CinémAtelier



Maison des Associations Nice-Garibaldi, Place Garibaldi (TRAM: Garibaldi)

Animation : Philippe Serve, fondateur et animateur de CSF (2002-2012)


Des anciens grands films ramenés à la mémoire à partir de résumés-montages de quelques minutes proposés par l’animateur.

Lors de cette séance:

LA BALADE SAUVAGE (Badlands)

(Terence Malick, USA, 1973)

et

CHERRIES (Yingtao)

(Zhang Jabei, Chine, 2008)


Première partie

Aujourd’hui autour du thème :

Jeunes filles et jeunes femmes dans le cinéma anglais des années 1960

4/5

Georgy Girl offre une plongée dans l’Angleterre des années 60 à travers un personnage féminin attachant. Sorti en 1966, ce film britannique a marqué son époque par son ton audacieux et son regard incisif sur la société anglaise des Swinging Sixties. Réalisée par le Canadien Silvio Narizzano et inspirée du roman de Margaret Forster (qui participa à la rédaction du scénario d’adaptation), cette comédie douce-amère aborde divers thèmes communs à la jeunesse de l’époque, une génération en quête de nouveaux repères dans un monde en pleine mutation.

Au cœur du film se trouve le personnage de Georgina, surnommée Georgy, incarné par Lynn Redgrave dans un rôle qui deviendra emblématique. Georgy est une jeune femme pleine de contradictions, prise entre le désir de s’émanciper et les pressions sociales de son époque. Avec son apparence peu conventionnelle et sa personnalité décalée, elle s’éloigne des stéréotypes habituels des héroïnes de cinéma. Loin de l’image de la jeune femme belle et docile, Georgy est plutôt un personnage complexe, elle se révèle souvent maladroite, se dépréciant à ses propres yeux, elle qui à 22 ans n’a jamais eu le moindre petit ami. Elle montre néanmoins un charme et une vivacité qui captivent le spectateur.

La force principale du personnage réside dans son indépendance d’esprit, malgré un environnement familial et social qui ne lui offre pas de réelles perspectives d’épanouissement. Elle évolue dans un monde où les attentes envers les femmes sont encore fortement marquées par des stéréotypes, mais où les changements sociaux sont irrésistiblement en marche. Son parcours fait par-là écho à celui de jeunes gens en quête de sens et de liberté.

Georgy Girl ne se contente donc pas de raconter la simple histoire d’une jeune femme — déjà intéressante en elle-même —, mais se penche également sur la société britannique des années 60. En pleine effervescence culturelle, cette décennie voit l’émergence de la jeunesse comme actrice principale d’une société tournée vers la consommation pour toutes les classes sociales, mettant fin aux privations des années d’après-guerre. Les valeurs traditionnelles se retrouvent fortement en question, bousculées. Les années 60 sont à cet égard une période de révolution : le rock’n’roll qui devient Pop et Rock sous l’impulsion des Beatles et autres Rolling Stones, les progrès des droits civiques, les débuts d’une sexualité en rupture avec le corset moral de l’ère victorienne qui semblait ne jamais devoir se briser (l’homosexualité est par exemple décriminalisée au Royaume-Uni en 1967), sans oublier la révolution féministe liée à celle du corps des femmes, et dont les minijupes de Mary Quant s’avèrent un parfait symbole. Le film capte cet esprit, cette volonté de changement tout en mettant en lumière les tensions entre les anciens codes et les aspirations de la jeunesse.

À travers l’histoire de Georgy, le film explore donc la place des femmes dans cette société en transformation. Si le film est avant tout une comédie, il n’hésite pas à aborder des questions sérieuses, comme les relations familiales, le mariage, la maternité, ou encore les attentes professionnelles et sociales qui pèsent sur les femmes. Il aborde aussi les thèmes de l’indépendance, de l’identité et de l’autodétermination, qui devenaient des préoccupations centrales à l’époque.

Le ton de Georgy Girl oscille régulièrement entre comédie et drame, mais n’hésite pas à employer la satire pour dénoncer certains aspects de la société britannique. Il se moque notamment des conventions sociales et des attentes qui pèsent sur ses personnages. Ce mélange d’humour et de critique sociale confère au film un aspect à la fois léger et percutant.

La bande-son du film constitue un autre élément essentiel ayant contribué à sa popularité. La chanson « Georgy Girl », interprétée par le groupe australien The Seekers, qui ouvre et clôt le film, devient un tube emblématique de l’époque et en reste indissociable. La chanson incarne à la perfection son thème central : une jeune femme en quête de sa place dans un monde qui semble bien souvent lui échapper. On notera cependant que la version du film et celle sortie en disque diffèrent dans son dernier couplet.

Si Georgy Girl occupe une place particulière dans l’histoire du cinéma britannique des années 60, c’est qu’il se distingue aussi, à l’instar de plusieurs œuvres de l’époque par son regard novateur sur l’évolution des rôles féminins dans le cinéma, avec des personnages qui ne se contentent plus de jouer des stéréotypes. Il s’inscrit dans le tournant emprunté au début de la décennie, où les films britanniques commencèrent à s’affranchir des codes du cinéma classique pour embrasser des histoires plus modernes et plus subversives, signe de la Nouvelle Vague anglaise, héritière du Free Cinema.

Lynn Redgrave, dans le rôle de Georgy, se vit fort justement récompensée par une nomination aux Oscars et l’obtention d’un Golden Globe (meilleure actrice dans une comédie ou un film musical) pour sa performance exceptionnelle, une interprétation juste et émotive, loin des représentations idéalisées des héroïnes de l’époque.

