

Vendredi 07 Novembre 2025 de 14H15 à 17H45 – Séance 2/5 pour la saison 2025-2026
Maison des Associations Nice-Garibaldi, Place Garibaldi (TRAM: Garibaldi)
Animation : Philippe Serve, fondateur et animateur de CSF (2002-2012)
PROLOGUE
L’HEURE DES MADELEINES
Des anciens grands films ramenés à la mémoire à partir de résumés-montages de quelques minutes proposés par l’animateur.
Lors de cette séance:
HOMMAGE À
CLAUDIA CARDINALE
Via un montage d’une douzaine de minutes du film
LA FILLE À LA VALISE
(La ragazza a la valigia, Valerio Zurlini, Italie, 1961)


Première partie
Regard sur un cinéaste ou une perle oubliée ou méconnue
2/5
Souvenirs de MARY PICKFORD
Via un regard sur le film
STELLA MARIS
(Le roman de Mary, Marshall Neilan, 1918)

Mary Pickford, la petite fiancée de l’Amérique
Avant de plonger dans Stella Maris, un mot sur Mary Pickford, car elle n’était pas juste une actrice, mais aussi une pionnière, une visionnaire, et une sacrée personnalité. Née en 1892 à Toronto, Gladys Louise Smith (son vrai nom) devient Mary Pickford sur les planches dès l’enfance, à 15 ans, avant de conquérir le cinéma. Avec ses boucles dorées qui lui valent son premier surnom de La fille aux boucles d’or, son visage d’ange et son charisme magnétique, elle incarne vite l’idéal de la jeune héroïne innocente, mais pleine de fougue. Pourtant, réduire Mary à une poupée sucrée serait une grosse erreur. Derrière son image, elle s’avéra vite une femme d’affaires redoutable, cofondatrice de la United Artists (Les Artistes associés) avec Charlie Chaplin, D.W. Griffith et son époux Douglas Fairbanks, autre star du cinéma hollywoodien de la période du muet, et aussi et une productrice influente qui contrôlait ses films de A à Z. Mary Pickford était aussi une actrice d’une modernité sidérante. Dans une ère où le muet imposait de tout exprimer par le regard et le geste, elle excellait à transmettre des émotions complexes sans jamais surjouer. Et Stella Maris est l’un des plus beaux exemples de cette alchimie.

Stella Maris : un double rôle, une assurance émotionnelle
Sorti en 1918, Stella Maris (Le roman de Marie en VF), réalisé par Marshall Neilan, est un mélodrame à la fois classique par le fond et audacieux par la forme, où Mary Pickford joue non pas un, mais deux rôles : Stella Maris, une jeune aristocrate riche, invalide et fragile, élevée dans un cocon qui la protège des misères du monde extérieur, et Unity Blake, une pauvre orpheline malmenée par la vie, au physique ingrat, mais au coeur immense. Ce contraste constitue le coeur du film, et Pickford y est tout simplement époustouflante. Tandis que Stella, clouée dans son lit par la maladie, vit dans un monde de conte de fées, Unity, elle, endure la cruauté d’une tante abusive et d’un destin qui ne lui fait pas de cadeaux. Leurs chemins se croisent à travers John, un journaliste (joué par Conway Tearle), dont les deux jeunes filles s’éprennent.
Dans la tradition des mélodrames des débuts du 7e art, le film mêle amour, sacrifice et tragédie avec une intensité qui serre le coeur. Ce qui rend Stella Maris si spécial est la performance de Mary Pickford. Jouer deux rôles dans un même film – les deux personnages partageant l’écran et dialoguant ensemble – constituait un défi technique à l’époque, mais surtout un tour de force d’actrice. Dans la peau de Stella, l’actrice – déjà âgée de 25 ans, mais dont la petite taille et le minois juvénile lui permettait souvent d’interpréter des adolescentes, voire des enfants –, apparaît lumineuse, éthérée, presque irréelle. En Unity, elle se transforme : voûtée, maladroite, le visage marqué par la souffrance, elle incarne une résilience bouleversante. Pas une seconde on ne doute qu’il s’agit de deux personnages distincts. Et pourtant, à travers ces opposés, Mary Pickford tisse un fil commun : une humanité profonde, qui transcende les classes sociales et touche droit au coeur.
Stella Maris ne s’avère pas qu’un mélodrame larmoyant. Oui, bien sûr, les spectateurs d’il y a maintenant plus d’un siècle gardaient leurs mouchoirs en mains, mais le film aborde des thèmes universels : les injustices sociales, le poids des apparences, la force des âmes face à l’adversité. La mise en scène de Neilan, sobre mais élégante, laisse toute la place au jeu des acteurs, et les intertitres, poétiques sans être pompeux, donnent au film un rythme qui tient encore la route. Visuellement, Stella Maris est un bijou du muet. Les jeux d’ombre et de lumière, les décors soignés (des manoirs opulents aux ruelles crasseuses), et bien sûr, le visage de Mary Pickford, capté avec une tendresse infinie, font de chaque plan une petite oeuvre d’art. J’ajoute à cela une musique d’accompagnement (selon les versions restaurées) qui amplifie l’émotion, et voici un film qui, même un siècle plus tard, reste captivant.
Stella Maris constitue une porte d’entrée parfaite pour découvrir Mary Pickford, une artiste qui a défini les débuts d’Hollywood tout en repoussant ses limites. Ce film, c’est elle à son apogée : une actrice capable de faire rire (elle était une grande actrice comique), pleurer et réfléchir en un seul regard. Et puis, Mary Pickford, c’est l’histoire d’une femme qui a pris son destin en main dans une industrie dominée par les hommes. À travers Stella Maris, elle nous rappelle que le cinéma est avant tout savoir raconter des histoires qui résonnent, peu importe l’époque. Mary Pickford demeure une étoile qui, même sans paroles, parle encore à nos coeurs.

