
Vendredi 06 Juin 2025 à 20h
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Constance Tsang, USA, 2024, 1h56, vostf
A New-York, un salon de massage chinois sert de refuge à Didi, Amy et leurs amies. Loin de leur pays d’origine, elles forment une vraie famille. Quand Didi disparaît, Cheung, son amant, tente de trouver avec Amy l’espoir d’une nouvelle vie…

Constance Tsang est une réalisatrice et scénariste sino-américaine basée à New York. Diplômée de l’Université de Columbia avec un Master en écriture scénaristique et réalisation, elle y obtient une bourse du Robert Gore Rifkind Launch Fund. Son court métrage Beau est sélectionné par un jury de professionnels lors de la présentation de sa thèse et remporte le prix du jury de la Directors Guild of America dans le cadre des 26ème Annual Student Film Awards. Le film est projeté au Brooklyn Film Festival, au Los Angeles Asian Pacific Film Festival et au Melbourne Queer Film Festival, entre autres. Elle est soutenue dans ses projets par Starlight Stars Collective et Tribeca Film. Blue Sun Palace est son premier long métrage.
Blue Sun Palace se déroule à Flushing, un quartier du Queens qui compte plus de 70 000 habitants d’origine asiatique. Il s’agit du plus grand Chinatown de New York, devant le Chinatown de Manhattan.
Blue Sun Palace trouve ses origines dans la mort de son père quand elle avait 16 ans, ainsi que dans le quartier de Flushing où elle et sa mère ont emménagé après ce décès : « J’ai commencé à écrire ce film avec la volonté de renouer avec mon passé ainsi qu’avec la communauté que nous avions quittée. Ce que je ne réalisais pas, c’est que cette histoire me permettrait aussi de renouer avec mon père. J’ai réfléchi aux décisions que nous prenons lorsque nous perdons un être cher. En particulier, les relations dans lesquelles nous nous engageons et le réconfort que nous cherchons chez les autres, même si ce ne sont pas forcément les bonnes personnes. Lorsque j’ai achevé le scénario, je m’étais séparée de mon partenaire de longue date« .
Si le thème central du film est le deuil, il aborde aussi les notions d’amour, de réconfort, et de foyer. Elle décrit son oeuvre comme « une lettre aux fantômes de mon enfance, à mes parents qui sont arrivés aux Etats-Unis avec un rêve et ont dû se contenter d’autre chose, à mon père que je comprends désormais, et à moi-même alors que j’ai appris à réévaluer la perte dans ma vie. »
Interrogée sur ses sources d’inspiration, elle confie : »Je pense souvent aux films d’Hitchcock, donc dans ce film il y a des traces de Psychose et de Sueurs Froides. Il y a d’autres films que j’aime comme L’Avventura, Suzhou River, et d’autres contemporains comme Drive My Car et Un grand voyage vers la nuit, dont la structure même traite d’une absence. Je n’utilise pas ces films tant comme références que comme inspirations pour raconter une histoire de manière différente, ce qui en fait quelque chose de personnel« .
Interrogée sur le choix des acteurs et actrices, elle explique: « J’adore Lee Kang-sheng et son travail, je regarde ses films depuis mon plus jeune âge. Pour être tout à fait honnête, je me suis simplement permise de lui envoyer un message privé sur Instagram ! J’avais une amie actrice qui avait travaillé avec lui sur Absence (2023) et elle lui a dit que je le contacterai. Au départ, ça n’était qu’un banal échange de messages, mais lorsqu’il a lu le scénario, c’est devenu sérieux« . Elle ajoute : « J’avais vu Wu Ke-Xi dans Nina Wu de Midi Z et j’avais adoré sa performance dans ce film : elle était tellement intense, féroce et intelligente. Quant à Haipeng Xu, elle m’avait été recommandée par une amie qui avait travaillé avec elle sur un film. J’ai toujours eu une idée assez claire du personnage de Didi, qu’elle interprète ici. Je savais qu’elle était exubérante, qu’elle devait porter la première partie du film et laisser une forte impression non seulement aux deux autres personnages mais aussi au public. En fait, quand je pense à ces trois acteurs, je me dis qu’ils sont en quelque sorte des prolongements non seulement des personnages, mais aussi de moi-même. La capacité qu’ils ont eu à comprendre les émotions et à se les approprier – je m’y suis sentie très liée. Mais ils ont aussi quelque chose de mystérieux. Et je pense que c’est très important, lorsque vous choisissez des acteurs, de vous assurer qu’ils possèdent ce je-ne-sais-quoi d’inconnu, d’insaisissable – quelque chose que vous ne pouvez pas vraiment expliquer mais seulement voir et sentir lorsqu’ils sont à l’image« .
