Bait



Vendredi 26 Juin 2026 à 20h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Mark Jenkin, Grande-Bretagne, 2019, 1h29.


Martin est un pécheur sans bateau depuis que son frère utilise celui de leur père à des fins touristiques beaucoup plus lucratives. Tous les matins, il dispose des filets sur une petite plage pour capturer les poissons transportés par la marée. Dans son petit village de Cornouailles, beaucoup de maisons, dont celles de ses parents, ont été rachetées comme résidences secondaires par des riches urbains dont l’absence une partie de l’année plombe l’économie locale…

Mark Jenkin est un réalisateur basé à l’ouest des Cornouailles. Son style cinématographique unique le conduit à être également directeur de la photographie et monteur. Son long métrage Bait, présenté dans la sélection Forum à la Berlinale en 2019, remporte le BAFTA du meilleur premier film et est un important succès critique et au box-office en Angleterre. Parmi ses autres films, on peut noter le moyen métrage Bronco’s House et les courts métrages Vertical Shapes in a Horizontal Landscape et Hard, Cracked the Wind. En 2022, son long métrage Enys Men qui explore le genre du folk horror est sélectionné à la Quinzaine des cinéastes. Avec Rose of Nevada, sélectionné dans la section Horizonti de la Mostra de Venise en 2025, il poursuit son exploration d’un cinéma ancré dans sa région natale.

« J’ai toujours eu envie de faire un film sur l’industrie de la pêche. En 16 mm, en noir et blanc, sale, granuleux, des visages, des mains au travail, des bords rugueux, des défauts de toutes sortes, rude, tangible, vrai. Dans cette région du globe, la pêche marche main dans la main avec le tourisme. Ils coexistent depuis des générations, tel un couple improbable, interdépendant. Mais dans le contexte actuel d’austérité et d’incertitude, cette histoire est vite devenue une affaire de nantis et de démunis. Pas une histoire en noir et blanc, mais évoluant dans des zones grises. Juste sous la surface de l’Atlantique assoupi qui se blottit sur lui-même dans le port « pittoresque ». Prenez garde : une grande marée envahissante peut souvent succéder à des eaux très basses. C’est un endroit où le tourisme est considéré favorablement et où les résidences secondaires sont un problème, mais les deux ne se mélangent jamais, ne sont pas tenus comme participant de la même chose. Un endroit où les pêcheurs n’ont pas voix au chapitre tandis que les nouveaux venus crient pour se faire entendre de leur toute récente communauté, où les usages anciens et nouveaux entrent en conflit. Mais où, en fin de compte, on manipule tout le monde, où on ment à tout le monde, où la plupart des gens ont de bonnes intentions, mais où chacun est persuadé d’avoir besoin d’un peu de ce que l’autre possède, que ce soit en matière d’argent, de respect, de sentiment d’appartenance, de paix, d’avenir. Même dans un vieux village côtier de Cornouailles il faut que le temps progresse. Les façons de faire traditionnelles sont remplacées par de nouvelles espérances. Le changement est inévitable,
inéluctable et même bienvenu. Mais tandis que se profile un futur radieux, qui pense à ce qui est en train de se perdre, d’être oublié et, finalement, regretté ? C’est là que se rencontrent pour moi la forme et le contenu
« . (Mark Jenkin)

