient à se tenir au bord de ce qui disparaît. Cette position n’est pas seulement celle d’un auteur isolé, elle s’inscrit dans une histoire, dans une circulation des formes. Ghassan Salhab est aussi un passeur, un producteur, attentif aux gestes émergents du cinéma libanais, accompagnant d’autres regards, d’autres tentatives de dire — ou de ne pas dire — un pays travaillé par ses fractures. Ce travail souterrain, discret, prolonge son propre cinéma : faire place, encore, à des images fragiles dont Walter Benjamin pressentait l’ambivalence.

On pourrait convoquer ici, avec Georges Didi-Huberman, les Images malgré tout ; ces images qui subsistent, même lorsque tout conspire à leur impossibilité. No title appartient à cette lignée. Non pas des images qui expliquent, mais des images qui résistent – qui refusent de céder entièrement à la nuit. Car c’est bien de nuit qu’il s’agissait déjà à la sortie du film au FID Marseille en juillet 2025, il y a moins d’un an, il y a une éternité ; d’une nuit paradoxalement saturée d’images comme autant de cauchemars : Gaza, le Liban sud et ses frontières poreuses, des guerres qui en refusent le nom entre Israël, les États-Unis, des belligérants multiples auxquels on associe par commodité le nom unique de Hezbollah : le présent immédiat semble déjà vu, déjà médiatisé, déjà pris dans un flux qui transforme l’événement en redite. Toute l’actualité alimente le plaidoyer de la théorie critique contre la tendance des images ainsi montées à neutraliser ce qu’elles montrent, à absorber le réel dans le spectaculaire. Face à cela, Salhab raréfie, retire. Il ralentit. A la suite d’un Michael Snow dont il déclare par ailleurs s’être nourri, son film devient expérience du regard lui-même.

Son geste dialogue alors avec une autre histoire, moins directement politique en apparence : celle du cinéma expérimental. On pense à Jonas Mekas, à ses journaux filmés où le monde se donne par fragments, par éclats de vie ; à Stan Brakhage, qui cherchait à retrouver une vision “avant” le langage. Chez Salhab, ces influences ne sont jamais citationnelles, mais elles affleurent : dans la discontinuité, dans l’attention aux micro-événements, dans cette manière de faire du film un espace de perception plutôt qu’un récit, de toute façon chaque fois brisé par les forces de destruction qui interdisent à toute une région du monde de se donner une histoire.

No title ne documente rien. Il ne montre pas «ce qui se passe». Il se tient ailleurs – ou plutôt, à côté. Dans un espace où l’événement ne peut plus être saisi frontalement, où il ne subsiste que des traces, des échos, des retours. Le film rejoint ici une intuition proche de celle de Gilles Deleuze : l’image-temps, celle qui ne se laisse plus organiser par l’action, mais expose directement le temps dans ses fractures. Un temps qui ne passe pas, qui s’efface mal. Un temps saturé de retours, de suspensions, de répétitions. Les plans ne s’enchaînent pas : ils se déposent. Ils restent en rade, s’achèvent parce que la nuit cesse à un moment, non parce qu’un cycle s’est clos.

« Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle l’espoir». Mahmoud Darwich

Chez Ghassan Salhab, cet espoir est ténu, presque invisible. Il ne se formule pas. Il tient peut-être simplement dans le fait de continuer à faire des images, malgré tout. Le film, inscrit dans une actualité brûlante (et combien plus brûlante chaque semaine depuis sa 1ère diffusion), aurait pu céder à la nécessité de nommer, de désigner, de prendre position, mais il choisit une autre voie, une voie plus fragile : celle de la suspension. Les voix sont comme déplacées, décalant les images en écho. Rien ne coïncide tout à fait. Il y a entre les éléments une distance irréductible, comme si le réel lui-même s’était défait. On pense encore à Darwich : «Et nous aimons la vie, si nous en avons les moyens». La conditionnalité traverse le film. Aimer la vie, ici, suppose d’inventer une autre manière de voir. Une manière qui ne passe pas par la saturation, mais par l’écoute. Le film avance ainsi, par touches ; une lumière sur un mur ; un corps à peine saisi, une absence qui devient presque tangible. Rien n’est assigné, tout est offert à une perception flottante. C’est peut-être là que réside sa force politique. Non pas dans ce qu’il affirme, mais dans ce qu’il refuse : refus de transformer la guerre en spectacle, de réduire la complexité à des images immédiatement lisibles.