Blue Sun Palace a été tourné en 35 mm, un format que la réalisatrice apprécie particulièrement pour « ses qualités esthétiques, le fait que ce soit si tactile et organique, que l’on soit limités en nombre de prises« . Elle ne fait pas de storyboard en amont du tournage mais prend beaucoup de décisions sur le cadrage et la scénographie avant de commencer à filmer, en préparation avec les acteurs.
Ce film a été présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2024.
Notre article
par Josiane Scoleri
Blue Sun Palace est certes un film tourné à New York, mais c’est un film viscéralement asiatique: l’atmosphère, le rythme, la lumière, le traitement des différents thèmes, le goût des plans séquence, on se sent tout de suite plutôt du côté de Taïwan. L’acteur principal Kang-sheng Lee est d’ailleurs un fidèle du cinéma de Tsaï Ming-liang et ce n’est certainement pas un hasard. D’ailleurs, il y a peut-être en tout et pour tout une dizaine de mots prononcés en anglais pendant tout le film.
Le récit s’ouvre sur une scène au restaurant avec de très gros plans sur une jeune femme en train de se délecter, un morceau de poulet à la main. Ce qui ailleurs serait vite plutôt vulgaire, voire grossier, devient grâce à la caméra délicate de Constance Tsang un moment de réelle communication entre les deux personnages attablés. On va ainsi manger souvent dans Blue Sun Palace et en cela aussi, nous sommes indubitablement dans un cinéma asiatique. La nourriture comme vecteur d’émotion, permettant d’exprimer ce qu’on n’arrive pas forcément à dire avec des mots est une constante dans des sociétés où, de toutes façons, on n’est guère censé montrer ce que l’on ressent. Et à n’en pas douter, c’est nécessairement à cause du piment si on a les larmes aux yeux…
La force du film de Constance Tsang réside précisément dans cette capacité à être très proche des personnages, sans être pour autant intrusif. Le quotidien se déroule sous nos yeux, avec précision, dans une volonté très nette de se situer au plus près du réel, mais sans jamais chercher à surdramatiser. Le ton reste sobre et la violence des situations en ressort d’autant plus clairement. Que ce soit la douleur de l’exil, la précarité comme unique horizon ou la distance géographique qui crée inexorablement l’éloignement entre les êtres. Les scènes au téléphone entre Cheung et sa famille restée au pays sont en ce sens particulièrement justes et efficaces dans leur brièveté même, voire leur sécheresse. Quel liens existe-t-il encore vraiment entre Cheung et sa femme? Ou avec sa fille qu’il ne voit pas grandir? Ce sont les questions auxquelles doivent faire face tous les émigrés.
Dans le même temps, Blue Sun Palace n’est pas un énième film à vocation sociale. Ce n’est pas non plus un film fondamentalement triste et ce n’est pas la moindre de ses réussites. Il y a beaucoup de chaleur humaine qui circule entre les membres de ce microcosme que constitue le salon de massage. Didi, Amy et leurs collègues débordent de vitalité et de joie de vivre. Elles se serrent les coudes et cette intimité sonne aussi vraie que les scènes de travail et la circulation de l’argent. La réalisatrice fait d’autre part un choix radical en ce concentrant presque exclusivement sur leur lieu de vie. Seule une photo de plage dans la chambre de Didi rappelle que l’horizon existe. Et on aura rarement vu un film qui se passe à New York éliminer à ce point tout ce qui pourrait rappeler «la grosse pomme» que le monde entier connaît par coeur.
