Histoires de la bonne vallée



Vendredi 19 Décembre 2025 à 20h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de José Luis Guerin, Espagne, 2025, 2h02 vostf.


En marge de Barcelone, Vallbona est une enclave entourée par une rivière, des voies ferrées et une autoroute. Antonio, fils d’ouvriers catalans, y cultive des fleurs depuis près de 90 ans. Il est rejoint par Makome, Norma, Tatiana, venus de tous horizons… Au rythme de la musique, des baignades interdites et des amours naissants, une forme poétique de résistance émerge face aux conflits urbains, sociaux et identitaires du monde.

José Luis Guerin mène sa carrière cinématographique en tant que réalisateur et scénariste de ses propres films, mêlant fiction et documentaire, brouillant les frontières qui existent entre les deux genres. Ses films ont été présentés dans de nombreux festivals tels que Venise (Sélection officielle), Cannes (Un Certain Regard, Quinzaine des réalisateurs), Berlin (Forum), San Sebastian (Compétition officielle), plusieurs fois à Locarno, Rotterdam, Tokyo… Il est peut-être l’un des cinéastes espagnols les plus loués par la critique et par le public des festivals internationaux. En 2002, il remporte le Prix national espagnol du cinéma en 2001 et prix Goya du meilleur documentaire. Des rétrospectives lui ont été consacrées lors de festivals et dans d’importants centres culturels comme le Centre Georges Pompidou ou le Harvard Film Archive. La Cinémathèque française lui consacre une rétrospective du 15 au 22 décembre 2025, en sa présence.

Valbonna est un quartier limitrophe à la périphérie de Barcelone. Ses terres, exploitées depuis le Moyen-âge, sont irriguées par le fleuve Bessos et un fossé millénaire, le canal Rec. Le dernier propriétaire de cet ancien domaine féodal fit établir au début du XXe siècle, les plans d’une cité-jardin au bénéfice de petits propriétaires. La guerre civile mit un terme au projet et la vallée resta orpheline de tout plan d’urbanisation, puis des gens du sud arrivèrent progressivement.

Notre Critique

par Josiane Scoleri

Histoires de la bonne vallée est un film qui, sous son apparente simplicité, nous réserve bien des surprises. Dans les premières séquences, nous pensons avoir affaire à un récit relativement classique, avec exposition du cadre et présentation des personnages principaux. Un rappel historique d’une époque révolue dont on pourrait craindre qu’il vire facilement à la peinture nostalgique. On a même droit à une scène archétypique, pour ne pas dire convenue, d’une famille gitane en train de chanter et danser avec exubérance. On ne peut pas s’empêcher de s’inquiéter un peu. Mais José Luis Guerin sait qu’il tient un sujet autrement plus complexe. Il sait comment nous accrocher dès le départ à la fois par la topographie singulière du lieu et les histoires peu banales de ses habitants.

Et puis surtout, il y a la manière Guerin, à la fois douce, discrète et malgré tout tenace juste ce qu’il faut, pour amener tranquillement les gens à se souvenir et à se raconter. En effet, cette bonne vallée, perdue entre autoroute et voie ferrée, nous apparaît au départ comme une sorte d’île qui aurait inexplicablement échappé au rouleau compresseur de la « modernité« . Un confetti improbable où vivraient les derniers des Mohicans. Mais très vite, nous nous rendons compte que les Mohicans changent au fil des époques. Ils peuvent être Andalous, Gitans, Slaves, Indiens ou Africains, mais ils sont toujours là. C’est même ce qui les définit, de par leur appartenance à cette Vallée Bonne. Au-delà ou en-deça de leur diversité, ce sont bien des Mohicans et ils sont, contre toute attente, eux aussi un des marqueurs de la modernité.

C’est un des grands mérites du film de nous faire ainsi toucher du doigt, par le petit bout de la lorgnette pour ainsi dire, la mondialisation en marche. Nul besoin de grands discours, ni de statistiques savantes. Vallbona nous montre frontalement comment ces laissés-pour-compte qui n’entrent probablement dans aucun recensement sont indispensables au (dys)fonctionnement du système. Loin de toute nostalgie, le film s’avère au contraire bigrement contemporain. Il nous offre une mosaïque polychrome et polyglotte qui dit la complexité du réel sans tenter de l’enjoliver.