Le geste de No title repose la question de ce qui est en jeu par le fait que « quelque chose comme l’art ou la littérature existe » (Maurice Blanchot, L’espace littéraire) résistant à l’avilissement de l’image par l’actualité et la propagande. Car ce qui est en jeu ici, c’est moins représenter le monde que maintenir ouverte la possibilité même de le penser. «Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie», écrit Darwich. No title vient éprouver la difficulté de ces mots, redire leur absolue nécessité aussi. Dans cette nuit saturée, dans ce monde où les images prolifèrent jusqu’à se nier elles-mêmes, quelque chose persiste malgré tout. A peine une image qui échapperait – ou simplement un regard. Un regard qu’il nous est offert de partager et de faire nôtre. Un regard capable de laver nos yeux aveuglés de spectaculaire, avilis dans l’attente du morbide. Un regard qui donne une forme aux derniers mots prononcés par le poète Mahmoud Darwich le 25 mars 2003 devant la délégation du Parlement international des écrivains venus soutenir la cause de la paix à Ramallah : «Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir».

Sur le web

… Ghassan Salhab cinématographie la tragédie de son pays comme on tente, à longueur de nuits, de se réveiller d’un cauchemar… Il est l’auteur de six longs et méditatifs métrages et de quelques beaux essais en trente ans de carrière, il aura été considéré, dans le sillage de la guerre civile, comme la figure de proue d’un nouveau cinéma libanais qui n’advint jamais. A l’heure où le Liban, désagrégé et bombardé, semble de nouveau au bord du gouffre, la solitude de son ?uvre rayonne jusqu’à nous, plus que jamais, comme le soleil noir de la mélancolie. (lemonde.fr)

« Depuis Beyrouth fantôme (1998), le travelling-voiture est un leitmotiv des films de Ghassan Salhab, une figure angulaire de son cinéma. C’est le geste d’une pulsion de voir, de produire une visibilité mi-humaine mi-machinale, qui s’enfonce dans le paysage, urbain rural ou désertique, intensifie ses formes, accentue ses traits. Tout en documentant, il sécrète ou révèle une hantise, qui est peut-être la condition même de celui qui se sait appartenir à une région captive d’une histoire catastrophique. Dans Contretemps (FID 2024), les travellings mesuraient le vide laissé dans les rues et les tunnels par le peuple beyrouthin qui, après s’être soulevé, s’était retiré, re-domestiqué par la pandémie. Après quoi ils s’enfonçaient dans les paysages et la lumière du Sud-Liban. Depuis l’achèvement de Contretemps à l’automne 2023, Israël a conduit au Liban une guerre aérienne qui a dévasté la banlieue Sud de Beyrouth et le sud du pays. Film en trois mouvements, No title continue la chronique du désastre. Une lente reptation dans les rues éventrées de Beyrouth sud conduit notre regard sidéré d’un amoncellement de ruines à l’autre. On croise des scooters et des camions, des adultes et des enfants, on s’enfonce dans la rumeur de la vie qui, pour eux, continue. Puis c’est la nuit, les yeux restent ouverts dans le noir, ils se reposent en écoutant le hurlement des bêtes. Quand l’image revient, le mouvement reprend à plus vive allure sur les routes du Sud-Liban, à travers les villages dévastés, jusqu’aux ruines du camp où, du temps de son occupation, Israël a enfermé et torturé des prisonniers politiques. Pas de titre, guère plus de mots : «Ici», répété trois fois comme un refrain qui ne veut surtout rien dire. Juste être ici, filmer et mont(r)er ici. Tenir «ici», fidèle à la terre et solidaire du désastre.

