Atanarjuat (22ième Festival)



Dimanche 02 Mars 2025 à 14h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Zacharias Kunuk, Canada, 2025, 2h47, vostf


Le mal, qui a pris la forme d’un chaman inconnu, divise une petite communauté d’Inuits nomades et en bouleverse l’équilibre et l’âme.Vingt ans plus tard, deux frères s’imposent pour défier le mal : Amaqjuaq, l’homme fort, et Atanarjuat, l’homme rapide. Ce dernier gagne la main de la ravissante Atuat au détriment d’Oki, le fils prétentieux du chef du campement, qui jure de se venger. Celui-ci tend une embuscade aux deux frères dans leur sommeil et tue Amaqjuaq, tandis qu’Atanarjuat s’échappe miraculeusement en courant nu vers l’horizon qui surplombe la glace de mer printanière. Mais échappera-t-il à ce tourbillon de vengeance ?

Les Esquimaux, qui se désignent dans leur langue par le terme «  »Inuit » » (les humains), ont choisi, à la fin des années 70, de se regrouper au sein de la Conférence inuit Circumpolaire: une organisation non gouvernementale qui représente les intérêts d’environ 150’000 Inuits répartis dans quatre pays: le Danemark (Groenland), le Canada (Nunavik, Nunavialuit et Nunavut), les Etats-Unis (Alaska) et la Fédération de Russie (côte orientale de la Tchoukotka). L’autonomie politique a été accordée au Groenland en 1979 et au Nunavut en 1999. Les autres territoires inuits ont obtenu pour leur part d’importantes compensations économiques et négocient actuellement diverses formes d’autonomie politique. Tous les Inuits descendent des chasseurs de baleines qui, il y a environ mille ans, se sont répandus dans l’Arctique à partir du nord de l’Alaska. Ils se sont mélangés avec les populations de chasseurs qui vivaient dans cette région depuis plusieurs milliers d’années, grâce à la chasse aux petits mammifères marins ou terrestres, à la pêche et à la cueillette. Plus que tout autre peuple autochtone, les Inuits ont fasciné l’Occident depuis leur «  »découverte » » par les explorateurs européens au début du XVIe siècle. Tous se sont étonnés de leur capacité à vivre dans des régions considérées comme inaptes à l’habitat humain. Depuis la fin du XIXe siècle, on a vu en eux des survivants de la préhistoire, vivant dans des conditions proches de celles de nos ancêtres. » (Antoine Rochat)

Notre Article

par Bruno Precioso

Depuis 1978, la Caméra d’Or récompense au festival de Cannes le meilleur premier film de toutes les sélections, et il est assez improbable de trouver meilleur manifeste que ce « thriller ethnographique » pour décrire un 1er film, premier dans tous les sens du terme… Atanarjuat fera en effet date dans l’histoire du cinéma : c’est le premier long métrage écrit, dirigé et interprété par des Inuits dans leur langue, l’inuktitut. Tourné en Betacam numérique grâce à des fonds canadiens, il est la première réalisation de long-métrage du canadien Zacharias Kunuk. Le réalisateur, monteur, scénariste, décorateur et producteur d’origine inuite (il est né en 1957 sur l’île de Baffin) s’est par la suite illustré avec Le Journal de Knud Rasmussen, reconstitution de la vie du dernier chamane inuit.

Si Atanarjuat est en 2001 son 1er film de cinéma, Zacharias Kunuk n’est pas complètement néophyte dans l’art de sauver par l’image une culture et un peuple tout juste reconnus par le gouvernement fédéral, après des décennies de persécution à l’encontre des peuples autochtones du Canada en général et des territoires les plus septentrionaux en particulier. Animateur de la plateforme web Isuma.tv qui vise à sauvegarder la langue inuktitut et les traditions, Zacharias Kunuk s’inscrit dans un mouvement historique décolonial et de revitalisation de la mémoire collective des minoritaires, pour ne pas avoir à en assurer quelques décennies plus tard l’exhumation.

Le Canada, fondé en 1867, instaure dès 1876 un ensemble de lois discriminatoires à l’égard des Indiens qui se maintiennent un siècle durant. Entre 1975 et 1995, un réveil des consciences tardif mais assez rapide et vigoureux permet la bascule des institutions fédérales et la création de nouvelles entités politiques : le Nunavut accède à l’autonomie en 1999, et en 2015, la voie est suffisamment dégagée pour qu’à la Cour suprême, Beverley McLachlin affirme publiquement que les politiques canadiennes des XIXe et XXe siècles relatives aux peuples autochtones « visaient à commettre un génocide culturel ».

