CinémAtelier



Maison des Associations Nice-Garibaldi, Place Garibaldi (TRAM: Garibaldi)

Animation : Philippe Serve, fondateur et animateur de CSF (2002-2012)


Des anciens grands films ramenés à la mémoire à partir de résumés-montages de quelques minutes proposés par l’animateur.

Lors de cette séance:

(Eric Khoo, Singapour, 2005)

et

LE CABINET DU DOCTEUR CAGLIARI

(Das Cabinet des Dr. Caligari, Robert Wiene, Allemagne, 1920)


Première partie

L’histoire suit Duyên (jouée avec une intensité bouleversante par Le Van), une jeune femme qui apprend que son mari, soldat, est porté disparu au combat. Terrassée par le chagrin, elle manque de se noyer dans une rivière, mais est sauvée par Khang, un instituteur au grand coeur. De là naît une relation complexe : pas tout à fait de l’amour, pas seulement de l’amitié, mais une complicité fragile, tissée de non-dits et de silences lourds. Pour protéger son beau-père malade, Duyên demande à Khang d’écrire de fausses lettres, comme si son mari était encore en vie. Ce mensonge, au départ anodin, devient le fil rouge d’un récit qui explore la douleur, la résilience et les attentes d’une communauté où chacun observe l’autre.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la beauté brute du film. La photographie en noir et blanc, signée Nguyen Huu Tuan, capture le Vietnam rural avec une douceur presque irréelle : des rizières qui dansent sous le vent, des rivières miroitantes, des visages burinés par la vie. Chaque plan semble murmurer une histoire, et pourtant, le film ne s’attarde jamais trop sur l’esthétique pour l’esthétique. Tout est au service de l’émotion. Oui, on peut reprocher quelques zooms un peu maladroits, typiques du cinéma de l’époque, qui cassent parfois la fluidité. Mais ce n’est là qu’un détail face à la puissance du propos.

Dang Nhat Minh, figure incontournable du cinéma vietnamien, ne cherche pas à faire un film universel, et c’est là sa force. Il ancre son récit dans une réalité bien précise : celle d’un Vietnam post-guerre, où les traditions pèsent lourd et où les blessures individuelles reflètent celles d’une nation. L’idée de faire écrire des lettres fictives par Khang, c’est plus qu’un ressort narratif. C’est une métaphore du déni collectif, de ce besoin de faire semblant pour avancer, quand la vérité est trop dure à porter. Et pourtant, le film ne tombe jamais dans le pathos larmoyant. Il y a une retenue, une dignité dans la douleur de Duyên, qui rend chaque scène plus percutante.

Le dernier tiers du film est un véritable uppercut émotionnel avec ses vingt ultimes minutes vous laissant un noeud dans la gorge, surtout quand Duyên doit affronter l’inévitable. La mise en scène, sobre mais implacable, fait monter la tension jusqu’à un dénouement qui, sans être grandiloquent, marque durablement. On sent que Dang Nhat Minh a voulu parler de deuil, mais aussi de reconstruction, dans un pays où chaque famille portait son lot de fantômes.

Le film connaît certes quelques défauts. Certains dialogues frôlent la naïveté, et des personnages secondaires, comme la petite amie de Khang, auraient mérité plus de nuance. On sent parfois une volonté de coller à une certaine morale traditionnelle, ce qui peut sembler un peu daté aujourd’hui. Mais ces petits manques s’effacent face à l’honnêteté du propos. Quand viendra le mois d’octobre n’essaie pas de nous en mettre plein la vue ; il veut juste raconter une histoire humaine, et il le fait avec une sincérité désarmante.


Deuxième partie

(Onzième saison)

L’ÂGE D’OR

(1930-1939, 5e partie)

LE RÉALISME POÉTIQUE (Suite)

JEAN RENOIR

Entre 1937 et 1939, Jean Renoir – déjà bien installé parmi les cinéastes français les plus importants et populaires de l’époque – atteint son sommet. Nous avions étudié lors de séances précédentes (2019 et 2020), les débuts cinématographiques du fils du grand peintre Auguste Renoir, notamment La petite marchande d’allumettes, Tire-au-flanc, Nana (trois films de 1928), La Chienne (1931), La Nuit du carrefour, Boudu sauvé des eaux (1932), Madame Bovary (1933), Toni, véritable annonciateur du néo-réalisme italien d’après-guerre (1935). Puis, marqué par le Front Populaire (1936), Le crime de monsieur Lange, suivi des Bas-fonds et de ce chef d’oeuvre de transition et hommage à son père, Une partie de campagne à qui nous avions consacré une analyse plan par plan. Si tous ces films précités suffiraient à n’importe quel cinéaste pour se tailler  une belle place dans les dictionnaires d’histoire du cinéma, le meilleur restait à venir. Et c’est sur quoi nous nous pencherons cette saison.
Et pour commencer, enchaînant avec Une partie de campagne, et juste avant La Marseillaise – son hommage à la Révolution française de 1789 (1938) qui sera au programme de la prochaine séance en novembre –, La Grande Illusion (1937).

