
Vendredi 19 Septembre 2025 à 20h
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Ratchapoom Boonbunchachoke, Thaïlande, 2025, 2h10, vostf
Après la mort tragique de Nat, victime de pollution à la poussière, March sombre dans le deuil. Mais son quotidien bascule lorsqu’il découvre que l’esprit de sa femme s’est réincarné dans un aspirateur. Bien qu’absurde, leur lien renaît, plus fort que jamais — mais loin de faire l’unanimité. Sa famille, déjà hantée par un ancien accident d’ouvrier, rejette cette relation surnaturelle. Tentant de les convaincre de leur amour, Nat se propose de nettoyer l’usine pour prouver qu’elle est un fantôme utile, quitte à faire le ménage parmi les âmes errantes…

Ratchapoom Boonbunchachoke est un cinéaste d’origine Teochew-Hainanaise. Né, élevé et basé à Bangkok, il est diplômé du département cinéma de l’Université Chulalongkorn. Il travaille actuellement à temps plein comme scénariste pour un studio, écrivant des longs métrages commerciaux et des séries télévisées. Outre l’écriture, il enseigne également la théorie du cinéma et l’écriture de scénarios dans les universités et travaille comme critique de cinéma.
En 2020, Ratchapoom a été sélectionné pour participer au programme Berlinale Talents. Son court métrage Red Aninsri; Or, Tiptoing on the still trembling Berlin wall a été sélectionné pour Locarno en 2020 et a remporté le Prix du Jury Junior – Léopards de Demain (Compétition Internationale). Plus récemment, il a développé une série de films de différentes durées explorant l’histoire coloniale et la situation postcoloniale de la Thaïlande. Fantôme Utile est son premier long métrage.
«La Thaïlande est un pays rempli de fantômes, car de nombreux décès ne sont pas officiellement clos, avec plusieurs meurtres non élucidés et des disparitions forcées. Je pense que les artistes en général, et les cinéastes en particulier, sont les alliés des fantômes. Nous mettons notre expertise, nos instruments et nos compétences à leur service, pour donner forme à leurs paroles. Alors que les fantômes sont généralement difficiles à percevoir de façon directe, le cinéma est le moyen idéal pour leur donner une forme». (Ratchapoom Boonbunchachoke )
Dans le film, le personnage de Nat décède après avoir été victime de pollution à la poussière. Un phénomène loin d’être anodin en Thaïlande et qui a en partie été causé par les grandes industries du pays. Ratchapoom Boonbunchachoke s’en est inspiré dans son histoire, tout en utilisant dans le même temps un aspect plus métaphorique du terme « poussière« . En effet, en Thaïlande, le mot désigne les personnes qui sont traitées comme des moins que rien, que l’on oublie et qui sont presque semblables à des fantômes, en raison de leur invisibilité.
La première source d’inspiration de Ratchapoom Boonbunchachoke pour Fantôme Utile a été une légende bien connue en Thaïlande : celle de Mae Nak. Il s’agit d’une histoire d’amour interdite entre une femme fantôme et son mari encore vivant. Une légende qui fait partie de la culture populaire dans ce pays et qui a inspiré de nombreux films, feuilletons et autres pièces de théâtre.
Avec Fantôme Utile, Ratchapoom Boonbunchachoke a cherché à trouver le bon équilibre entre rêve et réalité, comme cela est le cas dans les films de plusieurs cinéastes européens qui figurent à son panthéon artistique, tels que Jacques Rivette, Manoel de Oliveira, Raoul Ruiz ou encore Chantal Akerman.
Le réalisateur a placé plusieurs références au contexte politique thaïlandais dans son film. Lors de l’écriture du scénario, il a notamment été inspiré par la récente vague de destruction et de démolition des bâtiments du « Khana Rasadon« , plus connu sous le nom de « Parti du Peuple« . Plus que la destruction de structures physiques, ces évènements ont eu l’effet d’un véritable choc sur le cinéaste qui y a surtout vu l’effacement d’une idéologie et d’une mémoire ancrées dans ses bâtiments. Des valeurs effacées que Ratchapoom Boonbunchachoke envisage comme des sortes de « fantômes » qu’il convient désormais d’écouter.