« Mark Jenkin a trouvé son inspiration dans son comté natal de Cornouailles : avec des histoires de jeunes nouveaux venus (Golden Burn en 2002) et de familles séparées (The Midnight Drives, 2007) ainsi que dans son documentaire (The Lobsterman, 2001, sur l’auteur dramatique de Cornouailles Nicke Darke, son cinéma montre avec beaucoup de lucidité la façon dont le tourisme a déplacé et restructuré la communauté ouvrière des régions côtières de Grande-Bretagne. Ces tensions explosent dans Bait, où le protagoniste, un pêcheur nommé Martin voue un ressentiment palpable à l’égard des estivants Londoniens qui ont acheté sa maison natale et l’ont chassé de son village. Par ailleurs, il doit absolument économiser assez d’argent pour acheter un nouveau bateau, car son frère Steven s’est approprié celui qu’ils avaient en commun, pour emmener des jeunes en goguette faire des promenades en mer. Martin engrange livres et pennies dans une boite de biscuits en fer et, afin de pouvoir tout juste subsister, il pêche à la main, avec l’aide son neveu, en étalant à grand peine sur le rivage de grands filets qui ramènent des prises aléatoires. Tourné en noir et blanc et en 16 mm, ce film aux lignes nettes et à l’esthétique austère isole Martin au sein d’un travail manuel extrêmement rude. Mais Jenkin met aussi en relief la force psychologique de Martin à l’aide d’une bande son hyperréaliste – un écho percutant donnant l’impression de provenir de sous la mer – et d’un montage disjoint, rappelant la terreur post-traumatique de Nicolas Roeg. Développé manuellement dans une vieille cuve de rembobinage en bakélite, Bait est plein d’irrégularités et de taches qui confèrent à l’histoire un aspect corrodé tout en soulignant la mortalité et la matérialité du medium. C’est une texture qui convient à l’histoire d’un pêcheur luttant contre le changement et s’accrochant obstinément à une vie menacée d’érosion ». (Chloé Lizotte, Film Comment, 2019)

Notre critique

par Bruno Precioso

Bait, du cinéaste britannique Mark Jenkin, appartient à cette catégorie rare d’oeuvres qui paraissent à la fois neuves et archaïques, contemporaines et fantomatiques, politiques et sensorielles. Tourné en noir et blanc, en 16 mm, avec une caméra Bolex à ressort, puis développé à la main par son auteur d’alors 43 ans, le film frappe d’abord par sa matérialité rugueuse, par son impureté revendiquée. Bait n’est pas un récit ; on le reçoit comme une matière, presque comme une marée qui ne déroule pas des images mais les grave, les râpe, les sculpte, visuellement, et en restitue les éclats, grâce à un travail ciselé de montage (image et son).

Ce geste esthétique pourrait n’être qu’un brillant exercice de style, il est tout le contraire. Chez Mark Jenkin, la forme n’est jamais un vernis : elle est la condition même du regard. Bait ne cherche pas à reproduire le réel de manière transparente ; il veut en retrouver la violence souterraine, les lignes de faille de ce village de pêcheurs des Cornouailles, région natale du réalisateur. Le projet prend appui sur une réalité très concrète : celle d’un territoire dont l’identité, l’économie et la mémoire sont fragilisées par les transformations sociales, touristiques et immobilières. Mais Jenkin ne filme pas cette situation comme un dossier sociologique. Il la fait entrer dans une forme de légende âpre, de poème politique, de ballade noire. Ici la forme documentaire ausculte une blessure.

Il faut sans doute partir de là pour comprendre la singularité de Bait. Le titre lui-même résume toute l’ambivalence du film : « l’appât » ce qui attire, est aussi ce qui piège. La beauté des paysages, l’authenticité d’un village, la promesse d’un pittoresque maritime peuvent devenir marchandises, images à consommer, surfaces offertes au désir d’autrui. Le film fait partout sentir ce renversement : tout un monde vécu court le risque de se changer en décor, la pratique quotidienne se folklorise, la mer elle-même, ressource et compagne d’identité, est tirée vers la carte postale. « Tout document de civilisation est en même temps un document de barbarie » écrivait Walter Benjamin ; Bait ne cesse de travailler cette contradiction : c’est précisément la beauté du lieu qui porte en elle la possibilité de sa confiscation.

Mark Jenkin n’est pas arrivé à Bait par hasard. Avant ce long métrage qui l’a révélé bien au-delà du cercle du cinéma expérimental britannique, il avait déjà développé une oeuvre de courts et moyens métrages profondément enracinée dans les Cornouailles, leur langue, leurs paysages, leurs tensions sociales. Bronco’s House (2015), déjà consacré à la crise du logement dans la région, puis Dear Marianne, David Bowie Is Dead ou The Essential Cornishman, témoignent d’un même refus de l’uniformisation, d’un même désir de faire du cinéma depuis un territoire précis, avec ses rythmes, ses accents, ses hantises. Chez Jenkin, les Cornouailles constituent une matrice, à la fois un paysage, une mémoire collective, un conflit de classes, un réservoir de mythes et une manière d’habiter le monde.