La bande-son est un élément essentiel du puzzle. D’abord, chacun s’exprime dans sa langue, comme dans la vraie vie (on entend pas moins de quatorze langues dans le film) et chaque musique, chaque chanson choisie reflète tout aussi fidèlement les horizons éparpillés qui convergent à Vallbona.

Dans un montage à la fois simple et subtil, Guerin tisse son récit par des allers retours entre passé et présent, avec comme points d’ancrage les plus anciens de la Vallée dont les confidences ponctuent le film. Antonio, le vieux monsieur si digne, qui parle aussi bien des luttes passées que de la mort de sa femme, mais également Norma la volubile brésilienne et son mari qui ne sait plus trop… ou encore Fatima qui semble venue d’un autre âge. Il élargit aussi à chaque fois le champ en passant des maisonnettes des pionniers aux barres d’immeubles plus récentes et aux nouveaux projets d’aménagement. Chaque scène raconte un aspect nouveau, un autre point de vue, en fonction de l’histoire de chacun. Jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants, Espagnols ou pas, le monde entier est présent à Vallbona. Jose Luis Guerin accorde du temps à toutes ces personnes. Et le temps, c’est précisément la matière du cinéma.

C’est aussi ce qui fait cruellement défaut à notre mode de vie actuel et singulièrement à notre consommation accélérée des images. C’est uniquement par la durée qu’on peut appréhender le réel et s’orienter dans le monde. C’est aussi ce que nous dit le film. À ce propos, il est très touchant de voir les échos qui émergent entre les récits et les manières d’être de personnes d’horizons si différents. Entre une vieille gitane portugaise un peu chamane qui tresse des guirlandes de fleurs et une famille du sud de l’Inde qui fait pousser de la canne à sucre sur un petit lopin perdu de Catalogne ou deux femmes africaines qui se souviennent du grand fleuve à la vue du petit canal de Vallbona.

Plus nous avançons dans le film et plus ces liens impalpables nous apparaissent clairement. Une sorte d’entente antique qui ne passe pas par la parole. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus touchant dans le film. Une connexion qui parle de notre humanité commune, de notre lien premier avec la Terre. Cela nous vaut une très belle scène où les habitants portent des arbres qu’ils vont tenter de transplanter dans une procession véritablement sacrée qui nous vient tout droit du fond des âges. En face de tant de poésie, la logique de la rentabilité et de la performance se rappelle à notre bon souvenir. Aride et bornée, inflexible, prévisible en diable. Car Valbona, c’est aussi ici et maintenant. Les promoteurs rongent leur frein, les urbanistes s’affairent, les économistes se frottent les mains.

C’est un peu l’histoire de David et Goliath, ou peut-être plus prosaïquement, celle du pot de terre contre le pot de fer… L’Histoire nous le dira. Et si jamais Vallbona se fait emporter un jour par le béton, il restera au moins les images de José Luis Guerin et les témoignages de ses habitants.

Sur le web

Interrogé sur la genèse de son film, le réalisateur confie : « Le film commence en marchant et en observant. J’observe d’abord avec la caméra Super-8, presque sans intervenir, dans une logique observationnelle. À Vallbona, on a trouvé des rues non asphaltées, des faubourgs mêlés à des blocs, du linge suspendu, des gamins qui jouaient ou se baignaient dans le ruisseau. C’étaient des scènes qui me ramenaient aux années soixante ou soixante-dix, l’époque où j’ai commencé à filmer en Super-8. Pour moi, explorer un espace est très suggestif. J’ai l’impression qu’on peut le lire à travers les signes qui l’habitent. Quand je suis arrivé à Vallbona avec la petite caméra, j’ai eu le sentiment de découvrir un territoire vierge. Je marchais attentif aux traces et aux indices : des pierres dans un faubourg, des fissures dans le pavé… Tout semblait contenir des histoires. Je pense que le scénario est d’une certaine manière contenu dans l’espace, et que filmer c’est l’interpréter. Ensuite, avec le casting, apparaît la médiation de la parole, où je découvre une série de mémoires et d’imaginaires qui, confrontés à ce qui avait été observé, vont donner lieu au film. En tout cas, c’est en analysant ces entretiens qui composent le casting que s’est concrétisé le projet de faire un long-métrage. »