Ce film a été présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2025.
Notre Critique
par Sylviane Socci
«Quelques particules de poussière ont à jamais changé ma vie de ladyboy».
Des particules de lumière scintillent sur l’écran dès l’ouverture du film, un bas-relief s’offre à la contemplation en divers plans fixes sur une musique de Maurice Ravel Ondine M 55. Nous entrons dans un monde de beauté et de poésie. Sur le regard-caméra d’une chèvre le titre Fantôme Utile apparaît. La caméra lentement découvre une harpiste. L’air «ce n’est qu’un au revoir» intrigue. Encore quelques plans fixes puis l’enchantement est rompu, décadrage : un panneau publicitaire annonce la couleur. Le monde nouveau détruit le passé, les relations humaines, par un urbanisme de la fonctionnalité. Fondu enchaîné : la poussière balaie le cadre au son nostalgique de la harpe. Le film ne nous embarque pas dans un voyage tranquille .
Le 1er long-métrage de Ratchapoom Bounbunchachoke met le spectateur face à un divers éparpillé mais ne le perd pas. «En essayant de raconter l’histoire directement, sans couches, elle me semblait sèche et nue». Par un montage de correspondances, les effets de rythme, le jeu sur le grain de la photographie, la variété des cadrages mettent en écho des morceaux de réel et donnent la force du propos. Les ouvertures à l’iris introduisent à des scènes oniriques. Désireux d’expérimenter avec la narration, Bounbunchachoke qualifie sa vision : “perversité élégante” et “élégance perverse”. «L’inattendu me fascine: les films qui abordent des questions sérieuses de manière ludique, ou des thèmes légers avec profondeur et sophistication».
La mort n’efface pas le mort. Aspiration à la présence.
Une voix off introduit un premier récit dans lequel s’enchâsse celui d’un réparateur d’aspirateur. Par un acte de résistance, les fantômes dont l’ouvrier, Nat, le jeune étudiant victime de la répression politique, refusent de disparaître. Ce n’était qu’un au revoir. Les traces de la souffrance de l’ouvrier qui s’est tué à travailler restent indélébiles sur le sol même de son agonie, mémoire des traitements infligés au nom de la rentabilité. L’histoire de Nat ( interprétée par une actrice de renom), épouse aimante et aimée de March, est inspirée d’une des trois légendes de fantômes les plus répandues en Thaïlande, celle d’une jeune femme enceinte dont le mari est appelé à la guerre. Morte en couches, elle réapparaît fantôme, à l’insu du veuf. L’idée farfelue est le rôle donné, dans une scène d’amour burlesque sur un lit d’hôpital, à un aspirateur (littéralement «machine désirante») de couleur rouge flamboyant comme la chevelure de Nat. Attentif au moindre détail, Bounbunchachoke s’attache à la caractérisation de Nat en accord avec l’aspirateur : sa forme étrange et sa légère inclinaison vers l’avant permettent d’exprimer l’humilité de Nat. La présence du cercle lumineux est davantage motivée par des raisons pratiques que par une signification particulière. La lumière brillante est utilisée pour donner un signe de vie à la machine.
Fantôme (phantasia) utile, oxymore piquant.
Le culte des esprits a traversé l’histoire des peuples asiatiques, et garde encore aujourd’hui une notoriété d’importance. Au carrefour de plusieurs cultures, ces croyances se sont développées en Thaïlande au contact de la société khmer hindouiste à partir du XIIe siècle et renvoient à l’opposition entre deux types d’esprit… soit bienveillants, soit malveillants. Surgi comme par effraction dans la trame d’une narration dans la narration, Dr. Paul, agent de l’aspiration d’un pouvoir autoritaire à annihiler toute opposition, s’attache, en prenant différents costumes, à jouer du désir de Nat pour en faire son efficace alliée. Paternaliste, il sait que l’ «on ne tient le corps et l’âme qu’aussi longtemps que durent la crainte et l’espérance». (Spinoza, Le traité politique).
Caméra de surveillance. Fantômes de la liberté . Du romanesque au politique.
