Jours d’automne



Lundi 09 Février 2026 à 20h – 23ième Festival 2026

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film de Roberto Galvadón, Mexique, 1963, 1h35, vostf


Rêveuse et naïve, la jeune Luisa débarque de sa campagne après la mort de sa tante pour entamer une nouvelle vie dans le bouillonnant Mexico. Elle trouve du travail dans une pâtisserie dont le patron, plus âgé qu’elle, commence timidement à lui faire la cour. Mais la jeune femme s’est éprise d’un homme qu’elle vient de rencontrer, et qui lui a promis de l’épouser pour la séduire. Quand il l’abandonne, Luisa s’invente un bonheur imaginaire pour surmonter la cruauté de sa déception.

Notre critique

par Vincent Jourdan

Jours d’automne est un film de la maturité pour Roberto Gavaldón, cinéaste majeur de l’âge d’or du cinéma mexicain entre 1936 et 1959. Redécouvert avec les festivals de San Sebastien (2019) et de La Rochelle (2021), Gavaldón laisse une oeuvre ample de plus de cinquante titres, dont plusieurs coréalisations à ses débuts. Sa filmographie court de son premier essai solo en 1945, La Barraca, tourné avec des réfugiés de la Guerre d’Espagne, jusqu’à une ultime réalisation sortie en 1979, Cuando tejen las arañas. Parti aux USA pour étudier l’architecture, Gavaldón va s’intéresser au cinéma et fréquenter le Hollywood des années vingt, rencontrant le futur cinéaste et comédien fétiche de Sam Peckinpah, Emilio Fernández. De retour au Mexique au début des années trente, Gavaldón s’investit dans une industrie du cinéma en plein essor, tout à tour assistant, scénariste et coréalisateur, jusqu’au succès de La Barraca.

Son cinéma, marqué par son expérience américaine comme par ses goûts propres, se situe sous la double influence du film noir et du mélodrame, ce qui rapproche ses films de certaines oeuvres de Fritz Lang ou d’Alfred Hitchcock, dans la même inspiration autour des figures du mal, de la mort et du dérèglement mental. Jours d’automne sort en 1963, alors que le cinéma mexicain périclite et se tourne vers des formules plus commerciales et sans envergure. Le film de Gavaldón fait figure de résistant en restant fidèle aux thèmes comme à l’esthétique du cinéaste, tout en intégrant des éléments plus modernes dans sa mise en scène qui lui donnent une atmosphère que l’on retrouve à la même époque dans le cinéma italien ou la Nouvelle Vague française. Dans sa cinquantaine, le cinéaste, qui a su concilier en vingt ans de carrière succès publics et critiques, montre combien il est maître de son art tout en étant sensible aux évolutions qui transforment le cinéma un peu partout dans le monde.

Jours d’automne est adapté de la nouvelle Frustration de B. Traven, auteur mexicain d’origine allemande aux multiples identités, célèbre pour Le trésor de la sierra Madre porté à l’écran par John Huston en 1948. Le film suit Luisa, jeune fille naïve de la campagne, qui débarque à Mexico et réussi à travailler dans une pâtisserie de luxe. Obsédée par son désir de mariage et de famille, elle va s’enferrer dans un mensonge de plus en plus complexe auprès de ses collègues et de son patron, jeune veuf qui la courtise pourtant. Délaissant les ressorts traditionnels du film noir (le meurtre, la police, la machination) Gavaldón construit un pur suspense psychologique pour nous faire pénétrer dans l’univers mythomane de Luisa. Nous sommes écartelés entre l’angoisse, aux limites parfois du malaise, de voir les mensonges de Luisa découverts, et le pathétique de la voir s’enfoncer, scène après scène, dans un univers fantasmatique que ne renierait pas un Luis Buñuel. Gavaldón partage en outre avec le cinéaste espagnol une poésie parfois cruelle, comme la course de Luisa en robe de mariée poursuivie par une horde d’enfants moqueurs.

Plongée dans son rêve, Luisa se dédouble d’une certaine manière et le cinéaste retrouve là l’un de ses thèmes de prédilection, celui de la double personnalité, comme celui de la fausseté des apparences. L’idéal de bonheur de Luisa n’est qu’un leurre et va la mener à la limite de la folie. A la noirceur du destin de cette jeune femme victime d’injonctions sociétales, répond l’univers lumineux et sucré de la pâtisserie qui lui-même contraste avec le quartier populaire où Luisa loge dans un petit appartement, traité plus souvent dans une esthétique noire expressive. La photographie, somptueux noir et blanc aux forts contrastes, est assurée par le grand Gabriel Figueroa, passé lui aussi par Hollywood et qui éclairera les films de Fernández, Buñuel, Huston et John Ford.

