CinémAtelier



Maison des Associations Nice-Garibaldi, Place Garibaldi (TRAM: Garibaldi)

Animation : Philippe Serve, fondateur et animateur de CSF (2002-2012)


Des anciens grands films ramenés à la mémoire à partir de résumés-montages de quelques minutes proposés par l’animateur.

Lors de cette séance:

(Ingmar Bergman, Suède, 1957)

et

NINOTCHKA

(Ernts Lubitch, USA, 1939)


Première partie

Aujourd’hui autour du thème :

Jeunes filles et jeunes femmes dans le cinéma anglais des années 1960

5/5

(Girl with Green Eyes, Desmond Davies, Grande-Bretagne, 1964)

La Fille aux yeux verts (Girl with Green Eyes), réalisé par Desmond Davis en 1964, est une comédie dramatique britannique qui s’inscrit dans le courant du Free Cinema, un mouvement cinématographique audacieux ayant marqué le Royaume-Uni dans les années 1950 et 1960, et déjà abordé à plusieurs reprises aux séances du CinémAtelier. Adapté du roman The Lonely Girl de la romancière irlandaise Edna O’Brien, qui en signe également le scénario, le film explore avec finesse les thèmes de l’émancipation féminine, des tensions sociales et des relations amoureuses complexes dans une Irlande encore profondément ancrée dans ses traditions conservatrices. Porté par les performances remarquables de Rita Tushingham, Peter Finch et Lynn Redgrave, ce premier long-métrage de Desmond Davis se distingue par sa fraîcheur, son réalisme poétique et sa capacité à capturer les nuances émotionnelles d’une jeunesse en quête d’identité.

Une romance douce-amère.

L’histoire suit Kate Brady (Rita Tushingham), une jeune femme naïve et romantique tout juste sortie d’une école religieuse, qui quitte sa campagne irlandaise pour s’installer à Dublin. Partageant un appartement avec son amie exubérante Baba Brennan (Lynn Redgrave), Kate travaille dans une épicerie et aspire à une vie plus libre et épanouissante. Lors d’une sortie à la campagne, elle rencontre Eugene Gaillard (Peter Finch), un écrivain quadragénaire, cultivé et en instance de divorce. Fascinée par sa sophistication et son aura intellectuelle, Kate tombe amoureuse et entreprend de le séduire, malgré les différences d’âge, de classe sociale et de vécu qui les séparent.

Leur relation, d’abord marquée par une tendresse mutuelle, se heurte rapidement aux conventions sociales et aux attentes rigides de l’Irlande des années 60. Kate doit affronter les jugements de sa famille catholique conservatrice, la désapprobation de la société et les doutes d’Eugene, qui perçoit parfois la jeune femme comme immature. Le film explore cette romance douce-amère avec une délicatesse qui évite les jugements moralisateurs, tout en mettant en lumière les luttes intérieures de Kate pour concilier son désir d’amour et son besoin d’indépendance…

Au cœur du film, le Free Cinema et l’Irlande d’Edna O’Brien.

La Fille aux yeux verts s’inscrit dans le sillage du Free Cinema, qui cherchait à rompre avec les conventions du cinéma commercial en mettant en avant des récits réalistes, centrés sur les classes populaires et les préoccupations sociales. Produit par Woodfall Film Productions sous l’égide de Tony Richardson, figure clé du mouvement (à qui l’on doit Look Back in Anger, A Taste of Honey, The Loneliness of the Long Distance Runner, et par ailleurs à l’époque époux de l’actrice Vanessa Redgrave et beau-frère de la sœur de celle-ci, Lynn), le film porte l’empreinte de cette nouvelle vague britannique. Cependant, il se distingue par son cadre irlandais, qui apporte une dimension supplémentaire en confrontant la modernité des aspirations des personnages aux traditions rigides de l’Irlande d’après-guerre.

Le roman The Lonely Girl d’Edna O’Brien (Jeunes filles seules en vf), deuxième volet de sa trilogie The Country Girls (Les Filles de la campagne), avait provoqué un scandale en Irlande à sa sortie en raison de son traitement franc des désirs féminins et de sa critique des hypocrisies religieuses et sociales. En adaptant son propre texte pour l’écran, O’Brien sut conserver cette audace, offrant une vision nuancée de Kate, une héroïne à la fois vulnérable et déterminée. Le film reflète également les influences du cinéma moderniste des années 60, avec une mise en scène dynamique, des dialogues naturels et une esthétique qui oscille entre réalisme brut et touches poétiques. Il est en cela parfaitement représentatif de la fusion opérée entre Free Cinema et British New Wave.