Plusieurs scènes dévoilent la surveillance par des caméras omniprésentes. Ainsi Suman, pourtant harcelée par les membres de sa belle-famille qui l’ont à l’oeil, épie son fils. Orwell, en 1948, dénonçait dans 1984 l’emprise du totalitarisme sur les consciences, Bounbunchachoke sans prendre le chemin du documentaire, ni du film militant, dans une fantaisie débridée qui laisse le spectateur penser librement, fait oeuvre de mémoire. Les traces des personnes, telles des poussières, sont traquées même dans les rêves. «La découverte de la salle d’électrochocs» dans une université en Thaïlande «a été miraculeuse !…son design surréaliste ajoute une atmosphère unique». Malgré son amour pour Nat, March réagit. Son arme, le livre, document de vérité historique, pouvoir de celui qui aspire à la liberté. Il lit pour préserver la mémoire des événements violents qui ont opposé, «chemises rouges» résistant pour la sauvegarde d’un début de démocratie, forces de l’ordre et «chemises jaunes», partisans de la monarchie autoritaire. Censurer les livres c’est refuser tout esprit critique. Ainsi le film échappe à sa seule dimension romanesque. Il rappelle que l’histoire du pouvoir en Thaïlande a été et demeure marqué par la violence. 19 mai 2010 : assaut final contre les «chemises rouges». 23 mai 2010 : palme d’or du Festival de Cannes 2010 attribuée au Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. Le crescendo de l’ostinato frénétique (Sergey Kuryokhin, The tragedy in the style of minimalism) casse le climat musical des premières séquences ( Féerie pour solo de harpe Marcel Tournier allié au charme de Maurice Ravel) en accord avec les images de retour des refoulés. Souffle de révolte contre les despotes négateurs d’histoire et de liberté. A propos des personnages de La recherche du temps perdu, Eugène Green écrit: «C’est cette cohue de fantômes entourant l’éternité bornée de deux gâteaux du narrateur qui rejoint l’art de la bande dessinée, et qui annonce le dépassement du roman par ce qui sera l’art majeur du vingtième siècle: le cinématographe.(Présences – Essai sur la nature du cinéma, p.142)
Sur le Web

« «Aucune justice ne paraît possible ou pensable sans le principe de quelque responsabilité, au-delà de tout présent vivant, dans ce qui disjointe le présent vivant, devant les fantômes de ceux qui ne sont pas encore nés ou qui sont déjà morts, victimes ou non des guerres, des violences politiques ou autres, des exterminations nationalistes, racistes, colonialistes, sexistes ou autres, des oppressions de l’impérialisme capitaliste ou de toutes les formes du totalitarisme» [Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993, p. 15 – 16]. Dans les premières pages de Spectres de Marx, Jacques Derrida invitait à penser une autre manière d’être là en étant avec, plus précisément avec les fantômes du passé ou de l’avenir, sans quoi la question politique ne pouvait selon lui être envisagée. C’est le problème très sérieux au coeur de Fantôme Utile dont le pitch, inspiré d’un célèbre conte du folklore thaïlandais [La légende de Mae Nak Phra Khanong raconte l’histoire d’une femme enceinte qui meurt alors que son mari se trouve sur le front. Une fois celui-ci rentré, elle reste en tant qu’ectoplasme à ses côtés, avant que le village voisin ne commence à la pourchasser], ressemble pourtant de loin à celui d’une comédie absurde : Nat meurt des suites d’une maladie pulmonaire et son fantôme prend possession de l’un des aspirateurs fabriqués à la chaîne dans l’usine familiale de March, son mari endeuillé. Après avoir pris conscience du phénomène, ce dernier cherche à convaincre ses proches d’accepter la présence incongrue de l’ectoplasme. Farouchement contre, la famille de March va finir par se résigner avant de trouver une manière d’utiliser la spectralité de Nat à des fins pécuniaires. Considérés dans un premier temps comme des parasites perturbant la chaîne de production (un ouvrier mort au travail hante par exemple l’usine familiale en prenant possession de plusieurs machines), les fantômes deviennent donc utiles dès qu’ils peuvent être exploités comme une nouvelle forme de main d’oeuvre…
