

Vendredi 20 Février 2026 de 14H15 à 17H45 – Séance 3/5 pour la saison 2025-2026
Maison des Associations Nice-Garibaldi, Place Garibaldi (TRAM: Garibaldi)
Animation : Philippe Serve, fondateur et animateur de CSF (2002-2012)
Court hommage à l’actrice et chanteuse
BRIGITTE BARDOT
PROLOGUE
L’HEURE DES MADELEINES
D’ anciens grands films ramenés à la mémoire à partir de résumés-montages de quelques minutes proposés par l’animateur.
Lors de cette séance:
JU DOU
(Zhang Yimou, Chine, 1990)

et
CASINO ROYALE
(John Huston, USA-GB, 1967)

Première partie
Regard sur un cinéaste ou une perle oubliée ou méconnue
3/5
ISAO TAKAHATA
Via un regard sur le film
LE TOMBEAU DES LUCIOLES
(HOTARU NO HAKA – Isao Takahata, Marshall Neilan, 1988, animation, Japon)

Le Tombeau des Lucioles : l’ombre la plus sombre du Studio Ghibli
Sorti en 1988, Le Tombeau des Lucioles (Hotaru no Haka) reste encore aujourd’hui l’un des films les plus déchirants jamais réalisés en animation. Quand on pense à Studio Ghibli, les images qui viennent spontanément sont souvent des esprits de la forêt, des châteaux volants, des jeunes filles qui rient au vent. Et puis il y a ce film-là. Un film qui ne propose aucune échappatoire magique, aucun souffle d’espoir fantastique. Juste deux enfants, un grand frère et sa petite sœur, qui marchent lentement vers un tragique destin au milieu des ruines de la fin de la guerre.
Isao Takahata, co-fondateur du studio avec Hayao Miyazaki, a toujours été l’autre moitié, moins connue du grand public occidental. Là où Miyazaki nous emmène dans des mondes oniriques, poétiques, toujours portés par un émerveillement devant la nature et une foi en l’humain malgré tout, Takahata regarde la réalité en face, sans filtre, sans consolation facile. Le Tombeau des Lucioles n’est pas une anomalie dans sa filmographie : c’est plutôt l’œuvre où toute sa démarche atteint une forme de paroxysme.

Avant Ghibli, Takahata avait déjà montré cette obsession pour le réel et l’intime. Il avait réalisé des séries télévisées remarquées et très ancrées dans le quotidien (Heidi, Anne la maison aux pignons verts, 3 000 lieues à la recherche de maman). Il filmait l’enfance, les petites joies, les grandes peines avec une précision documentaire. Même ses films plus tardifs – Souvenirs goutte à goutte (1991), Mes voisins les Yamada (1999), Le Conte de la princesse Kaguya (2013) – continuent cette ligne : une attention extrême aux détails du quotidien, aux silences, aux gestes ordinaires qui disent tout.
Le Tombeau des Lucioles est donc le point culminant de cette quête de vérité. Adapté d’une nouvelle semi-autobiographique d’Akiyuki Nosaka (qui avait lui-même survécu aux bombardements, mais perdu sa petite sœur adoptive), le film raconte l’histoire de Seita (14 ans) et Setsuko (4 ans) après le bombardement incendiaire de Kobe en mars 1945. Leur mère meurt brûlée vive, leur maison disparaît, leur père est parti à la guerre. Il ne reste qu’eux deux, une boîte de bonbons en fer et un monde qui s’effondre.
Takahata ne filme pas la guerre comme un spectacle. Il la filme comme une lente asphyxie. La faim qui ronge, les regards qui se détournent, l’administration qui refuse d’aider, les voisins qui jugent. Chaque plan est d’une justesse terrible : le reflet des flammes sur le visage de Setsuko, les lucioles qui brillent une nuit dans un abri anti-aérien, la petite main qui gratte le fond d’une boîte de bonbons vide… Rien n’est gratuit, rien n’est exagéré. Et c’est précisément cette retenue qui rend le film si poignant. Ce qui frappe aussi est la façon dont Takahata refuse tout manichéisme. Seita n’est pas un héros. Il est fier, obstiné, parfois égoïste. Il choisit de fuir plutôt que de s’humilier, et ce choix condamne sa sœur. Le film ne le juge pas, mais il ne l’excuse pas non plus. Il montre simplement que dans l’horreur, même les meilleures intentions peuvent devenir mortelles.

Dans l’histoire de Ghibli, Le Tombeau des Lucioles occupe une place à part. Sorti en double programme avec Mon voisin Totoro de Miyazaki (oui, le même jour !), il incarne l’autre visage du studio naissant : Miyazaki offre l’émerveillement et la douceur, Takahata la cruauté du réel. Ce contraste a longtemps défini Ghibli : un lieu où l’on pouvait tout faire, du conte de fées le plus lumineux au drame le plus noir. Takahata n’a réalisé que cinq longs-métrages pour Ghibli (contre dix pour Miyazaki), mais chacun marque profondément. Après Le Tombeau des Lucioles, il s’est offert des parenthèses plus légères ou expérimentales (les tranches de vie des Yamada, la beauté calligraphique de Kaguya), mais il n’a jamais renié cette exigence de vérité. Quand il meurt en 2018, beaucoup réalisent à quel point il était le « réaliste » du duo, celui qui n’a jamais voulu détourner le regard.
Le Tombeau des Lucioles n’est pas un film « agréable ». Il ne laisse pas de chaleur dans le cœur, mais une douleur empreinte pourtant d’une immense beauté. Il reste gravé, comme une cicatrice discrète et splendide. Trente-huit ans après sa sortie, il continue de faire mal, et c’est précisément pour ça qu’il est indispensable. Parce qu’il nous rappelle, sans un gramme de pathos superflu, que la guerre ne produit pas seulement des héros et des victimes anonymes : elle produit aussi des enfants qui meurent de faim en serrant une boîte de bonbons vide contre eux. Et que, parfois, les lucioles s’éteignent bien avant l’aube. L’actualité des deux dernières années à Gaza ne nous l’a que trop rappelé…