Pour son premier long-métrage, Desmond Davis, ancien directeur de la photographie sur des films comme A Taste of Honey et Tom Jones (tous deux réalisés par Tony Richardson), fait preuve d’une assurance remarquable. Sa mise en scène combine l’énergie du Free Cinema avec une sensibilité particulière pour les émotions des personnages. Le film, tourné en noir et blanc par le chef opérateur Manny Wynn, utilise des plans dynamiques et des mouvements de caméra qui capturent la vitalité de Dublin tout en contrastant avec les paysages bucoliques de la campagne irlandaise. Bien que le titre fasse référence aux « yeux verts » de Kate, l’ironie veut que le noir et blanc empêche de les voir, renforçant le caractère symbolique du titre : les yeux de Kate représentent son regard unique sur le monde, mêlant innocence et audace. Et quand ces yeux sont ceux, immenses et devenus légendaires, de Rita Tushingham, ils prennent tout leur sens. Ajoutons que la couleur verte est forcément associée à l’Irlande, présente dans son drapeau, son emblème (le trèfle), ses paysages, les maillots de ses équipes nationales de rugby ou de football…

Davis excelle dans la création de moments intimistes, comme l’invitation écrite de Kate à Eugene qui s’incruste à l’écran, ou la scène au crépuscule face à la mer, où le dialogue et la mise en scène capturent l’évolution de leur relation. Le montage, signé Brian Smedley-Aston, utilise des transitions fluides et des effets modernistes, avec les dialogues qui se prolongent d’un lieu à un autre, typiques de l’esthétique des années 60. La musique de John Addison, bien que parfois jugée trop appuyée pour le réalisme du récit, apporte une touche émotionnelle qui souligne les moments de romantisme et de mélancolie.

Rita Tushingham et Lynn Redgrave

Un trio saisissant au service du film.

Le succès du film repose aussi en grande partie sur ses interprètes. Rita Tushingham, déjà révélée par A Taste of Honey (1960, Tony Richardson, étudié à la séance d’octobre du CinémAtelier), livre une performance d’une candeur désarmante dans le rôle de Kate. Son visage expressif, sa voix et sa diction particulière donnent à son jeu un grand naturel et capturent à la perfection la naïveté, la fougue et les désillusions de son personnage… Peter Finch (futur oscarisé en 1977 pour sa performance mémorable dans Network) en Eugene, apporte une gravité teintée de charme, incarnant un homme partagé entre son attirance pour Kate et son incapacité à s’engager pleinement… Lynn Redgrave, dans l’un de ses premiers rôles et deux ans avant son triomphe dans Georgy Girl (séance du CinémAtelier d’avril), brille en Baba, l’amie extravertie et pragmatique, offrant un contrepoint humoristique et attachant à la sensibilité de Kate… La dynamique entre les trois interprètes confère au film une authenticité qui transcende les conventions du mélodrame.

Émancipation et critique des conventions.

La Fille aux yeux verts est avant tout un film sur l’émancipation féminine, thème cher à la romancière Edna O’Brien. Kate, en quittant son milieu rural et religieux, incarne une jeunesse irlandaise en quête de liberté dans un monde encore dominé par le patriarcat et l’Église catholique. Le film aborde sans détour les tensions entre les désirs individuels et les attentes sociales, notamment à travers la relation de Kate avec Eugene, qui révèle les inégalités de pouvoir liées à l’âge, au genre et à la classe sociale. La scène où le père de Kate vient la chercher de force à Dublin illustre la brutalité des normes patriarcales, tandis que le sermon d’un prêtre, qui absout les hommes tout en condamnant les femmes, dénonce l’hypocrisie religieuse.

Le film explore également la solitude et les désillusions de l’amour. La relation entre Kate et Eugene, bien que sincère, est marquée par les différences précitées, insurmontables, et le film évite une résolution simpliste ou moralisatrice. Le départ final de Kate pour Londres, à l’aube du Swinging London, symbolise une ouverture vers de nouvelles possibilités, mais aussi l’incertitude d’un avenir où elle devra se construire seule.

À sa sortie, La Fille aux yeux verts fut salué pour sa fraîcheur et son authenticité. Bosley Crowther, dans le New York Times, loua la simplicité et l’émotion des performances, tandis que Variety célébra l’audace et l’imagination de Desmond Davis, notant que le film « sent le succès ». Le film fut perçu comme une œuvre représentative du Free Cinema, bien qu’il soit parfois considéré comme moins audacieux que des classiques comme Saturday Night and Sunday Morning (1960, Karel Reisz, adapté du roman d’Alan Sillitoe) ou A Taste of Honey. Sa portée sociale, notamment sa critique des conventions irlandaises, a résonné à une époque où les sociétés britanniques et irlandaises commençaient à s’ouvrir à la modernité.