Gavaldón, dans une mise en scène précise et toujours inventive, passe d’un lieu à l’autre avec fluidité et multiplie ainsi les touches d’un portrait en creux de la société mexicaine, même si l’on remarque qu’il s’agit essentiellement d’une composante «occidentalisée». Voitures, costumes, coiffures permanentées, architectures urbaines, nous sommes dans un Mexique moderne où les habitants indigènes sont relégués à de la figuration et au quartier populaire. Mais c’est un portrait qui s’éloigne des stéréotypes habituellement associés à ce pays, tant pour les spectateurs occidentaux que par rapport à l’image que le pays veut projeter à travers sa production cinématographique.

Ce qui domine Jours d’automne reste la sensibilité humaniste du cinéaste, sa délicatesse dans l’expression des sentiments, même les plus troubles, de son héroïne. Luisa est incarnée par Pina Pellicer, que Gavaldón avait fait débuter au Mexique dans Macario en 1960 (après une première expérience hollywoodienne avec Marlon Brando), où son jeu moderne de sobriété avait fait d’elle une star du pays. Pellicer habite avec finesse et force son personnage et parachève un processus d’identification ambigu avec sa déchirante héroïne. Et Gavaldón de ponctuer son voyage intérieur de ces quelques vers d’un poème que Luisa se récite à plusieurs reprises comme un mantra : « Si nous ne pouvons pas avancer en voyant la nuit avancer, célébrons une alliance avec ce rêve menteur. Un jour, il mettra fin à l’oubli ou l’espoir prendra fin. »

Sur le web

Roberto Gavaldón naît le 7 juin 1909 à Jiménez (Chihuahua) dans la région où s’est déclenché le mouvement insurrectionnel de 1910 de Pascual Orozco et Pancho Villa. Sa famille de la classe moyenne, divisée par le conflit révolutionnaire. Il souhaite devenir architecte ou ingénieur, et se rend, par conséquent, à Mexico. Là, il est introduit dans les cercles intellectuels et artistiques de la capitale. Toutefois, son esprit pragmatique le conduit à préférer les États-Unis, où les perspectives lui paraissent plus concrètes. A la fin des années vingt, il exerce, dans ce pays, différents métiers et, bien qu’ayant vécu à Hollywood, il n’a aucun contact direct avec les milieux du cinéma. Là, il rencontre, cependant, deux futurs réalisateurs mexicains : Emilio Fernández et Chano Urueta.
Lorsqu’il revient au Mexique en 1932, Gavaldón apprend les métiers du cinéma en travaillant dans les branches les plus diverses, depuis les simples figurations dans des films de Raphael J. Sevilla et Fernando de Fuentes, jusqu’aux métiers d’accessoiriste ou d’aide-monteur. Puis, il devient l’assistant des metteurs en scène les plus importants : Alejandro Galindo, Alberto Gout, Juan Orol et Gabriel Soria notamment. Il coréalise quelques titres à partir de 1942. Son premier film, La Barraca, adapté d’un roman de Vicente Blasco Ibáñez, situé dans un milieu rural en Espagne et marqué par des connotations sociales est, tourné avec des réfugiés de la Guerre d’Espagne. C’est un énorme succès qui remporte dix Ariels (l’équivalent des Oscars au Mexique). Ce film lance la carrière d’un cinéaste qui contribue par son oeuvre à faire des années 1944 – 1955 l’âge d’or du cinéma mexicain. Dans les années 1940-50, il constitue un groupe de travail remarqué, avec le scénariste José Revueltas, le compositeur Rodolfo Halffter, le décorateur Gunther Gerszo et les directeurs de la photographie Gabriel Figueroa et Alex Phillips.

Commence après La Barraca, une série de films qui, tout en participant de ce mouvement que l’on a appelé le mélodrame mexicain, se nourrissaient, a priori, d’atmosphères et de mythes cinématographiques divers. Si La Barraca, Rosauro Castro en 1950, par exemple, sont des récits du monde rural, La Diosa arrodillada (1947) est un drame mondain, La Otra/Double destinée en 1946, En la palma de tu mano/Mains criminelles en 1950, La Noche avanza (1953), des Films Noirs aux accents « siodmakiens », La Escondida (1956), un chapitre révolutionnaire, Rosa blanca (1961) un apologue politique et El Gallo de oro (1964) une fable morale sur les rapports de classe.