La main aide à connaître la matière dans son intimité. Elle aide donc à la rêver. (G. Bachelard, L’eau et les rêves)

Ce lien au territoire explique en partie son attachement à des techniques artisanales. Le fait de tourner en pellicule, de développer lui-même ses bobines, de postsynchroniser les voix et les sons n’a rien d’une coquetterie : en écho aux gestes du monde qu’il filme il redonne par là au cinéma une dimension manuelle, presque ouvrière. Bait est un film fait à la main sur un monde de mains : celles des pêcheurs, qui tirent, réparent, portent, nouent, frappent parfois. On pourrait dire que Jenkin oppose à la fluidité iconographique numérique contemporaine une esthétique de la résistance. Le film n’est pas lisse parce que le monde qu’il montre ne l’est pas. Il n’est pas propre parce qu’il parle d’un réel sali, usé, exploité. En cela, Bait relève presque d’une éthique de la forme. Chez Jenkin, l’image est une chose façonnée, pétrie, malmenée, et c’est cette fabrication visible qui lui donne sa vérité.

Le travail du montage est sans doute l’un des grands secrets de cette fabrication, Bait n’avançant pas selon une continuité narrative classique. Jenkin taille dans le temps comme on entaille une coque ou un filet. Il privilégie les gros plans, les détails, les objets, les visages saisis comme des blocs de tension. Les gestes sont fragmentés, les regards parfois isolés de ce qu’ils regardent, les objets montés en série jusqu’à produire une sorte de percussion visuelle. Le film ne « relie » pas seulement des plans : il les fait se heurter. On pense naturellement à la conception du montage comme collision de Sergueï Eisenstein, générateur d’idée et d’émotion. Chez Jenkin, le montage n’est pas un outil narratif mais un principe dramatique, presque un instrument de lutte. Chaque coupe fait indice pour regardez mieux.

Mais l’héritage de Bait est plus vaste encore. On a souvent évoqué, à juste titre, les fantômes du cinéma muet, la frontalité d’un cinéma qui ne cherche pas l’illusion naturaliste. On peut y reconnaître quelque chose de Robert Flaherty dans l’attention portée aux communautés littorales ; quelque chose de Robert Bresson dans l’ascèse du jeu et la force des corps ; quelque chose du cinéma soviétique dans la systématique expressive du montage ; quelque chose encore de The Wicker Man ou de Straw Dogs dans la manière dont un territoire devient le théâtre d’une tension presque rituelle, où l’hospitalité se retourne en hostilité et où le paysage semble retenir sa respiration. Certains invoquent une parenté avec Jean Epstein, tant Bait filme la mer comme une puissance élémentaire, presque morale.

Autant d’influences absorbées, digérées, réinventées. Bait n’est jamais un pastiche cinéphile ; la mémoire est sa langue pour parler d’un présent abîmé. Son archaïsme est moderne, l’analogique y est en même temps numérique, Jenkin invente une autre manière de filmer le contemporain, plus inquiète, plus tactile, plus heurtée. Il y a là une leçon de mise en scène : la modernité ne consiste pas toujours à épouser les technologies de son temps, mais parfois à les contrarier, à retrouver dans les formes anciennes une capacité d’insurrection.

