Justa



Vendredi 27 Mars 2026 à 20h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film du Teresa Villaverde, Portugal, 2026, 1h48, vostf


En 2017, une région du Portugal est ravagée par de gigantesques incendies qui emportent des forêts entières… et des vies. Quelques mois plus tard, un petit groupe de survivants — une petite fille Justa et son père grand brulé, une vieille femme devenue aveugle, un adolescent — tentent tant bien que mal de se reconstruire. Chacun affronte ses traumas, ses silences, ses fantômes. Mais certaines expériences demeurent impossibles à partager pour ceux qui ne les ont pas traversées.

En collaboration avec l’Espace Lusophone dans le cadre de son Festival annuel.

Née à Lisbonne en 1966, Teresa Villaverde est une réalisatrice, scénariste et actrice portugaise, figure majeure du cinéma d’auteur européen. Ancienne actrice chez João César Monteiro, elle passe rapidement à la réalisation avec un regard social très fort. Son premier film, Idade Maior, est présenté en première mondiale au Festival de Berlin en 1989 et reçoit de nombreuses récompenses dans des festivals internationaux. Trois ans plus tard, Maria de Medeiros obtient le Prix de la meilleure actrice au Festival de Venise pour son rôle dans Três Irmãos. La présentation de Os Mutantes au Festival de Cannes, dans la section Un Certain Regard, permet au travail de Teresa Villaverde d’acquérir une large reconnaissance internationale ; le film rencontre un immense succès critique et public au Portugal. En 2017, Colo, présenté à la Berlinale, impose définitivement son cinéma sombre, politique et profondément humain. Le Centre Pompidou lui a consacré une rétrospective en 2019.

Interrogée sur la genèse de son film Justa, Teresa Villaverde raconte : « Nous connaissons des feux de forêt chaque année, souvent terribles mais jamais mortels. En 2017, ce fut différent : des personnes se sont retrouvées piégées sur une route, des maisons ont brûlé, et le pays entier a été sous le choc. Sur le moment, je n’ai évidemment pas pensé à en faire un film. Il n’y avait que de la sidération, pas du cinéma. Environ un an plus tard, j’ai traversé par hasard la zone ravagée par les flammes. Ce que j’y ai découvert dépassait tout ce que j’avais imaginé : des kilomètres et des kilomètres de paysages entièrement calcinés. On s’attend à voir un territoire mort et figé. Mais ce que j’ai ressenti était beaucoup plus complexe. Quelque chose de « mort mais vivant » à la fois, comme si la nature, brûlée mais présente, me regardait. J’étais seule en voiture, et cette vision m’a profondément marquée. J’ai emprunté la route où des gens avaient péri. Le silence qui y régnait était saisissant. Plus d’oiseaux, plus d’animaux, plus aucun bruit. Un silence tellement dense qu’il semblait devenir une présence. Puis, au cours du même trajet, j’ai aperçu une femme assise sur une chaise, seule, au bord d’une route, un peu à l’écart d’un village. Elle contemplait la vallée et la montagne en face d’elle, entièrement brûlées. Je me suis demandé ce qu’elle faisait là, pourquoi elle avait apporté une chaise, à quoi elle pensait, ce qu’elle regardait, si quelque chose de grave s’était produit à cet endroit, ou si elle avait simplement conscience qu’elle ne reverrait peut-être jamais ce paysage tel qu’il était avant l’incendie. J’ai longuement hésité à m’arrêter pour lui parler. Je ne l’ai finalement pas fait. Mais en rentrant à Lisbonne, cette femme et cette image ne m’ont plus quittée. C’est à partir de là que l’idée du film est née« .