… Comment lutter contre l’aspiration de la mémoire et du passé à laquelle nous entraîne un système capitaliste cultivant à dessein sa propre amnésie ? En apprenant à «vivre avec les fantômes, dans l’entretien, la compagnie ou le compagnonnage, dans le commerce sans commerce des fantômes» répondait Derrida. Avec ses ouvriers morts au travail devenus esprits vengeurs et ses militants assassinés qui refont surface dans un dernier acte cathartique, Fantôme Utile ajoute qu’il faut continuer à re-raconter, en permettant par la transmission d’un ou de plusieurs récits la revenance des morts engloutis de l’histoire. «Revenir est un acte de protestation», conclut le personnage écoutant la fable de Nat et March tandis que, plus tard, l’employée d’un homme politique désireux d’exploiter les pouvoirs fantomatiques de Nat déplore le fait que «les jeunes ruminent plus le passé que les vieux conservateurs». Au regard de ce que le film déploie à travers l’ensemble de ses situations, qu’elles soient grotesques ou tragiques (par exemple la trahison de Nat envers ses camarades fantômes dans l’espoir, illusoire, de fonder le foyer qu’elle n’a pas pu avoir de son vivant), difficile de ne pas penser au cinéma d’Apichatpong Weerasethakul, compatriote de Boonbunchachoke tout aussi préoccupé par la remémoration politique, la réincarnation bouddhiste et la spectralité en général. Une différence les distingue toutefois : si Boonbunchachoke raconte peu ou prou la même chose que son aîné (apprendre à se remémorer pour vivre avec), il le fait de manière beaucoup plus didactique, mais aussi peut-être plus joueuse, en embrassant notamment les codes d’un cinéma queer et pulp. Contrairement à Oncle Boonmee, Cemetery of Splendour ou encore Memoria, Fantôme Utile n’a pas grand-chose de solennel ou de panthéiste. Mais sa clarté permet en retour d’appréhender concrètement les contours et les dynamiques de la lutte mémorielle, avec des rapports de classe se déployant à l’intérieur d’un réseau complexe de revenances, de remémorations, d’effacements et d’oublis entrelacés. » (critikat.com)

« … Dans son film, Ratchapoom Boonbunchachoke convoque les spectres à tous les étages de la société, dans un mouvement embrassant tant l’intime (la passion amoureuse) que le collectif (le combat contre la dictature), et sur tous les tons, de la comédie sentimentale, voire érotique, à la dystopie option électrochocs. Sophistiqué, le film avance au gré de récits enchâssés — il y a une histoire dans l’histoire, mais aussi des rêves, de quoi rendre l’ensemble un poil trop copieux, sans doute, mais qu’importe, la liberté l’emporte, le culot paie. La simplicité également, à rebours des blockbusters et de leurs effets spéciaux…Les fantômes sont comme chez eux au cinéma, en règle général, et en particulier dans ce long métrage original, drôle et profond, qui accède aux songes des endeuillés par des ouvertures à l’iris et semble promettre, les yeux dans les yeux, armé de sa belle naïveté, que non, rien de rien, il n’oubliera rien. » (telerama.fr)
« … C’est en affirmant le poing levé son goût pour un monde inclusif, joyeux, vengeur, sensuel et burlesque, que l’auteur s’exprime avec générosité. Avec un soin apporté au son comme à l’image, il défend son univers pétri de romantisme et de mélancolie, sans jamais forcer sur la vitesse. Son traitement s’appuie sur un rythme qui donne à chaque scène les conditions idéales pour installer un climat, et pour rendre les émotions palpables. Ses couples hétéro comme queer s’aiment passionnément, au-delà des contingences matérielles et du temps, de décors urbains simples et populaires en belle villa, en passant par un fascinant local d’expérimentation, à l’architecture et aux formes détonantes… Boonbunchachoke aime faire décoller le réel vers la fantaisie fantastique et toucher à la fable. Il gagne le pari en créant sa propre signature, en alliant la douceur à la noirceur. Gageure passionnante à regarder se déployer sur grand écran, et promesse d’un parcours à suivre de près. » (bande-a-part.fr)
« Et si les fantômes n’étaient que les souvenirs qu’on refuse d’effacer ? Dans ce conte thaïlandais halluciné, Ratchapoom Boonbunchachoke convoque l’absurde, le merveilleux et le tragique pour explorer les cicatrices d’un pays hanté par ses morts et ses silences. Un film tel un rêve éveillé, où l’amour lutte contre la disparition…
… Pour son premier film, le Thaïlandais impressionne par sa réalisation. La faible profondeur de champs et le recours à des couleurs franches renvoient à l’univers merveilleux du conte… Pour marquer la différence entre rêve et réalité, le cinéaste a recours à des couleurs vintages et à un grain qui rappellent les films argentiques amateurs, avec le charmant crépitement qui va avec. Crépitement qui viendra d’ailleurs accompagner le générique entièrement silencieux sur fond blanc. Fréquemment, le bord de la pellicule est brûlé, comme pour faire sentir le caractère éphémère de ces rêves.