Pas de foule, pas d’agitation urbaine non plus, pas d’enseignes lumineuses, pas même la moindre petite scène dans le métro. Le film se situe clairement dans un autre espace-temps. Même la scène du braquage qui constitue le point de bascule du film nous fait l’effet d’être comme amortie. Le voleur est filmé de loin, dans un encadrement de porte, sans le moindre effet de caméra, ni sur son visage, ni sur son arme, aux antipodes de la montée en puissance dramatique et généralement mouvementée qui accompagne presque toujours ce genre d’épisode. La scène se conclut d’ailleurs ici par le déroulé du générique de «début» à 32 minutes de film. Une autre manière de mettre à distance et de refuser le pathos. Avec une césure aussi clairement marquée, il y aura nécessairement un avant et un après, mais le film continue, comme on dit par convention «la vie continue». Après la disparition de Didi qui était jusque là le personnage principal, la cinéaste va se servir du hors champ comme levier cinématographique puissant. L’absence de Didi façonne désormais les relations entre les autrespersonnages. Le deuil pèse de tout son poids dans les silences qui s’installent.
Sans rien changer au rythme du film, avec toujours une prédilection pour les plans-séquence, la mise en scène instille la tristesse, comme l’eau qui suinte d’une fuite au plafond. Les cadrages se font plus oppressants. Le changement de ton doit beaucoup au contraste dans le jeu et la présence des deux actrices du film (excellentes toutes les deux). Là où Haipeng Xu incarnait une Didi toute en vivacité, Wu Kexi ajoute une sorte de lenteur mélancolique au personnage de Amy dans la deuxième partie du film. Le liant entre les deux types de jeu est assuré par la présence à la fois douce et magnétique de Lee Kangsheng qui dote son personnage d’une fluidité absolue quelque soit les scènes qu’il traverse, du restaurant au karaoké en passant par son lieu de travail ou dans l’intimité d’une scène de couple. Là aussi, nous sommes à des années-lumière de l’Actors Studio et du jeu d’acteur américain traditionnel. La subtilité du jeu fait écho à la délicatesse de la caméra dans une osmose rare et d’autant plus remarquable dans un premier film. C’est particulièrement vrai pour les scènes de massage qui sonnent juste, sans rien édulcorer mais sans tomber non plus dans le voyeurisme ou le sensationnalisme cheap et un peu glauque que l’on associe souvent à cette activité. La mise en scène trouve là aussi un équilibre qui semble couler de source.
Enfin un dernier mot sur la fin du film, où l’on craint un moment un «happy end» qui aurait été parfaitement incongru. Avec à nouveau les festivités du Nouvel An chinois en toile de fond, le film ouvre pour la première fois sur l’extérieur et se termine sur l’émotion de Cheung, seul face à la mer immense en écho à la photo offerte par Didi au début du film. Qui sait, le deuil sera peut-être enfin possible.
Sur le web

« … À l’image de Lee Kang Sheng (acteur rare, fétiche du grand cinéaste taïwanais Tsai-Ming-liang), qu’on est heureux de revoir ici, un tempo particulier s’installe. Une lenteur qui n’est pas lente, si l’on ose dire, et qui favorise la respiration, combine l’indolence et l’allant, le vide et le plein. Ce n’est sans doute pas un hasard si les massages prodigués à l’image, comme les scènes de restaurant, comptent autant. Le plaisir tactile et le plaisir de manger se rejoignent. C’est en se tournant ainsi du côté de la vie que le film séduit ». (telerama.fr)
« … Dans le quartier chinois de Flushing, dans le Queens à New York, Didi (Haipeng Xu) et Amy (Wu Ke-xi) travaillent dans un salon de massage qui est aussi leur espace de vie, où règne une complicité féminine soudée par l’épreuve de la précarité. Le bâtiment, légèrement en sous-sol, rappelle le centre commercial souterrain de Golden Eighties de Chantal Akerman, où des filles tombent amoureuses à en perdre la tête, ainsi que l’institut rose pastel de Venus Beauté de Tonie Marshall. Dans Blue Sun Palace, Didi vit, elle aussi, une idylle cachée – avec Cheung (le grand Lee Kang-sheng) qui, la nuit venue, se faufile dans son lit à l’abri des regards… La clandestinité est le grand thème de Blue Sun Palace : celle d’une communauté d’exilés chinois, celle d’un amour naissant resté secret, et bientôt, après la disparition brutale de Didi, celle d’une relation trouble et moralement proscrite entre Amy et Cheung. Cette notion de clandestinité imprègne tout le système esthétique du film au langage caché. Voilages, rideaux de perles, couleurs délavées et lueurs fanées brouillent l’image de Blue Sun Palace, jusqu’à la rendre vaporeuse, telle une substance enfouie et secrète, comme le sont ses personnages funambules, vampires craignant la lumière du jour par peur d’être vus, démasqués ou dénoncés.