Sur l’écriture des personnages de survivants de son film, elle explique : « J’ai commencé à rencontrer des survivants, en me rapprochant d’associations de victimes. Il y avait des personnes qui avaient perdu des proches, d’autres leurs maisons. Elles m’ont reçu chez elles. J’ai visité plusieurs familles, un an après les incendies en 2018, et beaucoup, surtout les plus jeunes, étaient encore en état de choc. Je me souviens de deux frères et soeurs. Après des heures de conversation, j’ai senti dans leur regard comme une attente impossible, presque l’idée que moi, venue d’ailleurs, j’allais leur dire qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar, qu’ils pouvaient rouvrir la porte et retrouver leurs parents vivants. C’était extrêmement difficile à vivre. Je faisais toutes ces visites seule, sans équipe, sans caméra. Je voulais simplement écouter. Les morts étaient encore omniprésents dans leur vie. J’ai ressenti une présence extrêmement forte, comme si les disparus étaient toujours là. Et j’ai compris aussi que mourir dans un incendie n’a rien à voir avec mourir dans un accident. Le feu est une force de la nature, immense, ambivalente. Il détruit, mais il est aussi un élément de notre quotidien. Je pensais que ces gens seraient traumatisés à vie au contact du feu. Mais ce n’est pas si simple. Le feu est partout, il nous sert chaque jour. Cette contradiction crée une confusion très profonde pour ceux qui ont vécu une tragédie
pareille
« .

En ce qui concerne la narration de son film, elle ajoute : « Lorsque j’ai commencé à écrire, j’ai rédigé plusieurs versions. Au début, j’étais encore trop attachée aux histoires vraies des personnes rencontrées. J’essayais de recomposer une réalité dont je ne connaissais que des fragments. Cela créait beaucoup d’hésitations chez moi. Qu’avais-je le droit de montrer ? Que pouvais-je dire ? J’ai fini par comprendre que ce n’était pas la bonne direction. Il me fallait du temps pour «oublier sans oublier». Oublier les détails, mais pas la sensation, ni les émotions qu’ils m’avaient transmises. Il subsiste toutefois dans le film quelques petites touches issues de mes rencontres, une phrase entendue ici ou là, que j’ai glissée dans la bouche d’un personnage, mais rien de plus. Après les incendies, le gouvernement portugais a mandaté une université pour réaliser une étude. Elle était publique, sauf un chapitre, inaccessible au grand public et auquel j’ai eu accès. C’était terrifiant, il décrivait des détails concrets, insoutenables. Par exemple, à la fin du film, lorsque le personnage de la veuve raconte comment son mari est mort sur la route, je n’ai rien inventé. Tout venait de ce rapport. En revanche, j’ai décidé de dépouiller le scénario de tout ce qui était accessoire, de retirer le quotidien, de ne garder que l’essentiel. Dans le film, il n’y a pas de voisins, pas de café, presque aucune activité ordinaire. Les personnages sont isolés du monde. Je tenais à cela parce que les personnes qui ont vécu de telles tragédies – incendies, guerres, catastrophes -, ne redeviennent jamais tout à fait comme les autres. Elles portent en elles quelque chose d’irréversible. Le cinéma n’est pas la littérature. À l’écran, tout devient concret. J’ai donc cherché une forme qui permette au spectateur non pas d’observer les personnages comme à travers une fenêtre, mais de partager avec eux une expérience sensible, presque physique. Le montage a été très éprouvant. J’ai recommencé à maintes reprises avant de trouver l’équilibre que je cherchais. Aujourd’hui, j’ai le sentiment – peut-être est-ce une illusion ?-, d’avoir pour la première fois maîtrisé tout ce qui devait l’être, d’être parvenue à une forme de justesse« .

