
Samedi 01 Mars 2025 à 20h
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Hala Elkoussy, Egypte, 2025, 1h49, vostf
East of Noon est une fable, celle d’un jeune prodige, Abdou (19 ans), qui fait de sa musique un outil de révolte contre ses aînés, dans une contrée confinée hors du temps. Shawky (70 ans), le bouffon excentrique, règne sur ce monde en mêlant spectacle et terreur. Jalala (75 ans), la conteuse, soulage les peines des hommes avec des histoires de la Mer que nul n’a jamais vue.
Notre Article
par Josiane Scoleri
East of noon a très certainement été une des très bonnes surprises de la Quinzaines des réalisateurs l’an dernier. Un film totalement inattendu et totalement inclassable, capable de passer sans à-coups du burlesque au poétique et de la satire politique à la métaphore onirique. C’est un film qui frappe par son audace. D’abord dans ces images. Hala Elkoussy a opté pour un Noir et Blanc sale, qui suinte l’enfermement et le manque de perspectives. Mais, tout d’un coup, sans crier gare, la réalisatrice passe à la couleur pour des plans souvent très brefs, ouverts sur une mer d’un bleu infini. Ça dure à peine le temps d’un battement de paupière et nous retournons à la grisaille ; ça nous dit sans doute le coeur encore palpitant de ceux qui n’ont pas encore renoncé à l’ailleurs. Ces respirations subites nous surprennent à chaque fois. Parce que pour l’essentiel, nous sommes au contraire enfermés, comme les personnages du film, dans une sorte de prison à ciel ouvert tenue d’une main de fer par un dictateur parfaitement grotesque, où même la mer est barrière. D’ailleurs les enfants « apprennent » à nager à plat ventre sur un tapis…
Les personnages relèvent eux aussi de la même audace qui caractérise le film tout entier. À commencer par Maître Shawky lui-même, tyran de son état et vaguement chanteur de music-hall pour divertir le bon peuple. Nous savons depuis que les deux fonctions ne sont pas incompatibles. Les danseurs qui font le choeur derrière lui sont, soit dit en passant, absolument irrésistibles !
Ce qui est particulièrement savoureux dans East of noon, ce sont les mille petits détails qui parsèment le film, comme par exemple le sucre en morceaux qui est à la fois une précieuse drogue légale et une monnaie d’échange. Ou encore les tenues du dictateur entre militaire d’opérette et costumes de clown. En contre-point, se dresse Galala – la merveilleuse Mehna El Batrawi – grand-mère mi-conteuse, mi-magicienne qui tient un entrepôt plein de bric-à-brac hors d’âge. Galala est la mémoire du peuple, elle parle par aphorismes. Elle est aussi belle et digne que Shawky est ridicule. On sent que ces deux-là se connaissent depuis bien longtemps. Galala a ses entrées au Palais et mène sa barque sans crainte d’être inquiétée. Les deux que tout oppose sont néanmoins bel et bien les garants du statu quo.
C’est encore une finesse du film de suggérer les connivences de fait entre pouvoir et contre-pouvoir. D’ailleurs, Galala pourrait se traduire par quelque chose comme Abracadabra. C’est tout dire. Ainsi Galala proclame-t-elle : « L’imagination est un remède », sous-entendu elle permet de s’évader et d’oublier un peu la laideur du monde. Abdo, son petit-fils lui rétorque « Non, c’est une maladie » : elle endort et empêche la révolte. Abdo finira d’ailleurs par rompre avec cette grand-mère qui s’accommode finalement assez bien de la situation.
Car il faut aussi parler des jeunes qui font face à la génération au pouvoir. Les deux personnages Abdo et Nunna sont la vitalité incarnée. Lui est musicien, il a un vieux magnéto planqué sous son imper à la Harpo Marx et s’est bricolé un ‘‘studio’’ dans sa chambre où trente-six objets de récup’ lui servent de percussions. Nunna est un personnage féminin complexe. Elle accepte de se prostituer dans des conditions sordides avec le commissaire et ses sous-fifres pour manger à sa faim. Mais, loin d’être uniquement une victime, c’est surtout une jeune femme qui sait ce qu’elle veut : partir avec Abdo, son amoureux, partir et ne pas revenir. Les deux sont formidablement joués par les deux jeunes acteurs : Omar Rozek et Faysa Shama. Le rythme change dès qu’ils apparaissent à l’écran. Ils virevoltent plus qu’ils ne marchent.
Le film progresse ainsi entre humour noir et poésie gentiment surréaliste, inventif et drôle, tout en décrivant les pires caractéristiques de toute dictature : la corruption, l’enfermement, la novlangue qu’il faut sans cesse décrypter, la répression, la misère, etc… East of noon est impitoyable dans ce registre-là, mais l’esthétique volontairement bricolée du film nous met à l’abri de toute boursouflure. C’est précisément ce qui en fait un film profondément politique.