A la question comment qualifierait-il son travail, il répond : « Je ne comprends mon travail qu’à partir de l’éthique artisanale : décider de chaque cadre, chaque coupe, chaque son. De là découle mon goût pour le cinéma, pour son écriture, et ma manière de me relier au monde. Chaque film est un organisme singulier avec une logique et une éthique particulière, qu’il faut découvrir. Il n’y a pas de règles que tu puisses appliquer d’un film à l’autre, elles se révèlent à chaque fois, dans le processus même de travail. C’est pour ça que j’essaie de tourner en discontinuité, en alternant des phases de tournage et de montage qui m’aident à découvrir l’identité du film. »

Pour le réalisateur, José Luis Guerín, l’étape du casting a été assez fastidieuse puisqu’il n’a pas été aisé de recruter des personnes dans un quartier aussi fragmenté et isolé que ne l’est Vallbona. Le cinéaste a surtout fait appel à des gens sélectionnés pour leurs qualités individuelles mais aussi pour ce qu’ils apportent au sein de la morphologie humaine de Vallbona. Pour le réalisateur, il était évident que c’était la somme de toutes ces personnes qui définissait le paysage humain du quartier.

Ainsi, Carles incarne le sentiment profond de ce territoire, nourri par la perception d’une paysannerie ancestrale. La famille indienne reflète la réalité des petits potagers illégaux qui les maintiennent liés à l’univers panthéiste de leur village natal. Antonio, le charbonnier, personnifie la mémoire des ruines originelles : celle des maisons auto-construites clandestinement par les immigrants du sud. Nicolas, habitant des nouveaux immeubles, en est le revers : le déclin de cette mémoire, toujours soutenue par Norma, la brésilienne vitaliste. Miquel vit le déracinement de celui qui a été expulsé. Victime de la spéculation immobilière, il demeure inadapté à son nouvel environnement. Fatima, gitane portugaise, transmet la mémoire sauvage des forêts dans le seul recoin de la ville qui pourrait encore l’abriter. Elle est la dépositaire d’une culture païenne ayant survécu parmi les bois. Makome et sa fille ou Les fillettes arabes, incarnent la nouvelle émigration mondiale du XXIe siècle. Tatiana, Ukrainienne, illustre les conflits contemporains qui transforment la population du quartier.

En tout, le tournage du film a duré trois ans. José Luis Guerín a filmé la vie à Vallbona pendant ces trois années au cours desquelles il a rencontré ses différents habitants et construit une histoire avec eux.

Histoires de la bonne vallée a notamment été co-produit par Los Ilusos Films, qui est la société de production du réalisateur Jonás Trueba (Eva en août, Septembre sans attendre…). Ce dernier, l’un des plus célèbres cinéastes en Espagne, est donc producteur du film.

Ce n’est pas la première fois que José Luis Guerín consacre un documentaire à un quartier de Barcelone. En effet, c’était déjà le cas dans son film En construcción (2021) qui lui avait valu le Prix FIPRESCI ainsi que le Prix du Jury au Festival de San Sebastian. Histoires de la bonne vallée a été présenté lors de l’édition 2025 du Festival de San Sebastian où il est reparti avec le Prix du Jury.

Sur le web

« … Le nouveau film de Guerín se situe dans le quartier de Vallbona, un lieu-îlot ceint par un fleuve, des voies ferrées et des autoroutes, un microcosme entre monde rural et monde urbain où subsistent encore certaines formes de vie, désormais éradiquées du centre, qui ne sont possibles que dans cet espace hybride et sauvage.

Presque sans aucun scénario, Historias del buen valle (ouvert dans la longueur, les tripes à l’air, dans le sens où il dévoile au fur et à mesure comment il est en train de se faire) commence par des images observationnelles en noir et blanc, tournées en Super 8, qui permettent de présenter le décor, après quoi on assiste aux entretiens que mène Guerín pour faire son casting. Le tout est complété par des réunions de voisins et d’amis, des fêtes familiales, des chansons, des promenades, des conversations, des séquences agricoles, des pique-niques et des bals.