Sur le choix des acteurs de son film, elle explique : « Les personnes que j’ai rencontrées ne sont ni impliquées directement dans le film, ni représentées à l’écran. Il y a toutefois un acteur non-professionnel, Ricardo Vidal qui incarne le père de Justa, dont le corps porte de très lourdes brûlures. Mais celles-ci proviennent d’un accident survenu de nombreuses années auparavant, sans aucun lien avec les incendies. Ce n’est donc pas un survivant de la tragédie. Je l’ai découvert grâce au livre qu’il avait écrit sur sa reconstruction, physique et psychologique. Je l’avais aussi vu dans une émission de télévision où il apparaissait aux côtés de son père malade. Il avait un regard d’une intensité rare, le regard de quelqu’un de très jeune mais qui avait déjà traversé beaucoup. Il portait en lui une forme de douleur muette qui m’a bouleversée. Lorsque je travaille avec des non-professionnels, c’est toujours la personne que je cherche. Le regard qu’elle me donne, la présence qu’elle dégage et que je peux retrouver ensuite sur le tournage. Pour le casting de Justa, j’ai délibérément cherché de jeunes interprètes vivant plutôt à l’intérieur du pays, en dehors de Lisbonne et de Porto. J’avais l’intuition que j’y trouverais des enfants différents, moins formatés, et je suis très heureuse de cette décision. Madalena Cunha est magnifique. Ce n’est pas non plus une actrice professionnelle. Le seul rôle tenu par une actrice professionnelle est celui de Betty Faria, une immense comédienne brésilienne qui joue la femme aveugle. Au début, j’ai hésité. Son origine brésilienne me semblait peut-être un obstacle. Puis j’ai compris que ce qu’elle représentait était universel. Ce dont j’avais besoin, c’était d’une grande actrice comme elle. Et à 84 ans, sa force, sa présence sont exceptionnelles. Travailler avec elle fut magnifique. L’entente entre Betty, cette légende du cinéma, et les autres interprètes non-professionnels s’est faite naturellement, dans une simplicité totale. Tous, acteurs comme techniciens, savaient que nous touchions à quelque chose d’essentiel. Une solidarité immense régnait sur le plateau. Et bien qu’il s’agisse du sujet le plus difficile sur lequel j’ai travaillé, paradoxalement, le tournage fut l’un des plus simples« .

Sur son directeur de la photographie, elle ajoute : « Acácio de Almeida a quelque chose de magnifique; comme il vient de la pellicule, il a un rapport très profond à la lumière. Aujourd’hui, depuis le passage au numérique, les gens ne s’intéressent plus vraiment à la lumière. Or Acácio, lui, travaille exactement comme si nous tournions en pellicule. Nous avons déjà beaucoup collaboré ensemble par le passé et avec lui, il y a toujours une recherche très picturale qui se retrouve dans le choix des objectifs, des textures, de la densité de l’image. Nous avons mis en place sereinement tout ce que nous avions imaginé pendant la préparation. Ce qui comptait, c’était d’entrer immédiatement dans une forme de magie, ou du moins d’une étrangeté faite d’ombres, de couleurs fortes, de noirs profonds. Puis, parfois, d’ouvrir vers des zones moins obscures. Peut-être quelque chose qui rappelle certaines images du cinéma ancien, des années 50, les débuts de la couleur, le Technicolor. Il était crucial d’entrer dans un monde et d’y rester. Et c’est la lumière qui nous permettait de tenir ce fil-là« .

Notre critique

par Sylviane Socci

Teresa Villaverde, née à Lisbonne en 1966, fait partie avec Pedro Costa et Miguel Gomes, du nouveau cinéma portugais des années 90. D’abord actrice (chez Monteiro), elle se tourne ensuite avec talent vers la réalisation, Idade Maior, sélection au Festival de Berlin (1989) récompensé dans des Festivals internationaux. En 1992, dans Três Irmãos Maria de Medeiros reçoit le Prix de la meilleure actrice, au festival de Venise. Au Festival de Cannes (1998), sélection Un Certain Regard, Os Mutantes obtient une reconnaissance internationale. Colo (2017) impose définitivement à la Berlinale, son cinéma sombre, politique et profondément humain. Le Centre Pompidou lui a consacré une rétrospective en 2019.

«Avec l’aide du fantastique, on arrive au réel des sensations»

Sans concession et sans retenue, fidèle à une éthique du point de vue, Teresa Villaverde montre dans Justa les douleurs et souffrances de quatre survivants à un incendie dévastateur. Après une interruption de plusieurs années, ce film est né d’une urgence intime confie-t-elle. Alors qu’elle traversait la région du Portugal ravagée par les flammes, en Juin puis septembre 2017 (J’ai emprunté la route où des gens avaient péri) elle est frappée par ce qui se donne à voir : C’est très difficile à décrire ; des kilomètres et des kilomètres, tout noir, comme si on était sur une autre planète. C’était très puissant, solennel. Et puis j’ai vu une dame un peu âgée, qui était assise sur une chaise, seule, et qui regardait la vallée complètement brûlée. Habitée par cette image, animée par la volonté de connaître les survivants, elle décide d’y retourner pour parler . Cette quête de témoignages l’enrichit, mais elle n’en tire pas la trame de son film : J’ai compris que pour faire justice à ces gens là ..il fallait que je les oublie.