La tristesse sourde et pudique qui perle en arrière-plan évoque un processus de condensation qui fait passer un corps vaporeux à l’état liquide. La mélancolie affleure, pareille à des gouttelettes retenues à la surface d’une vitre ou à la rosée d’une feuille d’arbre, comme des larmes prêtes à jaillir mais qui ne coulent pas.
Dans une sensorialité enveloppante et évanescente, Blue Sun Palace saisit la condition de l’exilé·e et de tous·tes celles et ceux menacé·es par l’oubli, tout en matérialisant le processus chimique du deuil. Derrière la douceur et la sobriété de son trait, la pudeur et l’épure de son projet, se cache aussi un récit carcéral et sombre sur la domination masculine, sur l’impérialisme américain et sur toutes les formes de colonisation viriles et assassines qui persécutent et disposent du corps des femmes. Comme les héroïnes de Venus Beauté ou celles de Golden Eighties, Didi et Amy sont autant les reines que les prisonnières de ce palais bleuté. Le film, en imprimant leurs visages, devient le lieu de leur salut ». (lesinrocks.com)

« Il y a des films qui tiennent sur rien : ni la profondeur de leur intrigue, ni la complexité ou la flamboyance de leur mise en scène. Blue Sun Palace, premier long-métrage de Constance Tsang, est de ceux-là. On frôle souvent l’ennui, les plans sont longs, lents, il ne se passe rien de remarquable ; et pourtant, on est pris. Tout ce qu’elle montre peut paraître futile : une longue scène de restaurant, le réveil des deux amoureux, des massages, une discussion entre copines ; bref, la vie quotidienne. Mais ce ne l’est jamais car Blue Sun Palace est empreint d’une immense mélancolie, appuyée par la photographie et les couleurs, qu’on sent prête à déborder, à jaillir, et que la réalisatrice tient à distance d’une main de maître ». (senscritique.com)
« … La particularité de Blue Sun Palace réside avant tout dans son découpage : Tsang décide d’utiliser globalement deux types de plans. D’un côté des plans serrés, à la caméra épaule et en longue focale qui permettent de rentrer dans l’intimité des personnages De l’autre, des plans fixes, très composés, souvent ornés de surcadrage, qui mettent de la distance et laissent vivre l’action. La réalisatrice alterne ainsi entre les deux types de plans avec maestria et garde toujours la bonne distance avec ses personnages dans un mélange entre proximité et pudeur. Elle ne brise vraiment ce dispositif qu’une seule fois, juste avant l’écran titre. Elle y effectue un panoramique déchirant qui, sans divulgâcher, permet au film de vraiment décoller. Le plan constitue un vrai coup de maître de la part de Tsang, et ce geste cinématographique aussi simple qu’intense marque d’autant plus par son côté détonnant face au reste du film. De plus, on ne se lasse pas de l’élégante photographie en pellicule 35mm qui sublime la composition précise de la plupart des plans. C’est notamment en utilisant beaucoup de plans fixes qu’elle peut travailler une lumière naturelle et des cadres posés de façon minutieuse et esthétique dans leur minimalisme…
… Constance Tsang emprunte aussi à ses références (Akerman et Bergman notamment) pour rythmer son film. Les plans durent, laissant les acteurs déambuler et se déployer progressivement. Si cette longueur rend les 30 premières minutes un peu rudes, passé l’écran titre, l’élément déclencheur s’installe. Il nous fait alors entrer dans le récit et on se plaît dans le long deuil déroulé par le film. Cette distance avec les personnages, aussi induite par les nombreux plans larges et fixes, Tsang la prend pour ne pas manipuler nos émotions. Elle nous installe avec ses personnages et nous laisse la possibilité de s’attacher, ou non, à eux. Et c’est aussi grâce à ses acteurs touchants dans leur vitalité et leur émotions que ce dispositif marche si bien. Ils nous rappellent que cette distance évoque aussi celle qu’on s’impose avec un proche disparu pour ne se protéger. Si ce dispositif pourra laisser certains de marbre, sa lenteur permet de mettre en place une intimité entre les protagonistes et les spectateurs, pour s’immiscer peu à peu dans leur bulle et leur douleur. C’est donc ému et secoué qu’on ressort de Blue Sun Palace« . (cineverse.fr)