Il faut porter en soi un chaos pour mettre au monde une étoile qui danse. (Ainsi parlait Zarathoustra)

Bait procède de cette insurrection : un chaos de matières, de sons, de coupes, d’époques superposées, d’où surgit une forme. Car le film est aussi, profondément, un poème. Un poème sombre, rugueux, traversé de colère, qui porte dans sa façon de filmer les façades, les filets, les pavés, les visages battus par le vent, une attention relevant moins de l’illustration que de l’incantation. Le noir et blanc n’esthétise rien, il dépouille, durcit, rend au réel son étrangeté. La mer des Cornouailles y devient une masse, une mémoire liquide, une puissance qui use les hommes autant qu’elle les nourrit. Les maisons deviennent des lieux disputés, presque des corps déplacés. Le moindre objet paraît chargé d’une histoire sociale. C’est en cela que Bait est un film de la dépossession : non pas seulement la dépossession économique, mais celle, plus intime, qui touche les usages, les gestes, les voix, la possibilité même d’habiter un lieu sans avoir à le rejouer pour le regard d’autrui.

« habiter poétiquement la terre » aurait écrit Heidegger – cette habitation qui devient précaire lorsque le territoire se transforme en marchandise, c’est ce que le film rend sensible. Car Bait est tout sauf une thèse : il construit une expérience. Le spectateur n’est pas invité à adhérer à un discours mais à éprouver la crispation, le déséquilibre, une forme de mélancolie combattive. En ce sens, Bait est un film politique au sens le plus exact, en ce qu’il reconfigure notre perception d’un monde commun. Un rythme, une morsure. Bait laisse dans l’oeil et dans l’oreille quelque chose d’inconfortable et de précieux, comme si le film avait réussi à rendre visible la sédimentation d’un territoire, la colère rentrée d’une communauté, la fatigue d’un monde qui se sent regardé sans être compris. Mark Jenkin signe là bien davantage qu’un premier grand film : il impose une manière de faire du cinéma contre l’amnésie, contre le tourisme du regard, contre la pacification esthétique des conflits. Une mémoire vive. Un art qui sait que les lieux ont une histoire, que les visages portent des classes, que les objets gardent la trace des mains. Et qu’au fond, filmer consiste peut-être à cela : arracher le visible à sa tranquillité pour lui rendre sa vérité.

« Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même. » Mark Jenkin, du moins, conjure encore un peu la sinistre prédiction de Zarathoustra.

Sur le web

« Tourné avec une caméra Bolex 16mm en 2019 (soit trois ans avant la sortie d’Enys Men, seul film de Mark Jenkin jusque-là sorti en France), Bait repose sur un canevas narratif relativement simple : dans un village des Cornouailles, des pêcheurs peinent à vivre de leur métier. Dans le même temps, de riches Londoniens s’y installent lors de la période estivale, transformant le littoral en villégiature. Martin et son frère ont ainsi dû vendre la maison héritée de leur père à une famille bourgeoise venue de la capitale. Cette dépossession accompagne la dégradation de leur relation : alors que Martin continue de pratiquer la pêche artisanale, son frère a choisi de s’adapter aux mutations économiques de la région en se reconvertissant dans le tourisme (il propose désormais des excursions en mer aux visiteurs). L’intérêt de Bait réside dans la manière dont Jenkin tente d’inscrire ce conflit dans une dramaturgie avant tout formelle (même s’il ne parvient pas à s’y tenir tout du long), plutôt que d’en faire le support d’un conflit psychologique ou d’un dilemme moral attendu (comme As Bestas de Sorogoyen, qui présente un point de départ similaire). En témoigne l’une des premières séquences, construite sur un montage parallèle qui entremêle les gestes du pêcheur avec l’arrivée de la famille londonienne dans leur maison de vacances. Au sein d’une mise en scène fragmentée, Jenkin privilégie les gros, voire très gros plans pour rendre sensibles les deux milieux : aux matériaux rugueux de la pêche (le bois trempé, les cages, les lourdes chaînes de métal, les noeuds et les filets) répondent la carrosserie brillante d’une voiture, la surface lisse d’un réfrigérateur ou encore les coiffes dorées de bouteilles de champagne. La dimension quasi documentaire des plans de pêche est ainsi dramatisée par les raccords et le montage au rythme haché, qui instille une tension en figurant l’antagonisme entre les deux mondes représentés…