Néanmoins le film se veut trace, mémoire des morts présents dans le substrat du scénario. Les vivants portent en eux les morts avec tendresse. Teresa Villaverde vise à susciter le désarroi face à la désolation par la mise en scène d’une fiction, plutôt que de parler de choses trop graves. Les protagonistes de Justa sont fictifs et le tournage ne s’effectue pas sur les lieux même. Elle ne montre pas le feu (hors-champ omniprésent), mais fixe les marques de son passage funeste (écart spatial et temporel). Contrairement à ce qu’on attend parfois d’un film sur la meurtrissure, elle recourt à la poésie fantastique pour rendre compte du réel. (Mentir vrai Aragon). La lumière magnifique, très picturale, de Acácio de Almeida fait naître une impression d’ inquiétante étrangeté : nature reconnaissable, mais nature défigurée. Les images en ouverture du film retiennent le regard. Impression d’une nature torturée : tout est couleur de chagrin. Le regard se noie dans les torsions des troncs, les crevasses du sol. Rien ne vient chasser cette vision terrible à l’odeur de cendres illusoirement perceptible. Toutefois, ensuite, la lumière éclaire les sensations et sentiments par une alternance d’ombres, d’obscurité, mais aussi de nuances tantôt chaudes et dorées comme dans la chambre de Justa, tantôt bleutées et fluides quasi oniriques de chatoiements de rayons de lumière en des instants suspendus ( réminiscences). Le vivant est immobilisé. Nous sommes pétrifiés face à la tragédie. La succession de plans fixes entrecoupée de rares moments de travellings lents, lors de déplacements en voiture, instaure un rythme, enferme chacun. Ainsi, dans un plan très composé, en caméra subjective, le reflet de Mariano, ombre de lui-même, apparaît dans un miroir sur cadré sur fond noir, un arbre en amorce derrière lui, puis disparaît (comment se reconnaître?). Reste une fenêtre ouverte sur l’arbre dans la nuit.

Teresa Villaverde met en scène les visages, échos du désastre. Elle les filme souvent en gros plans ou très gros plans (visage, paysage ), ils nous sont proches.

«Même dans la pire des tragédies, il y a toujours quelque chose que l’être humain garde de beau».

Le film prend le temps de la contemplation et de la pensée. La durée des plans, cette consistance du temps (Le temps scellé, Tarkovski) contrarie le désir de fuite, le refus de voir et d’éprouver, d’être éprouvé(e). Des survivants nous font face, leur visage nous oblige. L’Histoire témoigne de l’impulsion à détourner son chemin de celui qui est une preuve vivante de la catastrophe endurée (cf l’expérience de survivants aux camps d’extermination nazis, ou celle des Hibakusha irradiés à Nagasaki et Hiroshima au Japon ; ou même du voisin ou ami dont la maladie effraie).

Justa,10 ans, interprétée avec finesse par Madalena Cunha, impose son regard sombre de douleur retenue. Sa colère explose lors d’entretiens avec une psychologue mal à l’aise face à cette enfant qui parle vrai, haut et fort et n’hésite pas à lui dire qu’elle s’ennuie avec elle qui tente d’interpréter ses dires, ses actes. Combien la distance entre ce qu’elle endure et les interprétations de sa souffrance s’impose à nous ! Elle ne contient pas sa rage, veut trouver des coupables. Sa mère a littéralement disparu, son père Mariano est un grand brulé, elle ne peut pas admettre qu’il ne puisse pas y avoir une explication. On comprend son sentiment d’injustice et d’absurdité. Les gigantesques plantations d’eucalyptus très inflammables ont mis en danger toute la région. (cf Propos d’Elsa : ce vert montre bien qu’un jour tout ça brûlera à nouveau).Que dire à cet enfant qui ne soit pas obscène ? Quelle est la bonne place, la bonne écoute? La psychologue déroutée, au sens propre comme au figuré, sort du protocole de soin pour gagner un lieu de parole qui les rapproche.