Deuxième partie
HISTOIRE DU CINÉMA FRANÇAIS,
DES ORIGINES À LA NOUVELLE VAGUE
(Onzième saison)
Épisode 32
L’ÂGE D’OR
(1930-1939, 5e partie)
JEAN RENOIR
(Suite)

Après La Grande Illusion et La Marseillaise (1937, évoqués lors des deux CinémAteliers précédents), Renoir enchaîne en 1938 avec La Bête Humaine, adapté (et transposé à l’époque contemporaine) du roman d’Emile Zola. Il en fait un récit tragique, entre passion et désespoir, mêlant réalisme poétique, drame psychologique et une exploration crue des pulsions humaines, le tout porté par des performances mémorables et une mise en scène envoûtante.
Au cœur de La Bête humaine, on suit Jacques Lantier (interprété par un Jean Gabin au sommet de son art), un mécanicien de locomotive rongé par des pulsions violentes qu’il attribue à une sorte de malédiction héréditaire née dans l’alcoolisme de ses ancêtres, notamment son père (dans L’Assommoir, qui sera lui aussi porté à l’écran en 1956 par René Clément sous le titre de Gervaise, avec Maria Schell et François Périer). Amoureux de sa locomotive, La Lison, qu’il conduit avec une passion presque sensuelle, Lantier est un homme torturé, déchiré entre son désir de vivre une vie normale et les instincts incontrôlables qui le submergent. Sa rencontre avec Séverine (Simone Simon), la femme d’un sous-chef de gare, Roubaud (excellent Fernand Ledoux), va précipiter une spirale tragique. Séverine, manipulatrice et désespérée, entraîne Lantier dans une liaison passionnée, puis dans un complot pour éliminer son mari jaloux et violent. Mais dans cet univers où les désirs s’entrelacent avec la violence, personne ne sort indemne.
L’intrigue, fidèle à l’esprit de Zola, explore des thèmes universels : la fatalité, la lutte contre ses démons intérieurs, et l’impossibilité d’échapper à son destin, thème fondamental du réalisme poétique. Mais Renoir, qui n’oublie pas de mettre l’accent sur l’humanité fragile de ses personnages, se réapproprie aussi l’histoire du grand romancier naturaliste et en fait une œuvre séparée, existant pour elle-même.
Ce qui frappe dans La Bête humaine, c’est la manière dont Renoir marie la brutalité du réalisme à une poésie visuelle saisissante. Les scènes de trains, filmées avec une précision documentaire somptueuse, sont presque des personnages à part entière. Le sifflement des locomotives, la vapeur envahissant l’écran, les rails interminables : tout cela crée une atmosphère hypnotique, où la machine semble refléter l’âme tourmentée de Lantier. Jean Renoir, fils du peintre Auguste Renoir, maîtrise la composition de chaque plan, jouant avec les ombres et les contrastes pour amplifier l’intensité dramatique.


Lantier (Gabin) mécanicien sur La Lison (à g.) et avec Séverine (Simone Simon, à dr.)
Le film s’inscrit pleinement dans le courant du réalisme poétique, aux côtés d’œuvres comme Le Quai des brumes de Marcel Carné (sorti la même année), qui avait là aussi Gabin pour vedette. Pourtant, Renoir se distingue par sa capacité à humaniser ses personnages, même dans leurs moments les plus sombres. Jean Gabin, avec son charisme brut et sa vulnérabilité, incarne un Lantier déchirant, tandis que Simone Simon apporte à Séverine une ambiguïté fascinante, à la fois victime et instigatrice, avec un côté chatte qui semble annoncer son personnage d’Irina dans le chef d’œuvre de Jacques Tourneur Cat People (La Féline en VF) qu’elle tournera à Hollywood en 1942.
La Bête humaine reste d’une modernité frappante. En explorant les pulsions destructrices et la lutte intérieure, Renoir touche à des questions intemporelles : jusqu’où nos instincts nous définissent-ils ? Peut-on échapper à soi-même ? Quel est le poids de l’hérédité ? Comment surmonter ses pulsions ? Le film, tout en étant ancré dans le contexte des années 30, avec ses tensions sociales et son esthétique pré-noir, parle encore aujourd’hui à quiconque s’interroge sur les contradictions de l’âme humaine. Il est aussi un regard sur la condition ouvrière, s’inscrivant dans la veine cinématographique du Front Populaire, un cinéma social et sociologique qui a hélas largement disparu des écrans français depuis l’après-guerre et la révolution petite bourgeoise et narcissique de la Nouvelle Vague.
La Bête humaine est un voyage dans un monde où passion et tragédie s’entrelacent, porté par la vision d’un des plus grands cinéastes français.
Le film sera notamment évoqué via une présentation de son œuvre par Jean Renoir lui-même (document de six minutes) et montage de séquences du film réalisé par l’animateur, et d’une durée d’environ un quart d’heure.

Prochaine séance (4/5)
Vendredi 27 Mars 2026
14h15-17h45
Maison des Associations Nice-Garibaldi