Mary Pickford en Unity (à gauche) et Stella (à droite)
Deuxième partie
HISTOIRE DU CINÉMA FRANÇAIS,
DES ORIGINES À LA NOUVELLE VAGUE
(Onzième saison)
Épisode 32
L’ÂGE D’OR
(1930-1939, 5e partie)
JEAN RENOIR
(Suite)

Peu après la sortie de son chef d’oeuvre La Grande Illusion en juin 1937 (voir séance du CinémAtelier précédente), Jean Renoir se lance à l’automne dans ce qui se voulait plus qu’une leçon d’histoire sur la Révolution française, une épopée vibrante, chaleureuse et profondément humaine : LA MARSEILLAISE.

Financé en partie par une souscription publique de la CGT qui fournit machinistes et électriciens, le film est présenté pour sa première le 9 février 1938. Soutenu comme attendu par L’Humanité, il se fait éreinté par les journaux de droite, de manière tout aussi peu surprenante. Conçu en pleine effervescence du Front populaire, La Marseillaise retrace les débuts de la Révolution, de 1789 à 1792, à travers le destin d’un bataillon de volontaires marseillais monté à Paris. Renoir a choisi le sujet quasiment par défaut : « Le meilleur sujet, évidemment, serait la vie actuelle : la victoire de mai 1936, les grèves de juin… Ce serait magnifique : mais ce film ne sortira jamais. Alors nous nous sommes rabattus sur l’époque qui offrait le plus de similitude avec la nôtre : la Révolution française ». Au départ, il imagine une fresque d’une durée de 12 heures. Le film sera finalement six fois moins long.
Renoir n’entend pas proposer une oeuvre solennelle ou un cours magistral. Il choisit de raconter cette grande Histoire par le prisme des petites gens : artisans, paysans, citoyens ordinaires, qui portent en eux l’élan, les doutes et les espoirs d’une nation en bouleversement. Pas de héros en cape, pas de figures idéalisées : ici, on croise Bomier, le maçon gouailleur, ou Louison, la jeune idéaliste… Les dialogues sont souvent improvisés, ce qui contribue sans doute au ratage du film.


Car, disons-le, La Marseillaise est loin, très loin des chefs d’oeuvre passés ou futurs de Renoir. Celui-ci ne prend pas parti de manière manichéenne dans son film. Il tente de montrer les aristocrates avec nuance, parfois pathétiques, parfois sincères, mais ça ne marche pas vraiment, les personnages restant dans leurs clichés habituels : Louis XVI « gentil » et à côté de la plaque, une Marie-Antoinette méprisante et antipathique. Les révolutionnaires sont peints avec leurs contradictions. Une volonté de subtilité, marque habituelle d’un cinéaste qui croit en l’humain avant tout. On sent aussi l’écho de son époque : en 1937, face à la montée des fascismes, Renoir célèbre l’unité populaire et la liberté, avec des accents parfois (lourdement) propagandistes. Malgré ses bonnes intentions, La Marseillaise s’avère plus souvent ennuyeux que passionnant, laissant un sentiment de déception et de frustration.