Outre la présence des morts, Teresa Villaverde montre la solidarité entre les survivants, leur beauté. Mariano refuse un statut d’assisté, il revendique son droit à réintégrer le monde du travail, son droit à la dignité. Justa, non seulement s’occupe tendrement en soignante responsable de son père, mais aide aussi un inconnu, dans une scène énigmatique. Elsa aveugle (magnifique Betty Faria, actrice reconnue), délaissée par sa fille, peut s’appuyer sur l’aide de Mariano. De beaux moments de présence de l’un pour l’autre sont mis en lumière, notamment au cimetière où elle préfère le vif éclat des tulipes aux plantes artificielles.

Face à la détresse d’Elsa, terrassée, au plus près des cendres, la responsabilité à son égard s’impose au jeune Simao. Pour lui, la sortie du monde des morts se dessine sur fond de bois calcinés. Tiré de son errance solitaire par l’expérience de l’altérité, il renoue des liens de parole (cf Lévinas sur le visage : J’ai toujours décrit le visage du prochain comme porteur d’un ordre, imposant au moi à l’égard d’autrui une responsabilité gratuite et incessible).

Toute cette vie revient.

La bande-son accompagne subtilement les images de désolation (respiration haletante d’Elsa) ou, par contraste, celles de renaissance comme le flux de l’eau, le souffle du vent sur le visage, les pépiements des oiseaux. De la valse triste de Brahms Danse hongroise n° 4 à la mélodie douce de Lô Borges Um girassol da cor do seu cabelo dans le générique de fin, la persévérance de la vie est affirmée.

Sur le web

« Le nouveau film de Teresa Villaverde, sur un douloureux travail de deuil, est aussi une méditation sur le rapport entre l’homme et la nature… Le nouveau long-métrage de fiction de la réalisatrice portugaise encensée Teresa Villaverde (sélectionnée en compétition à Venise en 1994 avec Três irmãos, à Berlin en 2017 avec Colo)… Il y a un grand « personnage » dans le film : un cimetière, car tous ces gens ont en commun le fait qu’ils ont perdu des êtres chers dans un accident tragique que le scénario de Villaverde dévoile peu à peu, amenant le spectateur à recomposer graduellement le puzzle des événements.

La nature sauvage est présente dès les premières séquences, où apparaissent des arbres déracinés, des amas de terre, des branches sèches – des images un peu sinistres qui défilent sur un air de Brahms. Justa (la petite Madalena Cunha, franchement excellente) est une fillette de dix ans qui a du mal à dormir la nuit. Son père Mariano (Ricardo Vidal) est gravement brûlé, de la tête aux pieds, et Justa s’occupe de lui. Peu après, on voit Mariano se rendre au cimetière avec Elsa (Betty Faria), une vieille dame non-voyante, chacun un bouquet à la main pour fleurir les tombes de leurs chers défunts respectifs : dans le cas de Mariano sa femme, et la mère de Justa, dans celui d’Elsa son mari, de la mort duquel Elsa se sent responsable. Au cimetière, on voit aussi un garçon, Simão (Alexandre Batista), qui fait des tirs de ballon contre le mur d’enceinte et qu’on voit ensuite se promener parmi les tombes, de jour comme de nuit.

À travers les calmes conversations qu’ont les personnages entre eux, presque toujours à deux et avec la caméra fixée sur leurs visages – en particulier les dialogues entre Mariano et Elsa, Justa et sa psychologue (Filomena Cautela), elle-même endeuillée, et Elsa et Simão –, on comprend ce qui unit ces personnes, quelles circonstances tragiques ont causé la mort de leurs êtres chers alors qu’eux ont survécu. Le film, fictionnel, s’inspire des grands feux de forêt qui ont dévasté le Portugal en 2017, tuant de nombreuses personnes restées piégées dans les villages environnants ou les voitures bloquées sur la route tandis que l’asphalte fondait et que les hautes températures incinéraient tout. « Si on s’était occupés des arbres et des forêts, personne ne serait mort« , entend-on dans le film. Quelqu’un d’autre prévoit qu’un jour, « tout va de nouveau brûler« .