… Dans ses moments les plus réussis, Bait fait planer la tragédie en la déplaçant de la sorte vers les objets les plus ordinaires du décor, à l’image d’un gros plan récurrent sur un noeud coulissant que l’on serre, où se condense la tension progressive s’emparant du village. Les gestes et objets observés de très près (une cigarette jetée brusquement, un cageot qui tombe sur le sol) deviennent dès lors les moteurs du récit. Les outils de Martin se trouvent par ailleurs dupliqués d’une scène à l’autre : d’abord utilisés lors de scènes de pêche, ils apparaissent ensuite comme les objets d’une déco pittoresque dans le bar du village ou dans la maison réaménagée par les Londoniens. Le mixage sonore postsynchronisé obéit à une logique analogue, en isolant des bruits prosaïques (le bourdonnement d’un moteur de bateau ou le sifflement d’une bouilloire) pour créer une atmosphère inquiète ou suffocante. La « tragédie en suspens » s’inscrit dans la matière même de la pellicule développée de façon artisanale, dont les oscillations lumineuses et altérations font palpiter l’image, en particulier lors de disputes ou affrontements entre les locaux et les nouveaux arrivants.

L’image même traduit par ailleurs une différence de point de vue entre les deux « camps ». Le visage particulièrement photogénique du neveu de Martin, souvent filmé clope au bec en gros plan, contraste avec celui du fils de bonne famille, personnage plus falot et gauche, régulièrement saisi dans des postures ou expressions qui soulignent son inadéquation à cet environnement (par exemple, lorsqu’il se trouve engoncé dans sa combinaison de plongée en lycra). En somme, le noir et blanc accidenté de la Bolex a des affinités avec les paysages rocailleux et le monde artisanal des pêcheurs alors qu’à l’inverse, les marques de modernité (les portables, les vêtements et l’intérieur de la maison de pêcheur réaménagée) jurent avec l’esthétique du film. C’est que Bait n’est pas une étude de cas soucieuse de peser équitablement les torts et les raisons de chacun, mais bien une transfiguration cinématographique d’une situation donnée »… (critikat.com)

« … L’histoire est bien ancrée dans l’époque actuelle mais la forme, elle, rappelle des temps anciens. L’image, du 16 mm, est en noir et blanc, granuleuse, rayée. On dirait parfois du cinéma muet (peu de dialogues) mais très sonore — le bruitage est privilégié. Tout est fait main, si l’on ose dire. Du bricolage rugueux, du façonnage physique, au service d’une réflexion pertinente sur les effets du surtourisme, la cohabitation compliquée entre citadins et locaux, « nantis et démunis ». Un terreau pour la violence. De là, l’atmosphère de terreur diffuse »… (telerama.fr)

« … Par bien des aspects, le métrage de Mark Jenkin rappelle La pointe courte qu’Agnès Varda réalisa en 1954, puisque le réalisateur met en parallèle le quotidien difficile des pêcheurs locaux avec les petits problèmes de personnes venues de loin pour profiter de la mer. Une dichotomie qui ici révèle une problématique de plus en plus récurrente, celle de la gentrification qui appauvrit une population déjà précaire pour satisfaire les plus riches. Outre la détérioration économique du petit port de pêche, Bait insiste surtout sur le mépris « bien-pensant » des nouveaux arrivants envers les locaux qui, sous couvert d’avoir renfloué quelques pêcheurs en rachetant leur maison, se permettent tout, que ce soit au pub ou dans leurs loisirs nautiques. La tension monte alors crescendo entre les vacanciers sans-gêne et les autochtones acculés dans leur détresse »… (abusdecine.com)