C’est d’abord par la peinture de passions extrêmes que se caractérise le cinéma de Gavaldón. Et cette puissance de la passion y est souvent exaltée par une photographie post-expressionniste, tout en contrastes, détaillant un univers sans cesse menacé par une obscurité profonde, notamment lorsqu’elle est signée de génies de la lumière comme Alex Phillips ou Gabriel Figueroa. Le style visuel du cinéaste est d’ailleurs souvent rapidement reconnaissable, privilégiant la profondeur de champ et alternant nudité du décor avec surcharge de celui-ci, comme une plongée dans un monde mental perturbé. Chez Gavaldón, la passion s’éprouve évidemment dans la souffrance. Plus celle-ci sera intense et plus celle-là sera vraie. «Tu souffriras beaucoup avec moi car je ne veux renoncer à rien» promet la demi-mondaine interprétée par Maria Félix à son prétendant, dans Camelia/Passion sauvage. Et c’est parfois à une passion christique que conduit la violence des sentiments, littéralement figurée, dans La Escondida, par la crucifixion sur un cactus de Pedro Armendariz, victime sacrificielle autant de la lutte révolutionnaire contre les hommes de Porfirio Diaz que de la trahison de la femme qu’il aime.

La passion chez Gavaldón ne se distingue pas toujours de l’obsession, comme dans La déesse agenouillée qui, à bien des égards, annonce le El de Buñuel avec le récit de ce grand bourgeois qui impose à sa femme une sculpture dont sa maîtresse fut le modèle. Le même sentiment d’une obsession tournant à la névrose s’affirme dans Mains criminelles, où le manipulateur devient un jouet entre les mains de la femme qu’il voulait escroquer et qui le contraint à un calvaire dont il semble éprouver une jouissance masochiste.

La question du choix est fréquemment posée dans les films de Gavaldón. Lorsque le héros n’est pas un homme pris entre deux femmes (La déesse agenouillée, Mains criminelles), il doit parfois prendre des décisions qui engagent le sens de sa propre existence et souvent, il le fait trop tard. L’action humaine est ainsi toujours située à une place indécidable, entre la fatalité et le libre arbitre. Mais l’oeuvre de Gavaldón est hantée par la mort, preuve ultime de la vérité des sentiments. La maîtresse du héros de La déesse agenouillée retourne vers son amant lorsqu’elle découvre que celui-ci a tué pour elle.

Remis à l’honneur en 2021 par une grande rétrospective au Festival La Rochelle Cinéma, puis la ressortie en salle des cinq chefs-d’oeuvre restaurés qui composent le cycle d’arte.tv, il a maintes fois mis en scène la fatalité mortifère du désir – son sujet de prédilection –, avec un sens féroce de l’ironie et une liberté d’autant plus ébouriffante qu’aucun code Hays ne censurait le cinéma mexicain contrairement à l’industrie américaine.

Dans Jours d’automne (Días de otoño), une fois encore, Roberto Gavaldón place au premier plan un personnage féminin dont il dénonce en filigrane l’assujettissement social. Dans ce rôle d’une mythomane qui sombre peu à peu, Pina Pellicer, star au Mexique depuis Macario, le précédent film du cinéaste, bouleverse par le naturel de son jeu. Sublimé aussi par la photographie du grand cadreur mexicain Gabriel Figueroa, ce mélo magnifique fut tourné deux ans avant le suicide de l’actrice. (cineclubdecaen.com)

La décade de l’après-guerre vient conforter l’apogée de l’âge d’or de la cinématographie mexicaine (1930-1955). Une industrie particulièrement féconde émerge sous l’influence prépondérante de cinéastes espagnols exilés tels Luis Bunuel par excellence. Dès lors, sa prodigieuse efflorescence calque son développement sur le modèle de l’usine à rêves hollywoodienne tout en cherchant à s’en émanciper. Afin de rivaliser avec leurs homologues américains, les studios mexicains initient leur propre star-système selon une iconographie distincte de vedettes féminines (Maria felix, Dolores del Rio) et masculines (Pedro Armendáriz, Arturo de Cordova). L’industrie cinématographique mexicaine met à l’oeuvre sa propre production en la consolidant avec ses valeurs, son éthique et l’affirmation de la mexicanité dans un syncrétisme religieux.