« … Nimbé d’une photographie splendide, Blue Sun Palace déploie une mélancolie qui infuse ce beau portrait de perdants magnifiques cloîtrés dans un environnement feutré. À travers le fantôme de Didi, Amy et Cheung se reconstruisent progressivement, même si le film se termine par une douce amertume qui transperce le c?ur. La sensibilité du film doit beaucoup à la présence d’un trio de comédiens exceptionnels, Lee Kang Cheng, mais aussi Haipeng Su et surtout l’impressionnante Ke-Xi Wu. Constance Tsang s’impose par ses choix radicaux de mise en scène comme une réalisatrice à suivre dont on attend impatiemment la suite ». (culturopoing.com)
« … Pour Constance Tsang, débuter sa carrière avec un tel film était une évidence. Fille de migrants chinois, elle a passé toute son enfance auprès de cette communauté de déracinés. Dans le cadre d’une montée inquiétante des violences contre les personnes asiatiques aux États-Unis, plusieurs éléments du réel ont également inspiré son scénario : mort d’une masseuse à Flushing en 2018, fusillades dans trois salons de massages à Atlanta en 2021… Ces actes, dont sont régulièrement victimes les immigrés de toute origine dans le pays, touchent d’autant plus les femmes isolées. Dédié à toutes les personnes loin de chez elles qui se battent pour une nouvelle vie, Blue Sun Palace prend une dimension politique inattendue et d’autant plus forte depuis la réélection de Donald Trump à l’automne 2024…
… Posant un regard presque philosophique sur l’évolution des destins migratoires, le film offre une réflexion douce-amère sur la disparition, la solitude et le souvenir. Entre consolation et éphémère allégresse, Blue Sun Palace fait ainsi le portrait réaliste, mais non fataliste, des familles temporaires qu’on tente de se construire à chaque étape de la vie. Reflet de cet aspect mélancolique prégnant, le film revient sans cesse à la couleur bleu, du cocon artificiel du spa new-yorkais à la mer tant fantasmée de Baltimore et ses vagues apaisantes. En plus de cette composition léchée, la caméra de Constance Tsang prend le temps de s’arrêter sur chaque petit détail du quotidien dans une absolue mobilisation des sens. Elle filme par exemple longuement les mains des masseuses, dont les gestes lents sur des corps d’hommes à la respiration lourde témoignent autant d’un art que d’une exploitation. De ces plans studieux mais subtils, c’est alors un tout autre discours qui peut se déployer ». (eastasia.fr)

« Blue Sun Palace aborde la solitude, la dépression et le traumatisme avec une délicatesse telle que le public se sent, presque à son insu, intimement lié aux personnages. L’intrigue progresse avec lenteur — mais c’est précisément cette temporalité étirée qui confère à l’histoire toute sa profondeur émotionnelle. On s’immerge pleinement dans le quotidien des protagonistes, dans la texture même de leur réalité. La durée des plans, volontairement prolongée, imprime au film une forme de gravité presque tangible, où les gestes les plus anodins prennent une teinte mélancolique.
Si les dialogues se font rares, chaque visage devient un récit à part entière. Les personnages s’expriment avant tout par leurs regards, leurs gestes, leur langage corporel. La réalisatrice, Constance Tsang, ne cherche pas tant à dérouler une intrigue conventionnelle ou à suivre une trajectoire narrative classique. Ce qui l’anime, c’est l’évocation d’un sentiment, la création d’une atmosphère. Elle capte avec justesse et sensibilité la vie d’une communauté migrante rarement représentée au cinéma.