« … Le montage de Mark Jenkin, qui assure également la photographie de ses  films, ainsi que sa manière très particulière de  filmer, confèrent à cette histoire une étrangeté parfois proche du fantastique. Tous ces personnages se trouvent confrontés à la disparition progressive d’un monde qu’ils ont connu. Certains tentent de s’adapter tant bien que mal. D’autres s’accrochent au passé, non sans souffrance. Les habitants du village et les touristes ne mesurent pas toujours l’interdépendance qui les unit, et les conflits prennent rapidement des proportions inquiétantes ou absurdes. Ainsi, un jeune homme réveillé par les pêcheurs à huit heures du matin leur demande de faire moins de bruit, comme si l’activité qui a façonné le village devait désormais s’effacer devant les exigences des nouveaux venus. Original et intrigant du début à la fin, Bait fait partie de ces films qui ne ressemblent à aucun autre et qui n’ont besoin ni d’emphase ni de démonstration pour évoquer des thèmes universels et intemporels. L’interprétation des comédiens, le montage et l’aspect parfois quasi documentaire de l’ensemble font de Bait un long-métrage particulièrement précieux ». (lebleudumiroir.fr)

« Faire du cinéma à la manière de Mark Jenkin, c’est décider que l’image, le scénario, et le montage échappent à toute forme de normativité esthétique et commerciale. Bait, premier film du réalisateur, propose une expérience qui tranche avec les codes attendus, offrant un récit âpre où la rudesse sociale côtoie le tragique et le merveilleux… Mark Jenkin choisit de réaliser une oeuvre radicale, tant dans l’esthétique de l’image que le montage. Les objets sont filmés de très près, et se succèdent dans des plans coupés de façon presque artisanale. L’enjeu pour le cinéaste est de rendre compte des réalités qui s’entrechoquent à travers des objets, des gestes du quotidien. L’amour parvient pourtant à s’inviter dans la rugosité des lieux et des images, même s’il est de toute façon voué à échoir dans la tragédie. On pense à l’immense film de Rainer Werner Fassbinder Querelle, d’après Jean Genet, où la plongée de la fiction dans le monde des marins se confond avec l’érotisme ravageur des visages brûlés par la mer. Pour autant, la mise en scène, très occupée à regarder les habitants dans leur quotidien, refuse la nudité, encore moins la sexualité… Bait, tourné en 2019, a été couronné d’un grand nombre de récompenses. Il a fallu attendre 2026 pour le trouver sur nos écrans. En même temps, le long-métrage semble totalement ancré dans une forme d’effacement des années. Le grain de l’image, le montage, le choix des lumières et le noir et blanc pourraient aisément faire référence à une oeuvre des années 1950. Justement, le fait qu’il ait fallu sept années pour lui distribuer en France renforce la dimension intemporelle de cette oeuvre originale et puissante.
Bait est un grand film, au sens d’un spectacle de la radicalité et de l’humanité qui se défait. Il se dégage de ce noir et blanc haché et abîmé une mélancolie profonde, comme si les mondes d’hier étaient définitivement révolus »… (avoir-alire.com)

« … Bait, film de pêcheurs anglais qui évoque de manière fulgurante les images de Robert Flaherty dans Man of Aran (1934), de Joris Ivans dans Misère au Borinage (1934) et d’Alexandre Dovjenko dans La Terre (1930). De là vient sans doute ce style incroyable, à la frontière du muet, centré sur les visages et les gestes avec une attention qui ne connaît aucune artificialité caractérielle ou narrative, préférant celles du cinéma lui-même (sa photographie, son montage) afin de tracer une puissante oblique dans un sujet maintes fois répété. Cette histoire de village qui se dissipe dans la brume du large et de la pauvreté saisonnière fait de la présence des vacanciers bourgeois le noeud du récit, eux qui débarquent de leur Land Rover qui n’a jamais été poussé à bout, eux qui se plaignent des bruits de moteur des navires qui doivent partir au petit matin, qui imposent leurs lois parce que la survie locale dépend de leur insupportable présence. Autour de ces parasites nécessaires, une communauté déglinguée, sans le sou, qui cherche un peu de réconfort dans la bière et plus encore dans la fierté du travail bien fait. Parmi eux, Martin (Edward Rowe), pêcheur condamné à la terre parce que son frère a transformé le bateau de pêche familial en bateau de plaisance pour touristes. Lui n’a pas froid aux yeux, lui trouve insupportable cette présence désobligeante, et lui s’y confronte, lui seul, au nom de son honneur et de ceux qui n’y tiennent plus. Confrontation quotidienne sur confrontation exceptionnelle, Jenkin mobilise des oppositions franches dans l’échafaudage d’un récit résolument engagé, et enragé. La boule au ventre, ses comédiens, la plupart non professionnels, s’exécutent devant la caméra avec une geste désarmante, sans pose sinon celle de la résistance encore debout, en particulier le héros qui est sans doute un des plus beaux hommes-chêne de tout le cinéma (plus de doute possible après ce plan final).

