CinémAtelier



Maison des Associations Nice-Garibaldi, Place Garibaldi (TRAM: Garibaldi)

Animation : Philippe Serve, fondateur et animateur de CSF (2002-2012)


D’ anciens grands films ramenés à la mémoire à partir de résumés-montages de quelques minutes proposés par l’animateur.

Lors de cette séance:

et

HORS JEU

(Jafar Panahi, Iran, 2006)


Première partie

4/5

Via un regard sur le film

(Hosszú alkony – Attila Janisch, 1997, Hongrie)

Un film sur le Temps

Le réalisateur Attila Janisch, signait son premier long métrage, L’Ombre sur la neige (Árnyék a Havon), en 1992. Cinq ans plus tard, il réalisait son second, Long crépuscule (Hosszú Alkony, 1997). Adapté de la nouvelle Le Bus, parue 32 ans plus tôt, de Shirley Jackson, écrivaine états-unienne spécialiste du récit fantastique et d’horreur (La Maison du Diable), le scénario d’András Forgách emmène le roman dans des directions inattendues. Comme son prédécesseur, c’est un film assez court de 70 minutes. Mari Törőcsik y incarne une professeure d’archéologie honorée au début du film. Elle évoque son âge : « Je conseille à tout le monde de vieillir. Les personnes âgées mangent peu, dorment peu et dorment d’un sommeil léger. Elles ont leurs souvenirs et un temps illimité. »

Cette scène estivale idyllique, baignée de lumière, va bientôt basculer dans un tout autre registre. Elle part rendre visite à une amie et se perd. Soudain, un bus arrive et le chauffeur l’incite à monter. Pour une raison inconnue, elle obéit. Le chauffeur est grossier et désagréable. Les passagers semblent tout aussi étranges. Au bout d’un moment, elle s’endort. La nuit tombe et un homme descend du bus sous la pluie et semble se faire renverser, sans que personne ne réagisse. On demande à notre protagoniste anonyme de quitter le bus. Après avoir erré un moment, elle parvient à se faire prendre en stop par deux camionneurs, et ce n’est que le début de ses tribulations.

Le voyage est manifestement d’ordre intérieur. Le temps et l’espace semblent constamment échapper à la professeure. Un médaillon aperçu au début, accompagné d’un tic-tac, évoque inévitablement Les Fraises sauvages (Ingmar Bergman, 1957). Ce n’est là qu’un des nombreux éléments habilement tissés dans le film. Une scène ultérieure avec une poupée ne détonnerait pas dans un film de Dario Argento. Notre personnage principal est constamment déconcerté par l’atmosphère onirique et surréaliste. Pourtant, elle ne semble jamais se laisser abattre par ses épreuves, mais reste résiliente en toutes circonstances, questionnant sans cesse le cours des événements, parfois avec une pointe de colère. Mari Törőcsik, célèbre actrice hongroise depuis les années 50, et sacrée Meilleure actrice au festival de Cannes 1976 pour son interprétation dans le film de Gyula Maar Où êtes-vous madame Déry ? livre une performance magistrale.

L’impact du film repose sur plusieurs facteurs. Janisch n’a réalisé que trois longs métrages. Nombre de ses collaborateurs ont participé à ces trois films. Le chef décorateur, Attila Kovács, en fait partie, et il est évident qu’il comprend parfaitement les objectifs du réalisateur. Il en va de même pour la monteuse, Anna Kornis. La même année, elle travaillait sur le splendide Witman Fiúk de János Szász et, vingt ans plus tard, elle montait Le Boucher, la Putain et le Borgne.

Gábor Medvigy était le directeur de la photographie de deux films de Janisch. Ce film, et Après la veille (Másnap) en 2004. Surtout connu pour sa photographie de Sátántangó (1994) du grand cinéaste Béla Tarr qui vient de nous quitter, Medvigy y déploie une signature visuelle remarquable, notamment grâce à ses mouvements de caméra caractéristiques et à sa maîtrise de l’obscurité, contribuant ainsi à une expérience cinématographique unique.