Le film explore avec une justesse touchante les thèmes de la migration, du déracinement, de l’isolement émotionnel et de la quête d’une vie meilleure. Il séduit également sur le plan visuel: la caméra, constamment au plus près des corps et des visages, privilégie l’observation à la mise en scène. Cette retenue confère au film une intimité rare, renforcée par une palette de couleurs douce et onirique, qui évoque l’état d’un rêve éveillé. Chaque plan semble suspendu, presque poétique, nous entraînant progressivement dans une forme de contemplation ». (cineman.ch)

« … Alors que le rêve de prospérité motive encore largement les étrangers venus tenter leur chance outre-Atlantique, Blue Sun Palace se fait anti-rêve américain, et étonne par sa radicalité formelle.
D’une durée de près de deux heures, le film ne compte pourtant que quelques centaines de plans. Très peu découpé, le métrage laisse ainsi toute sa place à l’expression et au développement des personnages, pour lesquels la réalisatrice porte un intérêt particulier, à tel point qu’elle place presque systématiquement sa caméra à des endroits quelque peu dissimulés, comme si elle craignait que celle-ci ne dérange ses protagonistes : dans l’angle d’une pièce, près d’un rideau, au pied d’un escalier… De la même manière, le développement psychologique des personnages brille aussi par sa subtilité : c’est dans l’exécution des tâches de la vie quotidienne, les expressions des visages saisies par de longs plans rapprochés, les événements extérieurs venant bouleverser l’existence tranquille, qu’il se construit.
Blue Sun Palace dresse une immigration pour laquelle il n’y a pas de frontières entre la vie professionnelle et la vie privée. Si un drame survient, il faut continuer de travailler, voire travailler davantage si cela permet d’oublier son chagrin, affronter les péripéties et garder le silence.
N’allons pas croire, cependant, que Constance Tsang fait fi des sentiments et des désirs de ses protagonistes. À la chronique sociale et politique se mêle les romances de Cheung, ouvrier cherchant à reconstruire sa vie amoureuse après la disparition de sa chère Didi. Fidèle au parti pris artistique et narratif de la réalisatrice, cette partie du récit se développe encore avec sobriété, retenue et pudeur. L’amour se dit par le regard, le contact physique chaste et la conversation. S’inscrivant dans la catégorie des films américains à contre-courant de son industrie cinématographique, Blue Sun Palace est un conte immobile qui transcende l’espace et le temps ». (avoir-alire.com)

« … Blue Sun Palace parvient à créer un monde insulaire, un microcosme authentique pas plus grand que le périmètre de ce salon de massage où ces quatre émigrées asiatiques reçoivent une clientèle exclusivement masculine. En dessous de la pancarte «ouvert » placée sur la porte d’entrée de l’établissement, une autre pancarte stipule «Pas de services sexuels», mais les masseuses reçoivent des pourboires plus importants si elles offrent ce qu’on appelle communément une «fin heureuse». L’argent, ou plutôt le manque d’argent affecte chacun : les quatre travailleuses de l’établissement obligées de vivre sur leur lieu de travail, les différents clients qui les entourloupent, ainsi que Cheung dont on apprend que c’est un migrant taïwanais, un ancien entrepreneur criblé de dettes qui a fui son pays et laissé femme et enfant derrière lui. Là-bas, sa femme s’occupe de sa mère malade. Même s’il travaille comme manutentionnaire aux Etats-Unis, l’argent qu’il envoie ne suffit pas à s’occuper dignement de sa mère. Les hommes sont lâches, vils, violents, jamais éloignés de leur condition sociale, traités sans excuse, sans jugement.
… le film déploie un environnement qui nécessite un tant soit peu d’attention. Les visages, les gestes, les espaces feutrés racontent avec détails une mélancolie contemporaine qui donne à sentir, par un dispositif simple, la complexité des âmes humaines. Constance Tsang ne s’embarrasse pas de faire cinéma, Blue Sun Palace est cinéma. Rien est asséné, leurs intentions restent troubles, tout se digère lentement dans une empathie qui s’exprimerait de la manière suivante : je ne te comprends pas, mais je te comprends autant que tu sembles te comprendre. Finalement, c’est peut-être ça comprendre.