Touche-à-tout des métiers du cinéma dont il fait l’apprentissage, Roberto Gavaldón se découvre une vocation sur le tas à Hollywood ; assurant sa subsistance en faisant des figurations ou en tant qu’assistant sur les productions hispaniques. Il est accessoirement videur de cabaret avant de revenir au pays pour tenter sa chance dans l’industrie du film de Mexico soudainement florissante. Il s’associe à un écrivain marxiste dissident, José Revueltas, qui devient son scénariste attitré. Le cinéma de Gavaldon flirte alors avec l’expressionnisme allemand d’un Siodmak ou d’un Von Sternberg. Il y ajoute une touche personnelle d’émotion crue et de passion sensuelle typiquement ibérique dans les épanchements du coeur.

Dans ces mélodrames passionnels, la noirceur devient un leitmotiv. Les âmes brisées y sont tout aussi mortifères que le poison d’amour et le chemin vers l’enfer est pavé d’intentions malveillantes à l’éclat aussi sombre que les atours de la séduction sont aguicheurs. Le meilleur de son cinéma se polarise sur des protagonistes atypiques au caractère dual qui refoulent leurs désirs indomptés. Personnages tourmentés par leurs vieux démons ou de nouveaux errements, ils souffrent d’un dédoublement caractérisé de personnalité qui les retranche ou les exclut de la société tout en les emmurant et les isolant dans leurs névroses obsessionnelles.

Très inspiré des codes esthétiques du film noir américain des années 40 sans en être pour autant une copie carbone, le mélodrame urbain de Roberto Gavaldón, pendant du mélodrame rural d’Emilio Fernandez, se démarque pour ce qu’il emprunte à la tragédie lyrique et au grand opéra dont le cinéaste serait l’ordonnateur et José Revueltas, le librettiste. Constamment tourmentés sous l’emprise de leur passion autodestructrice, les protagonistes donnent l’impression de “tomber en vrille” comme un avion hors de contrôle, sous le poids des tourments… Mais c’est certainement dans Jours d’automne que Gavaldón confine au meilleur de sa production. Dans ce thriller psychologique, il autopsie, avec la palette de sentiments la plus ténue qui soit, la mythomanie de Luisa (Pina Pellicer), jeune provinciale crédule, conduite à migrer pour trouver du travail dans une pâtisserie de Mexico. Elle s’entiche d’un homme présentant toutes les apparences de la probité ; mais qui, déjà marié, l’abandonne tristement à son sort au seuil de l’hyménée. Pour sauver les apparences et conserver sa dignité dans cette ville en mutation qu’est Mexico, elle feint de vivre en couple et s’invente une grossesse. (iletaitunefoislecinema.com)

Contemporain des filmographies de Luis Buñuel et Emilio Fernández, entre autres figures qui ont contribué à l’âge d’or du cinéma mexicain, Roberto Gavaldón s’est illustré avec brio dans des mélodrames urbains baignés de film noir ainsi que dans un conte fantastique inoubliable (Macario, 1960). Son talent de conteur s’est la plupart du temps associé à l’ingénieuse composition de Gabriel Figueroa, le grand maître de la photographie du cinéma mexicain !

Dans Jours d’automne (Días de otoño) l’image du film est au service du récit mélodramatique avec des idées de génie comme le jeu de miroir dans la chambre de l’héroïne où la lumière est renvoyée dans tous les sens, traduisant avec force l’état de désarroi profond de Luisa. Car c’est bien Luisa qui est au centre de l’histoire à une époque où les films noirs de l’autre côté de la frontière, à Hollywood, sont la plupart du temps portés par des hommes… Ce mélodrame urbain décrit dans la grandiloquence des gestes des acteurs une société ankylosée où les femmes sont étouffées par le régime patriarcal. Roberto Gavaldón offre ici une quintessence du mélodrame mexicain dans cette peinture psychologique qui permet une parfaite connexion avec toute une époque passée.(blogs.mediapart.fr)


Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h précises.

N’oubliez pas la règle d’or de CSF aux débats : La parole est à vous !

Entrée : Tarif adhérent: 6,5 €. Tarif non-adhérent 8 €. Adhésion : 20 € (5 € pour les étudiants) . Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier et à l’atelier Super 8. Toutes les informations sur le fonctionnement de votre ciné-club ici


Partager sur :