La structure du film rappelle par certains aspects l’œuvre d’Alain Resnais. On peut également citer Alain Robbe-Grillet, dont l’influence sera encore plus manifeste dans Másnap. Pourtant, le film ne tombe jamais dans la facilité stylistique et parvient à créer un univers qui lui est propre. Concernant Shirley Jackson, il est à noter que sa nouvelle, Les Gens de l’été, avait servi de modèle au film d’examen de Janisch. Intitulé Zizi (1982), ce film mettait en scène Mari Törőcsik et Júlia Nyakó. Forgách et Kornis y avaient également collaboré.

Après l’échec de la tentative d’évoquer l’univers de l’écrivaine dans Shirley, film de Josephine Decker (2020, avec Elisabeth Moss dans le rôle de Shirley Jackson), voici un film qui réussissait sur ce point… vingt-trois ans plus tôt.


Deuxième partie

(Onzième saison)

L’ÂGE D’OR

(1930-1939, 5e partie)

JEAN RENOIR

(Suite)

De désastre à film culte : La Règle du jeu (1939)

Considéré comme l’un des plus grands films de tous les temps, La Règle du jeu connut une sortie parisienne désastreuse en 1939. Accueilli par un public hostile, il fut un échec commercial. Retiré de la circulation, remonté et amputé d’au moins 30 minutes sur ses 106 minutes initiales, il fut finalement interdit par les forces d’occupation allemandes, ainsi que par le régime de Vichy, pour ses effets « démoralisants ». Les Nazis n’avaient déjà guère apprécié, euphémisme, La Grande Illusion, sortie deux ans auparavant et accusée de pacifisme. La Règle du jeu ne fut rediffusé dans sa version originale et intégrale qu’en 1959, sous la supervision de Jean Renoir, après la destruction du négatif original pendant la Seconde Guerre mondiale, et ce fut un triomphe au Festival de Venise. Mais il ne fut projeté dans son intégralité pour le grand public qu’en 1965, date à laquelle il fut réévalué par la critique et unanimement salué comme un chef-d’œuvre. Il fut élu deuxième meilleur film de tous les temps, derrière Citizen Kane (Orson Welles, 1941), lors d’un sondage international auprès de critiques en 1992, puis à nouveau en 2008 (ex-aequo avec La Nuit du Chasseur de Charles Laughton, 1955). Son influence sur les jeunes cinéastes de la Nouvelle Vague, de Truffaut à Resnais, en passant par Chabrol, fut immense. Et l’on ne peut évidemment pas ne pas penser à La Règle du jeu lorsque l’on visionne l’excellent Gosford Park, de Robert Altman (2001), Oscar du meilleur scénario original…

La brillante et amère comédie sociale de Jean Renoir, inspirée par Les Caprices de Mariannes, la pièce d’Alfred de Musset, se délecte de sa formule espiègle « à chacun ses raisons », ce qui explique peut-être en partie la conclusion du film, où riches et pauvres obéissent à des règles différentes en matière de sentiments. Il offre une critique acerbe de la société française corrompue, où le non-respect des règles de classe peut entraîner de graves conséquences, et dépeint la France comme une nation engluée dans ses conformismes sociaux. On peut y observer bien d’autres aspects déplaisants des classes supérieures, comme leur antisémitisme ordinaire (l’aristocrate Robert de la Chesnaye, au centre du film, est juif et considéré comme un métèque), leur xénophobie (son épouse, Christine, est autrichienne), leurs vies vides et leur incapacité à concevoir l’art autrement que comme une simple possession.