Désormais donc la Constitution canadienne reconnaît 3 groupes de peuples autochtones : les Premières Nations, les Inuits, les Métis, chacun doté de sa propre histoire, sa propre langue, ses pratiques culturelles et ses croyances. L’enjeu n’est pas ici purement symbolique : 5 % de la population totale du Canada (soit plus de 1,8 million de personnes) s’identifient comme Autochtone en 2021. Parmi eux, les Inuits ne représentent que 3,9 % des autochtones. L’unité sociale retenue par les autorités fédérales est celle de la bande, qui structure les tribus en petites unités liées à la terre et aux ressources qu’elle prodigue. Les Autochtones constituent non seulement la population qui croît le plus rapidement – elle a augmenté de 9,4 % entre 2016 et 2021 – mais aussi la population la plus jeune au Canada : environ 28 % étaient âgés de moins de 25 ans en 2021.

« Soleil de Justice, et toi myrte glorieuse
Je vous en prie, n’oubliez pas mon pays…
 » (Odysseas Elýtis, Axion Esti)

Le dépaysement, en partie porté par la blancheur immaculée qui sature l’écran d’emblée et prive le spectateur occidental des lignes de fuite auxquelles se raccroche le plus souvent son regard « éduqué », produit simultanément une curieuse impression de familiarité : dans ce western d’un nouveau genre – ce « northern » en somme, les paysages et les éléments ont une part majeure au drame. L’histoire, elle-même foncièrement westernienne, se prête bien aux paysages de cette terre fragile, avec ses notions de tribu, de frontières, de rites ancestraux et de vengeance solitaire. Dans cet univers mouvant et insaisissable, seuls les personnages constituent autant de points d’accroche et peuplent le décor lunaire du Nunavut arctique.

Même quand on n’ignore pas la révolution anthropologie apportée par le regard porté par Jean Malaurie sur l’Ultima Thule, il est rare d’avoir autant qu’ici le sentiment d’apprendre, dans un temps si condensé, un pan du monde quasi inconnu dont la caméra sait capter les moments de vérité de vie quotidienne de la tribu, aidée en cela par des comédiens non-professionnels, qui, parfaitement acculturés à la mythologie qu’ils ont à incarner, n’affichent pas une once de distance par rapport à leur personnage. Ils sont.
Zacharias Kunuk, en revisitant toute une théâtralité incorporée par une éducation britannique imposée de génération en génération à des peuples autochtones déshabillés culturellement et dépouillés foncièrement, partant coupés de leur socle et de leurs racines, nous guide dans une temporalité propre aux Inuits et aux régions qu’ils habitent, où nuits et jours ont une valeur singulière, où les distances sont floues, et où les petites-filles ne se contentent pas de porter le même prénom que leur arrière-grand-mère : elles sont leur arrière-grand-mère réincarnée…

Temps et espace semblent souvent confondus, comme le ciel et la glace sont parfois unis dans une même couleur, de jour comme de nuit. Le cinéma, loin ici de « filmer la mort au travail » pour reprendre le mot de Cocteau, s’emploie sous nos yeux à sauver in extremis des gestes et des danses, des jeux et des rituels conservés et transmis depuis des millénaires. A faire entendre une langue. Et ainsi la culture inuite, d’une extraordinaire fragilité – autant, nous le savons aujourd’hui, que les écosystèmes où elle s’est épanouie – n’est pas réduite par la caméra à de simples images documentaires, comme embaumée, mais reçoit une nouvelle énergie.

Demeure la question posée dans sa pleine actualité : « Maintenant, comment allons-nous faire pour vivre tous ensemble ? »

Sur le web

Atanarjuat, la légende de l’homme rapide est le premier long métrage intégralement interprété par des comédiens inuits, le tout en langue inuktitute. Mieux encore, l’équipe technique du film est dans sa quasi-totalité inuite. C’est une légende inuite qui est à l’origine du film de Zacharias Kunuk. Selon cette légende, des forces du mal, personnifiées par un chaman, venaient briser l’équilibre d’une communauté de nomades.

Le tournage de Atanarjuat, la légende de l’homme rapide s’est intégralement déroulé dans une région arctique du Canada. Une équipe de professionnels se devait alors de posséder des connaissances aigües sur un environnement aussi extrême, où les températures sont continuellement polaires. A cet égard, la maison de production Isuma Production s’est avéré d’un réel soutien, elle qui est saluée depuis une dizaine d’années pour mettre en avant l’authenticité de ces régions.