Justa raconte l’après, la nécessité de cohabiter avec la peine et le souvenir d’événements dont on porte pour toujours les marques dans sa chair (brûlures, cécité). Le film parle aussi d’une nature qui ne pardonne pas (« Eau, feu, pourquoi ne nous laissez-vous pas tranquilles?« ) et qu’il conviendrait de respecter davantage. Une oeuvre méditative, profonde, qui évoque une tragédie en en montrant peu et en en disant beaucoup, avec délicatesse et sobriété. » (cineuropa.org)

« Depuis ses débuts au cinéma, Teresa Villaverde s’intéresse aux laissés-pour-compte de la société. Os Mutantes (1998) en est la parfaite illustration. Marqué par une rage et une sensibilité résolument féminine, ce film mettait en scène des adolescents en rupture totale avec le monde. Cette fois-ci, la cinéaste lisboète porte son regard sur les blessures de celles et ceux qui ont été frappés par les incendies dévastateurs de 2017.

C’est au cours d’un trajet en voiture, en empruntant une route bordée de forêts calcinées, que Teresa Villaverde a pris la mesure de l’ampleur des incendies qui ont ravagé la région de Leiria, au centre du Portugal. Soixante-cinq personnes y ont perdu la vie, pour la plupart piégées par les flammes alors qu’elles se trouvaient dans leur véhicule… Teresa Villaverde a rapidement compris que, malgré les destructions, les habitants ne voulaient pour rien au monde quitter leurs villages brûlés, qui restaient, envers et contre tout, leur maison…

… Le film de Teresa Villaverde se concentre sur un petit groupe de survivants : Justa, une fillette qui donne son titre au film et en est la protagoniste, son père grièvement brûlé qui tente de retrouver une vie normale en dépit des séquelles, une femme âgée devenue aveugle après avoir perdu son mari, ainsi qu’un adolescent lui aussi frappé par la tragédie.

À travers sa caméra, la cinéaste donne à voir les traces laissées par la catastrophe dans leurs existences. Pour exprimer la douleur et le sentiment de désolation, Villaverde choisit de faire évoluer ses personnages dans une profonde solitude face au monde, comme figés dans un état de sidération qui les empêche de reprendre le cours de leur vie, porteurs d’une blessure irréversible.
Le paysage occupe une place centrale dans le récit. Les images de cette nature calcinée sont silencieuses et lourdes de mémoire et semblent entrer en résonance avec le poids que portent les personnages. À noter également le travail sonore du film, d’une grande richesse de composition : chants d’oiseaux — notamment ceux qui peuplent la nuit — et bruissements animaux accompagnent le retour lent et obstiné de la vie sur ces terres meurtries ». (quetalparis.com)

« Il aura fallu de la patience pour enfin voir revenir la cinéaste portugaise Teresa Villaverde revenir à un long métrage de fiction. Neuf ans après la présentation de son magnifique Contre ton coeur (Colo) en compétition à la Berlinale, Villaverde retrouve aujourd’hui le festival allemand en présentant Justa à la Semaine de la Critique, quelques jours avant sa sortie dans les salles françaises. De la patience, il en faut aussi pour pénétrer dans ce long métrage langoureux et parfois énigmatique, mais celles et ceux qui sont familiers du magnétisme bien particulier de la réalisatrice ne seront pas dépaysés.

Dans une forêt brûlée où ne restent que des troncs noirs et morts, une poignée de personnages se croisent autour de Justa, une fillette qui a le don particulier de s’exprimer avec un tel sérieux qu’on ne dirait même plus une adulte mais un sphinx. «J’ignore si ma fille perd la tête ou bien s’il s’agit du jeu» confie sa mère. C’est justement par un jeu que s’ouvre le film, un jeu aux règles volontiers mystérieuses, rythmé par les phrases «Tu est libre» et «Tu t’échappes». Or, il y a justement quelque chose de l’ordre de la malédiction qui paraît planer au dessus des personnages de Justa, rares survivants d’une terre brulée où ils peinent à trouver quelle direction donner à leur quotidien.

Disons-le tout net, dans la famille slow cinéma, Villaverde n’est pas la dernière pour prendre son temps et avec ses tons gris et son opacité générale, Justa est par moment tellement hardcore qu’il frise la caricature sans pour autant y tomber. Or, ne pas avoir peur de prendre le risque du ridicule est justement ce qui différentie les grands cinéastes des bons cinéastes. Justa n’est pas l’oeuvre la plus aisée de Villaverde, mais la réalisatrice n’a pas perdu son talent pour créer, par la simple puissance de sa mise en image, d’étonnantes bulles mélancoliques hors du monde. (lepolyester.com)


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