Boonbunchachoke nous offre de superbes plans, comme l’aspirateur rouge circulant au milieu des employés de l’usine assoupis, cette barque sur le lac juste après le largage de Krong, ou cet arbre sur une colline où March cherche sa fille. Des plans surprenants aussi, comme celui où la tête d’un interlocuteur de Suman est cachée par une plante verte ou cette image troublante de Ladyboy resté les jambes en l’air après l’effacement de son amant. La musique n’est pas en reste, oscillant entre un motif au piano revenant sans cesse qui évoque la Pavane pour une infante défunte de Ravel et des parties plus abstraites plus «bruitistes». De quoi justifier amplement le grand prix de la Semaine de la Critique obtenu par cet OFNI au dernier festival de Cannes. Et donner envie de suivre le prochain opus de ce cinéaste aussi gonflé qu’inspiré. » (lemagducine.fr)

« «Il y a deux raisons pour lesquelles un mort revient : parce qu’il se souvient ou parce qu’il a été oublié». C’est dans la veine du cinéma fantastique quasi burlesque que Ratchapoom Boonbunchachoke a décidé de creuser le sillon de son premier long métrage, Fantôme Utile… Mais le cinéaste thaïlandais ne s’est pas contenté de signer un film réjouissant d’audace totalement maîtrisée dont il a aussi écrit le scénario (très sophistiqué) centré sur des esprits défunts reprenant vie à travers les appareils électriques, notamment ménagers. En effet, sous la patine loufoque du propos, il se livre également à une satire politique et sociétale féroce qu’il a l’excellent goût d’emballer dans une enveloppe visuelle de premier ordre…
… Extrêmement drôle et d’une originalité folle, Fantôme Utile aborde en sous-main et sous le vernis de son humour décapant une multitude de sujets philosophiques et symboliques sur l’amour, la famille, le deuil, la dépression, l’égoïsme individuel au détriment d’autrui, la différence, etc. Et « toutes ces plaisanteries étaient juste un avant-goût du but principal de cette rencontre » puisque dans sa dernière ligne droite, le film devient clairement politique, évoquant l’instauration d’une société orwellienne de surveillance et de répression (électrochocs à l’appui) avec également des références aux massacres des opposants par les forces étatiques à l’université de Thammasat en 1976 et lors des manifestations de 2010. Un cocktail donc d’une richesse extraordinaire qui est aussi très brillant visuellement avec une large palette artistique (fondus enchaînés, ouvertures et fermetures à l’iris, grande variété de cadrages, effets spéciaux, etc.). Bref, c’est à l’évidence un talent exceptionnel qui a fait ses premiers pas sur la Croisette. » (cineuropa.org)
« C’était sans doute le film au pitch en apparence le plus barré toutes sections confondues du Festival de Cannes 2025. Le Thaïlandais Fantôme Utile ne cesse de surprendre le spectateur par sa capacité à renouveler un concept qui semblait pouvoir s’épuiser très vite (une histoire d’amour d’un homme avec un aspirateur hanté par son épouse décédée), en le muant en film politique sur la mémoire collective, doublé de quelques élans sanglants. Construit en flash-back alors qu’un réparateur d’aspirateurs raconte une sorte de légende urbaine à un lady boy qui entend tousser la nuit dans son appartement, retrouvant au matin toute la poussière en dehors de l’appareil, le film est une véritable réussite. Il parvient en effet, sous des apparences initiales d’effets bricolés, mais dont la sobriété rattrape le potentiel kitch, à nous faire croire en cette histoire de fils de patronne retrouvant sa femme décédée lors d’une fausse couche dans un aspirateur, la famille voyant d’un mauvais oeil la liaison qui va alors (re)commencer. Mais lorsque le service que pourrait rendre cette âme en débarrassant l’usine familiale d’un esprit vengeur va devenir concept d’éradication d’une certaine forme de rêves et de mémoire, le scénario prendra tout son sens, révélant une vision politique assez troublante et un regard aiguisé sur le passé du pays. Si de plus vous appréciez un humour décalé et quelques scènes où le militantisme devient revendication dans la violence la plus crue, vous devriez apprécier la conclusion de ce formidable OVNI. » (abusdecine.com)