Le cinéaste lui-même est présent à travers sa voix, car on l’entend parfois dialoguer avec ses acteurs non professionnels. Il s’intègre ainsi au processus créatif sans manipuler, en se mettant à nu devant devant le spectateur. Le film ayant été tourné sur trois ans, on sent nettement dans ce qu’il dégage le lien affectif réel et profond qui s’est noué pendant cette longue gestation entre le réalisateur et le monteur et les différentes personnes qui apparaissent à l’écran. Ainsi, ce travail parvient à vraiment rendre leurs désirs, leurs aspirations et leurs problèmes quotidiens.

Le regard profondément humaniste qui se pose sur ces gens nous montre, au cours des deux heures que dure le film : un vieil homme qui représente la mémoire du quartier, car il connaît les ruines qui le peuplent ; un autre homme qui reflète la perte de mémoire, liée aux nouveaux blocs en train d’être construits dans la cité-dortoir ; d’autres gens qui incarnent les paysans de partout en Espagne venus s’installer ici il y a des décennies ; d’autres personnages qui sont le fidèle miroir de la migration contemporaine… Ainsi se met en place tout un kaléidoscope qui parvient à aborder avec une simplicité désarmante une grande partie des sujets qui nous concernent et nous préoccupent aujourd’hui, de l’écologie au harcèlement scolaire, le tout transmis à partir de la vérité, sans fard, de gens ordinaires. Ce portrait cinématographique d’un lieu, aussi authentique qu’il puisse être, enthousiasmera avant tout un public cinéphile. (cineuropa.org)

« … Vallbona est un endroit unique que le documentariste catalan José Luis Guerín a parcouru, caméra Super 8 à la main. Au micro de Javier Guerra, assistant réalisateur, il décrit : « À Vallbona, on a trouvé des rues non asphaltées, des faubourgs mêlés à des blocs de linge suspendu, des gamins qui jouaient ou se baignaient dans le ruisseau. C’était des scènes qui me ramenaient aux années soixante ou soixante-dix, justement l’époque où j’ai commencé à filmer en Super 8. » Le cinéaste, fidèle à l’argentique, continue d’éviter le numérique, privilégiant l’intimité brute offerte par cette technologie d’un autre temps, dépourvue de colorimétrie.

Ce documentaire invite à s’immerger pleinement avec le réalisateur. On s’y abandonne volontairement, porté par les images d’archives, les témoignages et les séquences festives qui se succèdent. Peu de descriptions, une ouverture à l’interprétation : ce quotidien – entre habitat informel et jardin ouvrier – se révèle par sa solidarité et les liens qui s’y tissent. Car Vallbona est avant tout une terre d’accueil et la mémoire vivante des migrations du Sud, de la paysannerie, de ces liens à la nature et au sol, qui dénotent avec l’exploitation moderne.

Le documentaire est scénarisé ; les habitants ont passé un casting pour incarner leur propre quartier : « Dans le choix des personnages, bien sûr, il y a la considération de l’éloquence […] Le goût du personnage qui vibre chez certaines personnes : leur manière de parler, de regarder, de bouger. Et en même temps, les présences choisies devaient incarner la morphologie sociale et humaine du quartier.?»

S’entremêlent communion populaire, où s’évoquent les ressemblances familiales et les liens au-delà du sang, et des séquences plus douloureuses marquées par le deuil et les vies cassées, à l’instar du personnage d’Antonio, ancien vendeur de charbon… » (urbanisme.fr)

« … José Luis Guerin nous plonge au coeur d’une communauté dépassée par le temps, le rejet et l’indifférence. Une communauté d’âges, d’histoires et d’horizons variés, unie dans une résistance à la fois écologique et sociale, traversée par une ville qui ne prend même plus le temps de regarder, encore moins de rencontrer. À la fois drôle et poignant, ce documentaire nous transporte du rire aux larmes, avec ce sentiment étrange d’appartenir déjà un peu à cette vallée avant même d’en comprendre les enjeux. Les Histoires de la bonne vallée sont avant tout humaines : celles de ses habitants passés et présents, de ce paysage qui les a accueillis, qu’ils ont contribué à façonner et qui est aujourd’hui menacé, morcelé, voué à disparaître. Alors, on prend les devants : on sauve les derniers arbres en les déplaçant chez le voisin, on tente d’épargner les ultimes êtres du déracinement. Au rythme poétique de la musique, des baignades interdites, des amours naissantes et des récits des anciens, le film nous entraîne dans une résistance sensible face aux conflits urbains, sociaux et identitaires de notre monde. » (american-cosmograph.fr)


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