Interrogez n’importe quel grand critique cinématographique ou cinéaste renommé dans le monde entier et demandez-leur quels sont les films de Renoir qui pointent au firmament du cinéma planétaire, et ils vous répondront invariablement : La Règle du jeu (1939) et La Grande Illusion (1937). C’est que ce dernier représente un chef-d’oeuvre intemporel sur l’humanité et ses chimères. Il ne s’agit pas juste d’un film sur la Première Guerre mondiale. C’est une méditation subtile, drôle et déchirante sur ce qui nous unit et nous divise, sur les barrières qu’on érige – entre nations, classes sociales, individus – et sur l’espoir tenace, parfois illusoire, de les dépasser. Près d’un siècle plus tard, ce film reste d’une modernité troublante, comme si Renoir avait capturé quelque chose d’essentiel sur la condition humaine.

L’histoire suit un groupe de prisonniers de guerre français, capturés par les Allemands pendant la Grande Guerre. On y trouve le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay), aristocrate raffiné, le lieutenant Maréchal (Jean Gabin), mécano gouailleur, et Rosenthal (Marcel Dalio), juif fortuné. Ils passent d’un camp à un autre, tentant des évasions, tissant des liens, confrontés à la fois à la camaraderie et aux tensions de leurs différences. Face à eux, le commandant von Rauffenstein (Erich von Stroheim), officier allemand aussi prisonnier de son propre code d’honneur que de la guerre elle-même.

Erich von Stroheim, Jean Gabin et Pierre Fresnay.

Renoir ne se contente pas de raconter une évasion : il explore ce qui fait de nous des êtres humains, dans toute notre complexité. Ce qui frappe d’emblée est la manière dont Renoir filme la guerre sans jamais montrer un combat. Pas de champs de bataille boueux, pas de fusillades. La violence est hors champ, mais son ombre plane partout : dans les murs des camps, dans les regards, dans les silences. Renoir préfère s’attarder sur les relations, les petites humanités. La scène où les prisonniers montent un spectacle de music-hall, par exemple, est d’une tendresse désarmante. Quand Maréchal entonne La Marseillaise devant un public de captifs, on sent l’élan patriotique, mais aussi la fragilité de cette ferveur face à l’absurdité du conflit.

Le titre, La Grande Illusion, est une clé. Quelle est cette illusion ? Celle de la guerre, qui promet gloire et victoire mais ne livre que désolation ? Celle qu’elle sera la der des der, comme ose l’espérer Maréchal à la fin, à quoi Rosenthal répond « tu te fais des illusions » (l’avenir lui donnera bien sûr raison) ? Celle des frontières sociales et nationales, qui séparent les hommes alors qu’ils partagent les mêmes désirs, les mêmes peurs ? Renoir ne donne pas de réponse tranchée, mais il pose la question avec une finesse rare. La relation entre de Boëldieu et von Rauffenstein, deux aristocrates liés par un monde en voie de disparition, est un des c?urs du film. Ils parlent la même langue, partagent les mêmes valeurs, mais la guerre les place dans des camps opposés. Leur respect mutuel, teinté de mélancolie, est à la fois magnifique et tragique.

Jean Gabin, avec son charisme brut et sa gouaille, incarne l’autre facette du film : celle de l’espoir, de la débrouillardise, de la vie qui continue. Son Maréchal, c’est le peuple, celui qui ne s’embarrasse pas de grands discours mais qui agit, aime, survit. On notera en passant et a posteriori, l’ironie à l’avoir ainsi nommé, lorsqu’on sait quel maréchal sera au pouvoir trois ans plus tard… Face à Gabin, von Stroheim est fascinant en officier allemand, raide dans son uniforme, mais déchiré par ses contradictions. Renoir, avec une empathie rare, ne fait de personne un méchant. Même les Allemands, dans ce film, sont humains, faillibles, prisonniers des mêmes illusions que les autres.

La mise en scène de Renoir est d’une fluidité sidérante pour l’époque. Ses plans séquences, où la caméra semble danser avec les personnages, donnent au film une vie organique. On a l’impression d’être dans ces camps, d’entendre les rires, les disputes, le bruit des bottes. La photographie, signée Christian Matras, capte à la fois la grisaille des prisons et la chaleur des moments de partage. Et puis, il y a cette fin, ouverte, suspendue, qui ne donne ni victoire éclatante ni désespoir total, mais quelque chose de plus vrai : l’incertitude de la vie.

La Grande Illusion a marqué son époque. Banni par les nazis, censuré en France sous Vichy, il a pourtant survécu, était restauré, admiré. Il a influencé et continue d’influencer des générations de cinéastes, de Woody Allen à Scorsese, pour sa capacité à parler de guerre sans la glorifier, à parler d’humanité sans la sanctifier. En 2025, alors que le monde reste fracturé par des conflits et des idéologies désespérantes, le film de Renoir résonne encore. Il nous rappelle que les illusions – celles des nations, des classes, des certitudes – sont tenaces, mais que l’espoir d’un monde plus fraternel, même fragile, vaut la peine d’être poursuivi.
La Grande Illusion n’est pas un film d’histoire, c’est un miroir. Et il est magnifique.

Il sera proposé une courte mais chaleureuse présentation du film par Jean Renoir lui-même (archive de 1957), ainsi qu’un long montage d’extraits du film réalisé par l’animateur de la séance.
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Prochaine séance (2/5): Vendredi 07 novembre de 14h15 à 17h45 à la Maison des Associations Nice-Garibaldi

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