Renoir enchaîne en 1938 avec une oeuvre d’un tout autre calibre : La Bête Humaine, adapté et transposé à l’époque contemporaine du roman d’Emile Zola. Il en fait un récit tragique, entre passion et désespoir, mêlant réalisme poétique, drame psychologique et une exploration crue des pulsions humaines, le tout porté par des performances mémorables et une mise en scène envoûtante.
Au coeur de La Bête humaine, on suit Jacques Lantier (interprété par un Jean Gabin au sommet de son art), un mécanicien de locomotive rongé par des pulsions violentes qu’il attribue à une sorte de malédiction héréditaire née dans l’alcoolisme de ses ancêtres, notamment son père (dans L’Assommoir, qui sera lui aussi porté à l’écran en 1956 par René Clément sous le titre de Gervaise, avec Maria Schell et François Périer). Amoureux de sa locomotive, La Lison, qu’il conduit avec une passion presque sensuelle, Lantier est un homme torturé, déchiré entre son désir de vivre une vie normale et les instincts incontrôlables qui le submergent. Sa rencontre avec Séverine (Simone Simon), la femme d’un sous-chef de gare, Roubaud (excellent Fernand Ledoux), va précipiter une spirale tragique. Séverine, manipulatrice et désespérée, entraîne Lantier dans une liaison passionnée, puis dans un complot pour éliminer son mari jaloux. Mais dans cet univers où les désirs s’entrelacent avec la violence, personne ne sort indemne.
L’intrigue, fidèle à l’esprit de Zola, explore des thèmes universels : la fatalité, la lutte contre ses démons intérieurs, et l’impossibilité d’échapper à son destin, thème fondamental du réalisme poétique. Mais Renoir, qui n’oublie pas de mettre l’accent sur l’humanité fragile de ses personnages, se réapproprie aussi l’histoire du grand romancier naturaliste et en fait une oeuvre séparée, existant pour elle-même.
Ce qui frappe dans La Bête humaine, c’est la manière dont Renoir marie la brutalité du réalisme à une poésie visuelle saisissante. Les scènes de trains, filmées avec une précision documentaire somptueuse, sont presque des personnages à part entière. Le sifflement des locomotives, la vapeur envahissant l’écran, les rails interminables : tout cela crée une atmosphère hypnotique, où la machine semble refléter l’âme tourmentée de Lantier. Renoir, fils du peintre Auguste Renoir, maîtrise la composition de chaque plan, jouant avec les ombres et les contrastes pour amplifier l’intensité dramatique.


Lantier (Gabin) mécanicien sur La Lison (à g.) et avec Séverine (Simone Simon, à dr.)
Le film s’inscrit pleinement dans le courant du réalisme poétique, aux côtés d’?uvres comme Le Quai des brumes de Marcel Carné (sorti la même année), qui avait là aussi Gabin pour vedette. Pourtant, Renoir se distingue par sa capacité à humaniser ses personnages, même dans leurs moments les plus sombres. Jean Gabin, avec son charisme brut et sa vulnérabilité, incarne un Lantier déchirant, tandis que Simone Simon apporte à Séverine une ambiguïté fascinante, à la fois victime et instigatrice, avec un côté chatte qui semble annoncer son personnage d’Irina dans le chef d’oeuvre de Jacques Tourneur Cat People (La Féline en VF) qu’elle tournera à Hollywood en 1942.
La Bête humaine n’est pas seulement un drame d’époque, il reste d’une modernité frappante. En explorant les pulsions destructrices et la lutte intérieure, Renoir touche à des questions intemporelles : jusqu’où nos instincts nous définissent-ils ? Peut-on échapper à soi-même ? Quel est le poids de l’hérédité ? Comment surmonter ses pulsions ? Le film, tout en étant ancré dans le contexte des années 30, avec ses tensions sociales et son esthétique pré-noir, parle encore aujourd’hui à quiconque s’interroge sur les contradictions de l’âme humaine. Il est aussi un regard sur la condition ouvrière, s’inscrivant dans la veine cinématographique du Front Populaire, un cinéma social et sociologique qui a hélas largement disparu des écrans français depuis l’après-guerre et la révolution petite bourgeoise et narcissique de la Nouvelle Vague.
La Bête humaine est un voyage dans un monde où passion et ragédie s’entrelacent, porté par la vision d’un des plus grands cinéastes français.

Prochaine séance (3/5)
Vendredi 23 janvier 2026
14h15 – 17h45
Maison des associations Garibaldi