N’oublions que Hala Elkoussi est égyptienne et qu’en termes de dictature qui ne dit pas son nom, l’Egypte a une solide expérience.
La mise en scène est plus savante qu’elle n’en a l’air avec ces intermèdes chorégraphiés ou ces personnages déguisés qui créent un décalage supplémentaire entre réel et imaginaire au même titre que les plans en couleurs. De plus, le montage, très fluide, permet des changements de rythme entre l’histoire d’Abdo et Nunna dotée d’une certaine progression dramatique et le sur-place du pouvoir et de la vieille génération. De ce point de vue-là, Galala est aussi statique que Shawky. Cette alternance entre moments plus enjoués autour d’Abdo et Nunna et scènes plus lentes pour signer à la fois le pouvoir décadent et la résignation incarnée par Galala constitue la colonne vertébrale du film.
Le dénouement commence comme un clin d’oeil, avec une fausse annonce diffusée par Abdo sur les hauts parleurs de la ville (Bonjour Orson Welles !) pour se terminer sur la magnifique scène finale en couleurs au bord de la mer, avec même quelques prises de vue sous-marines au milieu des coraux. Toute la population est là, insouciante et paisible. Une statue antique de pharaon, qu’on ne distingue pas tout de suite, est allongée dans l’eau au premier plan.
East of noon, deuxième long-métrage de la réalisatrice, s’avère ainsi, sous ses aspects volontiers loufoques, à la fois une belle découverte et un grand moment de cinéma.
Sur le web

Après des études à l’Université américaine du Caire, où elle est née en 1974, et une maîtrise du Goldsmith College de Londres en 2002, Hala Elkoussy s’illustre dans le domaine de la photographie et produit plusieurs courts métrages qui sont présentés dans des lieux de création contemporaine à travers le monde : la Biennale d’Istanbul, la Tate Modern ou le Centre Georges Pompidou. Elle fonde en 2004 un collectif d’artistes visuels et entre en résidence deux ans plus tard à l’Académie royale des beaux-arts d’Amsterdam. Elkoussy publie en 2013 un journal photographique sur la vie urbaine après la Révolution égyptienne. Son premier long métrage, Cactus Flower, présenté en première mondiale au Festival de Rotterdam en 2017, poursuit ce travail de topographie, en s’intéressant à la vie de deux femmes qui essayent de survivre dans une ville du Caire au bord de l’effondrement. Telle une fleur de cactus, à la fois hostile et séductrice, la ville occupe une place centrale dans la construction du film, pour ne pas dire qu’elle y joue le premier rôle, les deux héroïnes ne parvenant à surmonter leur quotidien et leur détresse qu’en se réfugiant dans leur imaginaire, matérialisé par des intermèdes musicaux, chantés ou dansés, dans la grande tradition du cinéma égyptien. Au cœur de ce film, figure une grande actrice du cinéma arabe, Menha El-Batrawi, qu’on retrouve dans le second long métrage d’Hala Elkoussy, East of Noon (2024), présenté à la Quinzaine du dernier Festival de Cannes. L’action de ce film-fable se déroule dans une Égypte fantasmée, où les personnages, en lutte avec un pouvoir tyrannique, ne doivent leur liberté qu’à leur capacité à s’inventer des rôles et des histoires, à se jeter littéralement à l’eau, puisque c’est la mer qui figure ici un ailleurs possible. Tout en oppositions et contrastes, le film n’hésite pas à explorer les extravagances du réel, les méandres du désir, les ruses de la vérité, guidé, dans ses moments les plus réussis, par une irrépressible pulsion de vie qui rappelle certains accents du cinéma de Youssef Chahine. De quoi nous donner très envie de suivre la trajectoire cinématographique de cette artiste.

« C’est un petit bijou, poétiquement parlant peut-être le plus beau film du Festival de Cannes cette année. Avec East of Noon, présenté en première mondiale à la Quinzaine des cinéastes, l’Égyptienne Hala Elkoussy, née en 1974, artiste, plasticienne, photographe, sculptrice, se transforme avec son deuxième long métrage en une Shéhérazade dans une Égypte moderne fantasmée, entre rêve, révolte et répression. Entretien avec une réalisatrice qui démasque les dictateurs avec un morceau de sucre et déchaîne des vagues avec de simples draps. Interrogé sur le point de départ de son film, la réalisatrice déclare: À certains moments de ma carrière, de ma vie personnelle, je me demandais : « Mais quel rôle joue la peur dans la vie des gens ? C’est un sentiment qui est partout, cela influence tout et ça change tout. On pourrait dire que c’est peut-être le sentiment le plus important dans l’histoire de l’humanité. C’est le point de départ, la question : quand a-t-on peur ? ». Elle ajoute : le film est aussi une critique très consciente du rôle de l’art, du rôle des médias. Qu’est-ce qu’ils apportent aux gens ? Et qu’est-ce qu’ils auraient-ils apporté aux gens dans un monde meilleur ? S’ils n’étaient pas complices, comment pourrait être le monde ? » (rfi.fr)
« Deuxième film de la cinéaste et artiste visuelle égyptienne Hala Elkoussy, East of Noon est un joli capharnaüm avant-gardiste qui nous sort des sentiers cannois.