Interrogé sur ce qui l’a poussé à faire son nouveau film No title, qui documente la dévastation de Beyrouth sud et du Sud-Liban, il répond : «Depuis que j’ai fini de monter Contretemps (vidéo-essai consacré au soulèvement du Liban en 2019 et à son déclin, et présenté l’an dernier au FID de Marseille), c’est un enchaînement infernal, les massacres, le génocide qui n’en finit plus à Gaza, les incessants bombardements au Liban, d’abord «ciblés», puis la guerre totale en octobre-novembre 2024, les attaques quasi quotidiennes de l’armée Israélienne depuis le prétendu cessez-le-feu… J’ai certes filmé depuis Contretemps, les nuits beaucoup, et Beyrouth constamment survolé par les drones ennemis, mais je n’ai commencé à filmer en pensant plus ou moins à cet essai qu’à partir de janvier de cette année. Plus ou moins, parce que je ne pouvais que m’interroger. Étais-je légitime ? J’ai été plusieurs fois dans les quartiers sud de Beyrouth et au Sud du pays, à commencer par le village originaire de mon père, m’assurant d’abord de l’état de sa tombe, l’immeuble au-dessus du cimetière ayant été bombardé. J’ai, disons, ce réflexe de filmer depuis une voiture, laissant le volant à quelqu’un d’autre. Quand je descends de voiture, je filme beaucoup moins. Peut-être me faut-il être en mouvement, je ne sais pas. Je n’ai pas voulu filmer directement les gens que je rencontrais, les gens que je connais, leur désarroi… Je ne pouvais pas mettre un appareil entre nous».

Il ajoute : «j’ai filmé différents parcours dans les rues de ce qu’on appelle la banlieue sud de Beyrouth qui a subie plus d’un bombardement, où habitent plus ou moins un demi millions de personnes, dont quelques-unes de mes connaissances. J’ai filmé aussi plusieurs parcours vers le sud du pays, m’approchant de la frontière. De longs plans souvent, toujours avec ma caméra-téléphone. À chaque fois avec un ami au volant. Quand nous sommes entrés dans la ville de Khiam, quasi entièrement détruite, c’est instinctivement que j’ai dit d’un mouvement de tête, à mon ami Ashraf, d’aller à droite à une fourche. Je ne savais pas que cette route s’arrêtait face aux grilles de l’ancien camp de détention… C’est vraiment étrange que de filmer son propre désastre. Entre les deux principaux mouvements du film, un long passage nocturne, habité par le hurlement des bêtes, s’achève sur une vue et un cartons consacrés au mont Hermon, dont on voit à l’horizon le sommet enneigé. À quoi correspond ce passage par la nuit et cette manière d’en ressortir, par le paysage et cette montagne-là, au loin? La nuit, plus d’une en fait, c’était juste avant et pendant la guerre totale d’octobre-novembre 2024. Juste avant, dans une montagne où j’aime aller, dans le Chouf, au sud-est de Beyrouth, les avions de chasse ennemis passaient sans cesse au-dessus pour aller bombarder soit la Bekaa, soit le Sud… En suis-je vraiment ressorti ? Le paysage inévitablement, comme à chaque fois quand il me faut reprendre un peu souffle, et cette autre montagne, le mont Hermon avec toute sa charge historique, mythique, à l’intersection de la Syrie, du Liban et de la Palestine… On peut voir cette montagne du village originaire de mon ami Ashraf, qui produit l’une des meilleures huiles d’olive du pays».

Concernant le travail du son du film, il explique : «Il y a tout d’abord ce très riche morceau de musique de Godspeed You! Black Emperor qui ouvre dans le noir. Je n’ai utilisé que des sons propres à mes différentes vidéos et des enregistrements (toujours avec mon téléphone) que j’ai faits dans les nuits durant les deux mois de guerre totale. Le son du drone est chose quotidienne, parfois tellement présent qu’on pourrait croire qu’il est juste au-dessus de nos têtes. Aujourd’hui encore. Les Palestiniens à Gaza savent mieux que quiconque ce qu’est cet abominable son… Mon seul parti pris était de travailler à partir de cette manière brute que j’avais. Mon ami Victor Bresse, qui m’avait déjà aidé sur Contretemps, a réparti cette matière dans «l’espace», comprenant totalement qu’il ne fallait surtout pas en rajouter. Surtout pas de surenchère». (extraits des propos recueillis par Cyril Neyrat, fidmarseille.org)


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