De nombreux festivals ont récompensé Atanarjuat, la légende de l’homme rapide. Le prix le plus prestigieux remporté par le film est sans conteste la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2001. Mais cette épopée dans le froid s’est également vue remettre le Prix du meilleur film canadien au Festival international du film de Toronto, en 2001.

« … Caméra d’or au dernier Festival de Cannes, Atanarjuat, La légende de l’homme rapide est une œuvre longue (près de trois heures) et hors normes, qui surprend et par moments fascine. Au-delà d’une minutieuse et authentique reconstitution d’un mode de vie disparu – Zacharias Kunuk rappelle comment ses ancêtres s’habillaient, s’occupaient de leurs attelages de chiens, se logeaient, se nourrissaient et affrontaient les conflits et les difficultés de l’existence – le film reste une fiction dramatique puissante, de caractère universel et chargée d’émotion. Le spectateur se sent comme placé au cœur de l’action, en pleine toundra, au milieu d’une communauté de personnages – quelques acteurs expérimentés et beaucoup d’interprètes débutants – porteurs d’une énergie et d’une volonté de vivre remarquables. La découverte de cet autre monde est surprenante. Et – vous l’avez compris – le dépaysement total. » (cine-feuilles.ch)

« Basé sur une légende populaire inuktitute, Atanarjuat est le premier long métrage réalisé en inuktitut. À la fois succès commercial et succès critique, le film remporte de nombreuses récompenses dans le monde entier, entre autres la Caméra d’or récompensant le meilleur premier long métrage au Festival de Cannes, cinq prix Génie, notamment dans les catégories Meilleur scénario, Meilleur réalisateur et Meilleur film, et le prix Claude‑Jutra (aujourd’hui le prix Écran canadien pour le meilleur premier long métrage). Il est largement considéré comme l’un des meilleurs films canadiens; il est nommé le meilleur de tous les temps lors d’un sondage effectué en 2015 par le Festival international du film de Toronto.

Premier long métrage écrit, réalisé et joué en inuktitut par des Inuits, Atanarjuat est tournée en six mois en Betacam numérique écran large (16/9) avec un budget de 1,9 million de dollars. La société de production Igloolik Isuma Productions, dirigée par le réalisateur-scénariste Zacharias Kunuk et le directeur de la photographie d’origine new-yorkaise Norman Cohn, produisent déjà au Nunavut des contenus primés pour des médias communautaires, et ce, depuis plus de dix ans. En 1998, ils commencent l’adaptation de l’ancienne légende d’Atanarjuat en enregistrant les récits de huit anciens qui racontent l’histoire telle qu’elle a été transmise de génération en génération. Ces récits sont ensuite compilés dans un synopsis détaillé unique, en inuktitut et en anglais, qui est adapté par Paul Apak Angilirq en différentes versions du scénario. Avant son décès en décembre 1998, il consulte des anciens de la communauté ainsi qu’Anne Frank, une spécialiste en narration installée à Toronto.

Tous les accessoires et les costumes sont réalisés par des artisans inuits en conformité avec leurs méthodes traditionnelles. Coproduit dans le cadre du programme de réalisation de films autochtones de l’Office national du film, le film est transféré, pour sa sortie en salle, du format Betacam sur pellicule 35 mm. Il s’agit du premier film de la trilogie de l’homme rapide produite par Igloolik Isuma qui comprend également Le journal de Knud Rasmussen, sorti en 2006, et Le jour avant le lendemain, sorti en 2008. Bien que tourné en vidéo numérique, Atanarjuat constitue une fresque épique, voire shakespearienne, projetée en cinémascope, qui atteint son point culminant dans une longue séquence époustouflante qui voit Atanarjuat courir nu au milieu des radeaux glaciels en train de fondre, poursuivi par Oki qui cherche à l’assassiner. Authentique reconstitution d’un conte oral multimillénaire, ce film déconstruit les stéréotypes autochtones en racontant une histoire émouvante et universelle.