Véritable fable ubuesque, East of Noon prend place dans un Moyen-Orient dystopique, où Abdo, un jeune homme fou de musique qui glane des sons de rue, tente d’échapper à un pouvoir autoritaire bouffon. Le film frappe tout d’abord par la création, rafraîchissante dans le palmarès Cannois, d’un univers totalement unique. Tourné en pellicule noir et blanc, il est fait de tapis et de bric-à-brac baroques qui meublent d’immenses hangars. Le seul exutoire reste la mer, présente uniquement dans les rêves des personnages et toujours accompagnée d’un superbe passage à la couleur, comme une promesse de liberté qui hante les histoires de la grand-mère d’Abdo.

Des fables pour endormir le peuple dans la grisaille, comme le fait le régime totalitaire en place, avec des contes et des spectacles de cabarets grotesques, mais aussi des histoires pour se sauver, car c’est grâce à l’invention d’un mystérieux trésor qu’Abdo libérera la population. Dans tout ce capharnaüm d’objets et de récits, on sent qu’Hala Elkoussy, artiste visuelle de formation, tente de faire tenir en deux heures, tous les éléments d’un univers mental qu’elle se construit depuis toujours, quitte à rendre son film confus. Un bémol que l’on pardonne facilement tant il est rare de percevoir à ce point, tout l’enthousiasme créatif d’une cinéaste. » (lesinrocks.com)
« Avec East of Noon, Hala Elkoussy nous entraîne dans un conte populaire qui oscille entre Les Mille et Une Nuits et Ubu roi, dont on perçoit les clins d’exil tout au long du récit et où de merveilleux jeunes gens tentent de survivre à l’autocratie d’un tyran infantile. Ce deuxième long métrage de Hala Elkoussy, détonne par sa forme hurluberlue, insolite et saugrenue au sein du cinéma africain et arabe et rappelle les classiques des années 60-70.

Dans ce décor, hors d’une époque ou d’un lieu précis, qui sert de toile de fond à l’ingénieux récit, East of Noon semble s’imposer comme une satire des rouages d’une autocratie en difficulté et de sa vulnérabilité inhérente face à la vision déchaînée de la jeunesse d’un monde meilleur. Il évoque un mélange d’éléments mélodramatiques, comme le groupe de rock américain Head East ou A l’est d’Eden (1955) d’Elia Kazan. Hale Elkhoussy joue essentiellement et harmonieusement avec des éléments passés du cinéma comme une allégorie avec ce conte de fées délicat en noir et blanc sur un monde cauchemardesque quelque part au Moyen-Orient.
Dans East of Noon, son nouveau film sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes 2024, Hala Elkoussy conte l’histoire d’Abdo, un musicien qui se rebelle contre ses aînés, cherchant la liberté à travers son art dans un monde confiné, hors du temps. Dans un village lointain entouré de sable, Galala (Menha Batraoui) raconte l’histoire d’un peuple effrayé dont l’imagination lui a échappé. Elle prend soin de son petit-fils, Abdo (Omar Rozek), ce jeune musicien en herbe à qui elle conseille de s’accrocher à ses rêves de s’échapper, de ce nul part sablonneux et d’envisager une vie meilleure et luxuriante au bord de la mer. La petite amie d’Abdo, Nunna (Fayza Shama), pourrait être enceinte, une situation qui les forcera soit à fuir, soit à subir une tragédie sous les étranges diktats de leur dirigeant, Shawky (Ahmed Kamal), ou « Showman Shawky » comme on l’appelle désormais, qui contraint ses sujets à se plier à sa volonté en utilisant des billets de loterie et des morceaux de sucre comme monnaie.
Il faut un certain temps pour s’orienter dans cet univers, on s’immerge progressivement et on finit par savourer les messages qui émanent de ce film, des déclarations puissantes sur ce qui constitue le moyen le plus profond de survivre à une autocratie : en restant dévoué à l’imagination et au processus créatif. » (j-mag.ch)
Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.
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