C’est justement dans l’âpreté de son regard et de ses manières que Bait trouve son profond sens plastique, celui qui mise sur la force de caractère des visages et des mains pour construire une apologie tragique de ce corps à corps à la mer entravé par tout ce qui se tient entre la mer et l’Homme qui ne rêve que d’y retourner… Conjuguant sa force de caractère grandiose à ses images fragiles, Jenkin remet en question différentes hégémonies de l’image, notamment celles de la masculinité et de la virilité à tout prix, qu’il déconstruit dans un montage hachuré, qui décolle les mains des visages, les regards des autres regards, montrant l’un et l’autre dans la force qui leur permet ces tristes solitudes. Celles-ci s’avèrent un ancrage trop lourd à dégager du sol qui l’a vu se poser, avec des personnages qui refusent de céder un seul centimètre de concession, puisque céder, dans Bait, revient à céder le sens de l’image, le pouvoir de la nommer… Bait, c’est toute l’humanité de la quotidienneté éreintée par l’argent, les regards désobligés, et qui parvient malgré tout à se sortir du brouillard et à retrouver dans sa condition propre, sans prétention, sans jugement, sans provincialisme, la beauté qu’il est important de reconnaître dans le travail accompli et l’intégrité infléchissable »… (panorama-cinema.com)

« … Ce parfum de menace constante planant sur Bait résulte du choix esthétique de Mark Jenkin : l’usage du gros plan. De ce point de vue, le montage du long métrage s’avère déterminant, plaçant au sein du récit de la vie difficile de Martin des séries d’objets ou d’éléments de décor filmés en insert, créant d’étranges corrélations à déchiffrer, générant de violents constrastes entre la vie de la famille Ward et celle des Leigh londoniens, révélant au grand jour l’opposition sociale insoluble entre les deux familles. Si les gros plans semblent parfois associés de façon arbitraire, montage guidé par une démarche expérimentale et surréaliste, évoquant quelque peu les montages cryptiques du cinéma godardien, ils contiennent en eux une véritable force d’ordre quasi-phénoménologique, chaque spectateur pouvant y imprimer ce qu’il voudrait y constater. Ce qui ne laisse pas de provoquer une forte angoisse, finalement assez délicieuse : dans ce monde qui perd son sens profond et ses anciens modèles, les points de repères disparaissent eux-mêmes, ceci jusque dans la mise en scène qui cherche pourtant à l’enregistrer. C’est dans ces plis de montage ressemblant à des abîmes que Bait trouve sa réelle singularité : éléments étrangement inquiétants, ces gros plans contiennent bel et bien la violence en germe qui se devra d’éclater aux yeux du monde, amorçant une charge tragique à même de dynamiter la teneur documentaire de cette oeuvre hantée. Beau premier film, Bait confirme Mark Jenkin comme un cinéaste à part, faisant de ses Cornouailles un réservoir original de récits troubles et troublants, et un lieu dont la rudesse contient en elle une indubitable force tragique tapie dans l’ombre mais toujours apte à surgir »… (culturopoing.com)


Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h précises.

N’oubliez pas la règle d’or de CSF aux débats : La parole est à vous !

Entrée : Tarif adhérent: 6,5 €. Tarif non-adhérent 8 €. Adhésion : 20 € (5 € pour les étudiants) . Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier et à l’atelier Super 8. Toutes les informations sur le fonctionnement de votre ciné-club ici


Partager sur :