Dès les premières projections au Festival de Cannes, Atanarjuat reçoit des critiques élogieuses… Le film est instantanément intronisé par de nombreux critiques dans la catégorie des « classiques ». A. O. Scott du New York Times écrit ainsi : « Il ne s’agit en aucun cas d’un documentaire intéressant sur une contrée lointaine, mais bien d’un véritable chef-d’œuvre […] Nous sommes en présence, à tout point de vue, d’un film extraordinaire, une œuvre d’une ambition narrative et d’une beauté esthétique exceptionnelles qui honore l’histoire de cette forme d’expression artistique tout en en élargissant les perspectives. Zacharias Kunuk a réussi l’exploit remarquable de doter les personnages d’une ancienne légende populaire de motivations psychologiques et de réactions complexes. La combinaison d’un réalisme étonnant et d’une majesté archaïque s’avère extraordinairement évocatrice. »

Roger Ebert dit du film qu’il constitue « une expérience tellement exaltante qu’elle revient à être littéralement immergé dans un nouvel environnement… » Il ajoute : « Atanarjuat, la légende de l’homme rapide incarne la passion passée au tamis des rituels et de la mémoire. » J. Hoberman du Village Voice juge le film « d’une beauté spectaculaire, sans même parler de son caractère mystérieux, sensuel et porteur d’émotions intenses, tout en étant captivant de la première à la dernière image ». Le magazine Maclean’s évoque « un film fascinant […] un récit épique d’amour, de jalousie, de meurtre et de vengeance digne de la tragédie grecque. Des acteurs non professionnels et l’authenticité des décors permettent d’y introduire une perspective documentaire sur un monde lointain et étrange, tout en faisant contrepoint à des images hallucinantes à grand spectacle mariant horreur et beauté. [… ] Le monde rituel décrit dans le film est absolument étonnant. »

Deuxième film canadien ayant réalisé les recettes brutes les plus importantes en 2002, Atanarjuat constitue, avec quatre millions de dollars de recettes brutes au Canada et aux États-Unis, un immense succès pour un film dit « d’art et essai » (thecanadianencyclopedia.ca)

« Atanarjuat restera tout d’abord comme une date dans l’histoire du cinéma : c’est le premier long métrage écrit, dirigé et interprété par des Inuits dans leur langue, l’inuktitut. Tourné en Betacam numérique grâce à des fonds canadiens, il a déjà remporté tout un tas de récompenses, dont la Caméra d’or à Cannes, et sera en lice aux prochains Oscars pour le titre de meilleur film étranger. Mais tout cela risquerait de faire fuir tout spectateur prudent, si Atanarjuat n’était avant tout un beau film, qui raconte une belle histoire. Une sorte de western d’un nouveau genre, situé dans le Grand Nord, un « northern » en somme.

Le film est l’adaptation, sur près de 2 heures 50 qui passent sans qu’on s’en aperçoive, d’un conte inuit transmis oralement depuis des milliers d’années. Plein de crissements et de souffles, de rires et de larmes, de crimes, d’adultère et de trahison, de sang, de passion, de sueur et de neige, il raconte l’histoire quasi shakespearienne de la petite tribu d’Igloolik, dans l’est de l’Arctique canadien, que le mal vient un jour visiter, incarné sous les traits d’un chaman à la voix terrifiante…

… Le premier plaisir procuré par Atanarjuat, c’est celui, enfantin, qu’on éprouve à suivre une histoire, comme dans les films de John Ford, où les sentiments exprimés par les personnages sont simples, pleins de santé et de naturel. D’une fraîcheur rare et retrouvée, ils surprennent le spectateur le plus aguerri et surtout l’émeuvent… Zacharias Kunuk sait nous tenir en haleine, alterner scènes contemplatives et scènes d’action, tout en gardant son style à lui, sans jamais tomber, pour schématiser, dans l’imitation de la contemplation à l’européenne ou à l’asiatique et de l’action à l’américaine. Il dose les gestes et les paroles, la violence et le rire (on rit souvent, dans Atanarjuat), et donne à son film un rythme très particulier, surprenant. Sans doute y a-t-il une explication à cela : une temporalité propre aux Inuits et aux régions qu’ils habitent, où les nuits et les jours n’ont pas la même valeur que chez nous, où la parole est rare mais intense, où les petites-filles ne se contentent pas de porter le même prénom que leur arrière-grand-mère : elles sont leur arrière-grand-mère réincarnée…

Temps et espace semblent souvent confondus, comme le ciel et la glace sont parfois unis dans une même couleur, dans la lumière ou la nuit. Parfois, tout d’un coup, ce monde vaste semble étrangement petit et confiné. Il semble impossible, téméraire et réservé à des êtres d’exception, dotés de dons surnaturels, de s’échapper de ces espaces. La tribu est toujours proche et lointaine à la fois, les distances floues ; il faut beaucoup de temps à un homme sur un traîneau pour disparaître de la vue de ses congénères. D’où l’impression d’un film étiré, dilaté d’une façon inouïe(t).