Deuxième partie

(Dixième saison)

L’ÂGE D’OR

(1930-1939, 5e partie)

LE RÉALISME POÉTIQUE (Suite)

MARCEL CARNÉ

(Suite)

Nous retrouvons Marcel Carné pour un cinquième épisode.

En 1942, alors que la France ploie sous l’Occupation allemande, Marcel Carné signe Les Visiteurs du soir, un film qui, sous ses atours de conte médiéval, tisse une fable subtilement subversive. Avec ce long-métrage, coécrit par Jacques Prévert et Pierre Laroche, Carné s’éloigne des décors réalistes de ses chefs-d’œuvre précédents comme Le Quai des brumes ou Le Jour se lève pour plonger dans un univers onirique, où l’amour et la liberté défient les forces du mal. Mais qu’on ne s’y trompe pas : derrière les costumes d’époque et les dialogues ciselés, ce film est un cri du cœur dans une France muselée.

Une fable médiévale aux résonances modernes.

L’histoire est celle de deux ménestrels, Gilles et Dominique, envoyés par le Diable en personne pour semer le chaos dans un château du XVe siècle. Leur mission ? Briser l’amour pur entre la belle Anne et le baron Renaud. Mais l’amour, comme souvent chez Prévert, est une force indomptable, et Gilles, l’un des émissaires, succombe lui-même au charme d’Anne. Ce qui commence comme un jeu diabolique se mue en un combat pour la liberté des âmes, dans une ambiance où le fantastique flirte avec la poésie.

Le film, porté par des acteurs magnétiques – Arletty, incandescente en Dominique, Jules Berry, diaboliquement charismatique, et Alain Cuny, tout en intensité – s’appuie sur une mise en scène d’une élégance rare. Les décors somptueux, signés Alexandre Trauner, et la musique envoûtante de Maurice Thiriet et Joseph Kosma transportent le spectateur dans un Moyen Âge de légende, tout en lui murmurant des vérités sur son présent.

Un acte de résistance déguisé.

Sorti en décembre 1942, Les Visiteurs du soir naît dans un contexte où la censure de Vichy et des occupants allemands pèse lourdement sur le cinéma français. Produit par la société italienne Scalera Films (car les studios français sont sous contrôle), le film contourne les interdits en se drapant dans un cadre médiéval. Mais le sous-texte est limpide : le Diable, incarné par un Jules Berry jubilatoire et auteur d’une performance d’acteur inoubliable, peut être lu comme une métaphore des forces oppressives, qu’il s’agisse des nazis ou du régime collaborationniste. L’amour et la résistance des personnages face à cette autorité maléfique deviennent alors un symbole d’espoir pour un public vivant sous le joug.

Carné et Prévert, piliers du réalisme poétique, s’aventurent ici dans un registre plus symbolique, presque allégorique. Pourtant, l’âme de leurs œuvres précédentes – cette capacité à mêler la beauté des mots, l’intensité des émotions et une critique sociale feutrée – reste intacte. Le film s’inscrit dans une période charnière du cinéma français, où des réalisateurs comme Jean Renoir ou Marcel Pagnol tentaient aussi de préserver une identité culturelle face à l’oppression.

Un bijou intemporel.

Les Visiteurs du soir n’est pas seulement un film de son époque. Sa magie opère encore aujourd’hui grâce à sa capacité à parler de l’universel : l’amour comme rempart, la liberté comme combat. La photographie en noir et blanc, d’une précision presque irréelle, et les dialogues de Prévert, où chaque mot semble danser, donnent au film une aura unique. C’est un conte, oui, mais un conte qui cogne, qui émeut, qui défie.

À sa sortie, le public y vit une bouffée d’oxygène, une manière de rêver un ailleurs tout en résistant à l’ici et maintenant. Aujourd’hui, il reste une œuvre qui rappelle que l’art, même dans les heures les plus sombres, peut être un refuge et une arme. Un voyage où le cœur triomphe et continue à battre, même quand tout semble perdu.

Un montage conséquent des meilleures séquences sera présenté.


A l’issue de cette séance, le CinémAtelier fermera ses portes pour cette saison 2024-2025.
Nous vous souhaitons d’ores et déjà un excellent été et vous attendrons à la rentrée d’octobre pour une 18e saison !

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