« … Fantôme Utile s’impose dans un premier temps comme une fable fantasmagorique et résolument absurde, où le grotesque sert à dérouler ses nombreuses thématiques. En adoptant un langage esthétique éclatant, burlesque et déroutant, le réalisateur thaïlandais élabore une narration dédoublée, où l’intime et le sociétal se confondent à travers une intrigue improbable. Derrière cette proposition loufoque (l’esprit d’une femme se réincarne dans un aspirateur) se cache une multitude de niveaux de lecture, où chaque élément fantasque devient un symbole porteur de sens. Le film y déploie une critique en creux des structures oppressives de la société thaïlandaise contemporaine, sous couvert d’un humour surréaliste.
Fantôme Utile débute par ce qui s’apparente à une exposition foisonnante, presque chaotique, de symboles représentant une kyrielle de pistes narratives et thématiques. Le récit effleure tour à tour la question écologique, la condition ouvrière, l’aliénation dans le productivisme, la condition féminine et les amours hors normes face à la logique capitaliste et religieuse, le tout sans jamais s’y attarder. Cette profusion donne à l’ensemble un caractère confus, posant un décor symbolique dense mais fragmenté. Cependant, un changement s’opère dans la seconde moitié du film, une plongée radicale dans un registre plus sombre, foisonnant et résolument nihiliste. Le cinéaste décide finalement de s’emparer d’un de ces enjeux pour l’explorer plus en profondeur. Ce changement de tonalité marque un tournant critique : là où la première partie distille sa charge politique sous des atours grotesques, la seconde déploie un récit frontalement politique, aux aspects glaçants.

Le personnage de Nat, déjà réduit à l’état d’objet devient un « fantôme utile », c’est-à-dire un outil docile mis au service d’un État révisionniste. Le récit prend alors une tournure sinistre, les revenants collaborent avec les vivants pour effacer les traces les plus encombrantes du passé : les âmes en errance des sacrifiés de guerre, des oubliés de la répression, des victimes politiques de l’histoire récente de la Thaïlande.
Fantôme Utile dépasse le cadre de la critique sociale pour s’ériger en poétique du souvenir : l’effacement de la mémoire est un outil à façonner la réalité au présent. Dès lors, maintenir vivante la mémoire des luttes, des dominés, des invisibles est vital à la liberté d’un peuple. Cette thèse est ici profondément ancrée dans le contexte politique et social imprégné par les manifestations post-répression de 2010 qui marquèrent un tournant dans l’histoire de la Thaïlande.
Fantôme Utile est une oeuvre qui exige qu’on s’y abandonne pleinement, sans chercher à tout saisir, ni à tout rationaliser. Pour embrasser une multitude de thématiques, le film déploie un arsenal de symbolismes qui tend à saturer l’espace narratif. Cette richesse symbolique comme méthode de représentation offre une vaste liberté formelle et une hétérogénéité stylistique assumée, au prix cependant d’une dispersion dans le récit qui le pousse à balayer tous azimuts les grandes questions de la société thaïlandaise sans leur accorder la profondeur nécessaire. À l’exception de la thématique de la mémoire, traitée avec davantage d’épure, qui offre un terrain de réflexion plus accessible sur ses enjeux éthiques, politiques et sociétaux. » (lebleudumiroir.fr)
Présentation du film et animation du débat avec le public : Sylviane Socci.
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