Car, bien qu’il montre une façon de vivre qui appartient en grande partie au passé, Atanarjuat nous donne l’impression d’entrer pour la première fois dans l’intimité d’un peuple qu’aucun film auparavant -­ Nanook de Flaherty compris ­- n’avait jamais réussi à nous faire pénétrer. Sans doute bien sûr parce que ce peuple-là est pour la première fois filmé de l’intérieur. Mais aussi parce que Kunuk a confiance dans le cinéma et dans la fiction et que, comme toujours dans ce cas-là, ceux-ci le lui rendent bien. S’il s’empêche systématiquement, avec intelligence, d’avoir recours à des scènes didactiques ­ au risque de perdre son spectateur, surtout au début du film ­, il profite néanmoins des pauses dans le récit et des scènes de pur dialogue pour nous montrer en même temps, mine de rien, comme tissés dans la trame du récit cinématographique, les gestes quotidiens des anciens Inuits (la cuisine, le tannage, le feu…).

Peu à peu se dessine le vrai sujet d’Atanarjuat, lui aussi passionnant : la collectivité. Un personnage, la femme d’Amaqjuaq, pose la question à Atuat, après qu’elle a surpris son mari en plein adultère avec la deuxième femme d’Atanarjuat (et sœur traîtresse d’Oki) : « Maintenant, comment allons-nous faire pour vivre tous ensemble ? » Question fondamentale et angoissante, pratiquement de survie dans ces régions polaires, mais aussi politique (rappelons que les Inuits se sont regroupés au sein de la Conférence inuit circumpolaire à la fin des années 70 et que l’autonomie du Nunavut ne date que de 1999), qui irrigue tout le film de son début à sa conclusion et qui y trouvera sa réponse : en dépassant la haine, en obéissant aux lois édictées par les anciens, en chassant le mal et ceux qui l’ont fait, mais surtout en étant capable de pardonner. Après avoir vu son frère être assassiné, après que sa femme a été violée, Atanarjuat ne rêve que de vengeance. Mais il aura la force de résister à cette soif. Et on se surprend à y croire nous aussi.

Il y a un moment, au cours de la projection, où l’on se dit avec émotion, à tort ou à raison, que le cinéma, loin de « filmer la mort au travail » (comme le disait Cocteau), est en train sous nos yeux de sauver in extremis des gestes, des danses, des jeux, des rituels qui ont été plus ou moins les mêmes pendant des millénaires. Et que cette culture inuit, complètement bouleversée par l’arrivée de la culture occidentale moderne, avec ses qualités et ses défauts, qui a failli disparaître et qui ne sera jamais sans doute tout à fait la même, n’est pas pour une fois réduite à de simples images, comme embaumée, mais que le cinéma, au contraire, lui donne aujourd’hui une nouvelle vie. Ce n’est pas anodin. » (lesinrocks.com)

« … Le film est tiré d’une ancienne légende orale entretenue et perpétuée par les anciens pour qui les désirs personnels ne doivent pas passer avant les besoins du groupe. Comme il n’existe aucun écrit de cette légende, le scénariste, Paul Apak Angilirq, a effectué un travail de recensement des différentes versions auprès de huit vieux Inuits qui, soit dit en passant, ont brisé un tabou, celui du chamanisme, instauré par les chrétiens. Cinq auteurs ont ensuite rédigé un seul scénario en Inuktitut et composé une version anglaise. Les anciens ont participé à la totalité du processus d’écriture, apportant des précisions qui ne sont pas immédiatement perceptibles dans notre contexte moderne. Enfin, Zacharias Kunuk s’est entouré d’une équipe d’acteurs entièrement composée d’Inuits, la plupart débutants. De la même façon, l’équipe de production était locale à 90 %, mêlant toujours des professionnels à des novices. La présentation de ce film comme étant le premier film Inuit n’est donc pas exagérée…

… Les premières scènes constituent le fondement de la légende évoquée avec notamment le rôle prépondérant qu’occupera le chamanisme tout au long du film. Il faut donc être très attentif et essayer de coller à l’histoire au plus près pour ne rien en perdre. La réalisation très posée de Zacharias Kunuk permet d’appréhender les tenants et les aboutissants de l’histoire. Une fois immergé dans cet univers à la fois méconnu et fascinant, le temps prend une autre valeur. Plus que par le jour et la nuit, le rythme est donné par les saisons et les actes de la vie quotidienne comme les repas, les fêtes, la chasse et la pêche. On suit le héros, Atarnarjuat, depuis l’âge de six mois jusqu’à ses vingt cinq ans ce qui aboutit à un film de près de trois heures. Mais, cette durée ne pèse pas dans la mesure où on accepte cette nouvelle échelle temporelle (il nous faut oublier les films d’action au coeur des mégapoles trépidantes !).