« Les règles du jeu », disait Jean Renoir, « sont celles qu’il faut respecter en société si l’on veut éviter d’être écrasé. » Le cinéaste qualifiait son film élégant et pessimiste de « description exacte de la bourgeoisie de notre temps », tout en le considérant comme un « drame gai ». Il fut tourné en 1939, après que la capitulation de la Tchécoslovaquie à Hitler, consécutive aux accords de Munich eut (faussement) « sauvé la paix ». Bientôt, il devint évident que cette initiative n’apporterait pas la paix, et un désastre s’abattit sur l’Europe. Renoir, pressentant la guerre et profondément bouleversé par les événements, pensa qu’il pourrait au mieux exprimer cet état d’esprit en créant une histoire dans la veine du théâtre comique français, une tradition où l’amour est le moteur de chaque personnage et où leurs occupations ne les détournent pas de cette quête. Il en résulta La Règle du jeu, une comédie de mœurs qui bascule dans la tragédie, à la fois absurde et profonde. Le fils du peintre Auguste Renoir écrivit le scénario avec Carl Koch, qui l’adapta, comme dit précédemment, des Caprices de Marianne. Il n’en resta pas forcément grand-chose, et un seul personnage conserva son nom : Octave, joué par… Jean Renoir lui-même.

Mais le film demeure néanmoins fidèle à l’esprit théâtral (outre Musset, il s’inspire aussi de Beaumarchais, des Jeux de l’amour et du hasard de Marivaux, de Molière), que l’on retrouvera après-guerre dans d’autres films de Renoir comme Le Carosse d’or (1953) ou plus généralement du spectacle avec French Cancan (1955) et Éléna et les hommes (1956). Le rythme, de plus en plus effréné, avec sorties et entrées intempestives du champ, le jeu très commedia del arte des interprètes, souvent improvisé, les échos d’un certain théâtre de boulevard, tout cela ramène incontestablement à la scène. Mais Renoir utilise aussi la grammaire cinématographique, souvent de manière sublime, comme avec l’utilisation de la profondeur de champ (formidable séquence dans un long couloir avec des personnages qui n’arrêtent pas de surgir de droite et de gauche, puis renversement de perspective par la caméra), ou encore toute la célèbre – à juste titre – longue séquence de la chasse, aux accents de pur documentaire s’achevant en un véritable massacre qui semble, au choix, rappeler la première guerre mondiale (Renoir y combattit et y fut blessé à deux reprises) ou annoncer la seconde qui approche…

Le film se déroule lors d’un week-end organisé pour la haute bourgeoisie, et dont le pic sera justement cette chasse, au domaine de La Colinière, propriété du riche aristocrate parisien, le marquis Robert de la Chesnaye (Marcel Dalio), et de son épouse autrichienne Christine (Nora Gregor, réellement mariée à un prince autrichien dans la vie). Invité à la chasse à la demande expresse d’Octave (Jean Renoir), ami d’enfance de Christine, l’aviateur André Jurieu (Roland Toutain) vient de rentrer en héros après avoir traversé l’Atlantique en solitaire. Loin d’être ravi de cet accueil chaleureux, il est profondément déçu que Christine, dont il est tombé amoureux et à qui il a dédié son vol, ne soit pas présente pour l’accueillir. Octave, sorte de bouffon espiègle, est aussi le meilleur ami d’André. Parmi les nombreux invités mondains présents à la chasse se trouve également Geneviève de Marrast (Mila Parély), la maîtresse mariée de Robert, que ce dernier souhaite quitter car il se rend compte qu’il aime sa femme et ne veut pas la perdre au profit de l’aviateur. Les domestiques sont au courant de tout ce qui se passe dans la haute société et, à leur manière grossière, imitent leurs supérieurs dans leur propre version de jeux de séduction, tout en les raillant secrètement.

Tout ça apparaît plaisant, léger, mais tourne peu à peu au vinaigre et se termine en pure tragédie dans un moment où les mondes des maîtres et des valets que l’on a vus en miroirs, se télescopent…

Sans doute le film français le plus influent de tous les temps. Un film à voir au moins une deuxième fois pour saisir toutes les subtilités voulues par Renoir.

Deux documents illustreront l’évocation du film : une présentation de six minutes par Jean Renoir lui-même, et un montage des meilleures séquences réalisé par l’animateur de la séance (durée : 20 minutes).


Prochaine séance (5/5)

Maison des Associations Nice-Garibaldi

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