Par un sens du cadre soigné, souvent entre deux rideaux, le film se déplie dans ces interstices grâce à une narration qui a l’intelligence de naviguer entre trois destins et au-delà. Sont principalement filmés des intérieurs, quelques extérieurs eux-mêmes filmés depuis l’intérieur. Une scène ne comporte qu’un seul plan, c’est si simple, tellement efficace. Et sa plus grande puissance est d’instaurer, comme son maître taïwanais Tsai Ming-liang à qui elle emprunte son acteur fétiche Lee Kang-sheng, une temporalité, une narration sans en avoir l’air, afin que ces temps morts soient des temps pleins, riches en émotions contradictoires et mystérieuses. Une narration des sentiments et des corps, reliés les uns les autres par des liens profonds et lointains. Enfin, une déambulation, une rue, une plage, un vague à l’âme et le sentiment de ressentir que l’on perd quelqu’un comme on peut perdre un pays ». (movierama.fr)

« … Blue Sun Palace est un film qui prend son temps. Le temps pour dépeindre une relation naissante entre deux amants (une masseuse et son amant, qui l’emmène dîner puis au karaoké autour d’une chanson fleur bleue), et pour installer une complicité entre les 4 femmes de cet établissement de massage chinois, où la finition ponctuelle est subtilement suggérée par une accélération du souffle d’un client. Apres avoir rompu en quelques secondes cette harmonie apparente, avec le meurtre de Didi, impliquant une de ses collègues, Amy, gardée seule dans le champ (le générique arrive après, à presque 35 mn de métrage), le temps pour ces deux de voir renaître des sentiments et un minimum d’équilibre, apparent tout au moins.
Intelligemment construit autour de plusieurs drames qui ponctuent le récit, rappelant la condition difficile de ces femmes indépendantes, voyant la violence ou le mépris pointer son nez dans leur salon avec des hommes intéressés ou des clients indélicats, le film fait aussi de son personnage masculin un homme également ambigu, ayant femme et fille au pays, auxquelles il envoie de l’argent, les femmes de New York semblant toutes égales à ses yeux. Ceci jusqu’à ces deux scènes finales qui révèlent un peu son errance à lui. Pratiquement composé comme un huis clos, renforçant l’isolement de ces immigrées, le film se déroule à 90% dans le salon ou quelques intérieurs (restaurant, karaoké, villa, avant de déboucher sur un inespéré bord de mer…), créant une atmosphère sans réel repère géographique, confirmant ainsi la situation de nombreux chinois par le monde pour lesquels le soleil n’est ni bleu ni vraiment brillant ». (abusdecine.com)

« … Constance Tsang parvient à raconter la solitude profonde des immigrant·e·s, souvent livré·e·s à eux-mêmes dans un monde qui les perçoit uniquement comme étrangers. La mise en scène subtile laisse transparaître, dans les regards et les silences, le poids invisible de cet exil et celui, plus explicite à l’écran, de l’ostracisation. Le film se concentre sur la solitude intérieure de Li, qui se trouve à la fois coupée de ses racines et incapable de s’intégrer pleinement dans la société d’accueil. Le deuil, comme l’immigration, est un autre fil rouge qui traverse le film : Li porte en elle la douleur de la perte de son amie, et cette absence se répercute dans ses interactions avec le monde extérieur. Tsang réussit à saisir le paradoxe d’une existence d’immigrée maintenue à la marge dans une métropole pourtant surpeuplée. La souffrance personnelle se mêle à celle du déracinement culturel, créant une atmosphère où chaque réaction ou dialogue prennent une signification supplémentaire.
La photographie, accompagnée d’une bande-son minimaliste et diégétique, renforce cette sensation de vide et d’introspection pour faire de Blue Sun Palace un superbe récit intime, brut de délicatesse et d’émotion, sur une quête de (re)construction dans un monde fragmenté et de plus en plus déshumanisé ». (lebleudumiroir.fr)
Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.
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