La principale force de cette oeuvre est de faire cohabiter le réel et l’irréel, ou l’imaginaire. Le réel est filmé avec un souci permanent de fidélité; quant au mode de vie des Inuits nomades, il est passionnant sans pour autant devenir didactique ou tourner au documentaire ethnographique (il en a la forme mais pas le fond, c’est une fiction). L’irréel est tout aussi captivant mais il est peut être plus difficile à appréhender, à moins d’être passionné de chamanisme et d’avoir au préalable quelques connaissances. Quelques scènes demandent un peu de réflexion (lorsque par exemple les morts parlent aux personnages) mais rien d’insurmontable. Enfin, la réalisation de Zacharias Kunuk (premier long métrage mais plusieurs courts métrages à son actif) est à la fois sobre et lyrique, selon les plans et le moment de l’histoire. La recherche de l’esthétique n’a pas été son obsession, mais les images du paysage arctique sont d’une grande beauté. Les scènes « caméra à l’épaule » donnent au récit une force incroyable…

… Manifestement cette oeuvre arrive dans nos contrées alors qu’elle ne nous était pas destinée à l’origine. Son succès a grandement profité aux habitants d’Igloolik, où le taux de chômage est de soixante pour cent et le taux de suicide dix fois supérieur à la moyenne. Comment rester insensible à ses images et ses messages. Le seul effort qu’elle nous demande consiste à abandonner quelques instants notre habituelle vision des choses, en contrepartie, elle nous offre un pur moment de bonheur et d’émerveillement : le jeu en vaut bien la chandelle ! Elle est de toute beauté. Aucun défaut visible, les couleurs sont équilibrées, la définition est bonne sans être exceptionnelle. La luminosité, si particulière sous ces latitudes, est des plus réussies : on arrive même à en percevoir les variations, les raccords sont parfaits. Les nuances de blanc (neige, glace) et de bleu (ciel) sont retranscrites avec beaucoup de réalisme ce qui donne aux images de paysage un impact visuel considérable. Si la gamme des couleurs n’est pas aussi large que dans des films plus « classiques » il n’en demeure pas moins que quelques scènes révèlent des teintes très vives soutenues par une lumière chaude. Pour parvenir à ce résultat, Zacharias Kunuk a utilisé une Bétacam numérique avant d’effectuer un transfert sur pellicule 35 mm : seul ce type de matériel pouvait permettre au réalisateur de travailler dans des conditions difficiles avec l’avantage d’obtenir un master parfait. » (dvdcritiques.com)

Sans fioritures et surcharge exotiques, ni ethnologie pompeuse et béate, loin du tape à l’oeil hollywoodien, Zacharias Kunuk brise la glace du silence et fait renaître l’âme de son peuple et l’histoire des siens à travers une vieille légende à la fois étrange et lointaine mais aussi commune à tous les hommes. Tourné en décors naturels à Igloolik, une île minuscule de l’Antarctique où il réside avec 1200 autres habitants, Atanarjuat est une petite révolution dans la grande histoire du cinéma puisqu’il est le premier long métrage en langue inuktitute, joué et réalisé par des comédiens et une équipe technique entièrement composée d’inuits. Véritable entreprise collective, ce film qui a mobilisé toute une communauté, ses souvenirs et son savoir-faire, pour mettre en images leur culture millénaire, a su aussi mélanger intelligemment la rigueur du documentaire et le côté épique du récit d’aventures.

Intriguant et dépaysant, Atanarjuat est un peu une sorte de western (northern?) glacé au charme singulier pour qui veut bien se laisser happer durant près de trois heures par sa naïveté et sa sensibilité contemplative… Zacharias Kunuk, en messager d’un monde qui est le sien, a su nous offrir un moment rare et magique, celui d’un cinéma naissant. Loin des lois du marché, cette aventure humaine apporte la preuve formelle à ceux qui en douteraient encore que l’art est universel y compris le septième. Caméra d’Or 2001, Atanarjuat est avant tout une invitation à la découverte dont la récompense la plus méritée serait l’achat du ticket de cinéma pour l’étonnant voyage qu’il nous offre. » (cinopsis.be)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Bruno Precioso.

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