Elle est excellemment secondée par la plus belle voix masculine du cinéma, j’ai nommé l’immense James Mason, mais aussi par Alan Bates, jeune acteur star de la décennie, ainsi que par une tout aussi jeune Charlotte Rampling. Sans oublier, dans le rôle de l’épouse du personnage incarné par James Mason, Rachel Kempson, dans la vraie vie mère de… Lynn (et Vanessa) Redgrave…

Plus de 60 ans après sa sortie, Georgy Girl reste un film toujours pertinent et un précieux témoignage de l’Angleterre des années 60.


Deuxième partie

(Neuvième saison)

L’ÂGE D’OR

(1930-1939, 5e partie)

LE RÉALISME POÉTIQUE (Suite)

MARCEL CARNÉ

(Troisième partie)

Nous retrouvons Marcel Carné pour un quatrième épisode.

Après ses deux premiers classiques incontournables du cinéma français et même mondial : Le Quai des brumes et Hôtel du Nord, tous deux sortis en 1938, et accueillis très différemment (polémique pour le premier et triomphe pour le second), Carné enchaîne avec un nouveau grand succès, sorti à quelques encablures de la guerre, le 9 juin 1939 : Le Jour se lève.

Le cinéaste retrouve plusieurs complices du Quai des brumes : Jean Gabin, Jacques Prévert, Alexandre Trauner, et garde Arletty qui avait illuminé Hôtel du Nord.

Gabin joue un personnage assez proche de ceux qu’il a l’habitude d’incarner à l’époque : un ouvrier au cœur tendre et assez sentimental, mais doté d’un pouvoir de violence explosif. Il fait de François, ouvrier sorti de l’Assistance publique, un autre parfait exemple des antihéros du Réalisme poétique, ces hommes dont le tragique destin est fixé dès la première rencontre avec une femme aimante et pure. Pas de femme fatale typique des films noirs ici, c’est un personnage tiers, un sale type qui provoquera le drame : après Michel Simon et Pierre Brasseur dans Quai des Brumes, Jules Berry dans Le Jour se lève.

Gabin s’avère une fois de plus remarquable dans un film qui révolutionne le processus scénaristique. C’est en effet la première fois que tout un film s’articule dans un flash-back en forme de va-et-vient constant, deux ans avant celui du Citizen Kane d’Orson Welles. Le morceau de bravoure de l’acteur se situe dans la dernière partie du film en un long monologue lancé de sa fenêtre d’une voix aussi rageuse que désespérée à la foule massée en bas de l’immeuble où il est retranché dans sa chambre après avoir commis un meurtre. Son interprétation fut si intense qu’il s’écroula en pleurs dans sa loge dès la scène tournée, laquelle demeure aujourd’hui encore l’un des plus grands moments du cinéma français.

Jacques Prévert, absent par indisponibilité de l’écriture d’Hôtel du Nord, assure ici les dialogues, mitonnés aux petits oignons et placés dans les bouches gourmandes de Gabin, Arletty (dont on regrettera le trop peu de présence à l’écran tant elle imprègne celui-ci d’une marque indélébile), la jeune Jacqueline Laurent (21 ans et alors compagne de Prévert), et surtout Jules Berry. Celui-ci tournait pour la première fois sous les ordres de Carné et quels débuts ! Dans le rôle de Valentin, dresseur de chiens pour un numéro de cabaret, il est éblouissant en manipulateur pervers et cynique. Carné le gardera pour son film suivant, Les Visiteurs du soir (ainsi qu’Arletty) où, dans le rôle du Diable, il brillera de mille feux.

Comme pour Hôtel du Nord, Alexandre Trauner se surpasse en créant en studio la façade de l’immeuble où habite François, lieu du drame et axe central de l’architecture du film, ainsi que la place où s’amasse la foule des amis de François venus le supplier de se rendre.

Les deux rôles féminins — deux personnages aux antipodes l’un de l’autre — sont donc tenus par Jaqueline Laurent (Françoise), naïve, ingénue et pure, longtemps sous l’emprise de Valentin, et Arletty (Clara) qui, elle, s’en est libérée.

Des critiques ont vu — notamment via le monologue précité de François — une allégorie de l’échec du Front populaire, arrivé au pouvoir trois ans plus tôt (juin 1936), mais qui n’aura duré que deux petites années, s’achevant pendant le tournage du film. À la sortie de celui-ci, l’accueil critique est loin d’être semblable au consensus entourant celle d’Hôtel du Nord. Il est vu comme défaitiste, déprimant et le gouvernement du radical Édouard Daladier, qui a succédé à Léon Blum, l’interdit dès le mois de décembre. La guerre a commencé trois mois plus tôt. Les autorités de Vichy maintiennent l’interdiction, avant de l’autoriser en 1942, mais après l’avoir amputé de plusieurs séquences (dont celle, devenue forcément mythique, d’Arletty nue sous la douche). Il est également interdit aux moins de 16 ans, car considéré comme démoralisant.

Le temps l’a évidemment réhabilité et Le Jour se lève est aujourd’hui considéré dans le monde entier comme l’une des plus grandes réussites du cinéma français.

Un montage conséquent des meilleures séquences sera présenté.

Philippe Serve


La cinquième et dernière séance (5/5) du CinémAtelier pour cette saison 2024-2025 aura lieu le Vendredi 20 juin 2025, même heure et même lieu.

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