
Vendredi 08 Mai 2026 à 20h
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Binka Zhelyazkova, Bulgarie, 1977, 2h18, vostf
Au lendemain de la remise manquée de son diplôme universitaire, qui l’a profondément affectée, Bella, fille d’une journaliste star de la télé d’état, rencontre Apostol, architecte quadragénaire et ancien partisan. Malgré l’écart d’âge, elle est intriguée par cet homme cultivé, mystérieux, ironique, parfois déconcertant, mais respecté par tous. Elle fait aussi la connaissance de son meilleur ami Boyan, ingénieur du son et trublion excentrique. Leur étrange amitié étonne, mais Bela s’entend bien avec les deux hommes et passe de plus en plus de temps avec eux…
«Le cinéma de Binka Zhelyazkova est à la fois avant-gardiste et engagé. Il se situe entre recherche formelle, critique politique et réflexion philosophique. Son style, exigeant et travaillé, tissé de profondes métaphores, a pu être comparé à celui de Fellini et de Tarkovski. […] Dans tous ses travaux, elle a cherché à mettre en évidence le décalage entre l’idéal communiste et la réalité, l’usage du pouvoir à des fins personnelles, la compromission et le conformisme. Sanctionnés et censurés dans la Bulgarie socialiste, ses films ont contribué à forger les codes d’une avant-garde au style métaphorique et expressif qui compose l’essence de la “nouvelle vague bulgare». (Anelia Kasabova)
Notre critique
par Josiane Scoleri
La piscine (1977) compte parmi les derniers films de Binka Jeliazkova. Et ce qui frappe immédiatement à la vision du film, c’est à la fois une liberté de ton et une audace formelle qui ne pouvaient manquer de détonner dans le cinéma bulgare de l’époque. On mesure tout le chemin parcouru depuis son premier film La vie s’écoule tranquillement (1958) en termes de thématique comme d’écriture filmique.
Dès les premières images, nous sommes avec Bela (merveilleusement interprétée par Yanina Kasheva qui va être de presque tous les plans). La mise en scène est d’abord une mise en espace dans ce grand appartement ancien où le reflet de Bela dans le miroir fait écho au visage de sa mère sur l’écran de télévision. D’emblée nous savons que tout sera affaire d’images et de représentation. Mais aussi donc, nécessairement, une affaire de sentiments. L’autre grand protagoniste du film, c’est la fameuse piscine qui donne son titre au film. D’abord le bassin lui-même comme un grand miroir qui trace les horizontales et le plongeoir qui se dresse de toute sa verticalité offrant ainsi à la cinéaste des possibilités infinies de découpage dans le plan. Certains y verront sans doute une évidente symbolique féminin/ masculin, Pourquoi pas ? Puisque les relations hommes/femmes sont au cœur du film.
Mais ce qui est véritablement intéressant – et c’est en cela que Binka Jeliazkova est une grande cinéaste -, c’est que la structuration du plan elle-même n’est jamais gratuite. L’esthétique graphique est en réalité au service du propos.
Tant de choses peuvent se jouer sur une plateforme exiguë qui surplombe le reste du monde à plus de 10 mètres de hauteur, à la fois cachette et poste d’observation. Changement de perspective. Vertige physique et surtout émotionnel. La réalisatrice joue très habilement des multiples niveaux d’interprétation possibles dans un jeu de correspondances sans cesse renouvelées avec la composition des plans. C’est tout simplement virtuose.
Mais l’audace ne s’arrête pas là. Avec La piscine, Binka Jeliazkova aborde à la fois les relations interpersonnelles et intergénérationnelles dans un pays intégré au bloc soviétique qui s’était donné pour mission de créer «l’homme nouveau», libéré des multiples aliénations de l’homme esclave du système capitaliste. Qu’en est-il donc 30 ans après la défaite du nazisme ? Même si la question n’est pas abordée aussi frontalement, elle irrigue néanmoins tout le film. Le personnage de la mère (Tzvetlana Maneva), journaliste à la télévision d’État et ses «reportages-vérité» sur des »sujets de société» sont le reflet millimétré de la doxa du régime. Les vaillants retraités qui font des longueurs dans la piscine sont-ils vraiment l’incarnation de cet idéal de l’homme nouveau? Mens sana in corpore sano. Ou bien de simples petits vieux, vaguement pathétiques, exécutant ce qu’on leur demande de faire sans trop se poser de questions Physiquement en tout cas, on est très loin de l’esthétique réalisme socialiste et de la glorification des corps joyeux éternellement musclés qui constituaient le standard iconographique de l’époque. En cela déjà, Binla Jeliazkova se démarque de ce qui serait une ligne officielle. Et si les évocations de la lutte des partisans ponctuent le scenario, c’est plutôt pour interroger la réalité des faits derrière la mythologie nationale.
Mais surtout, là où la réalisatrice fait un choix véritablement radical, c’est qu’elle s’attaque au sujet de l’intime – sujet bourgeois s’il en est – en faisant fi des convenances. Ici, pas d’histoire classique de couples qui se font et se défont, encore moins de sacrifice personnel au nom d’un idéal supérieur. Nous avons à faire à un trio, aux prénoms improbables, Bela (avec un seul l, comme c’est dit explicitement dans le film), Apostol (il fallait oser) et Bufo (avec un seul f, c’est moi qui souligne). Ces noms sont déjà tout un
programme. La belle, le saint et le bouffon. Un jeu de rôles où chacun est bien sûr, au moins, un autre. Avec ses trois personnages, Binka Jeliazkova se situe d’emblée aux antipodes du héros positif, inébranlable dans sa marche vers «l’avenir radieux de l’humanité». La belle ne se trouve pas très jolie et manque de confiance en elle, le saint est en réalité un veuf dépressif en panne de créativité et le bouffon, un clown philosophe au bord du désespoir. La réalisatrice conjugue ces trois solitudes pour les faire se croiser en «amitiés inexpliquées» au même titre que les lignes qui découpent ses plans. C’est là que l’expérimentation formelle va s’emballer, avec d’abord les maquettes d’architecture d’Apostol, projets audacieux en polystyrène, modulables à l’envi, en écho au paysage urbain de barres informes qui constituent le décor extérieur. Mais ce ne ce sera qu’une mise en bouche. Le personnage de Bufo, hyperactif et hyper créatif, entraîne le film dans un rythme proprement endiablé avec ses inventions extraordinaires toutes plus loufoques les unes que les autres. Le montage son devient alors proprement bluffant (et d’une précision absolue, sans quoi tous les gags tomberaient à l’eau). La mise en scène joue de l’énergie propre à chacun des personnages, avec des ruptures de tons et de rythme qui décoiffent. Bela, au seuil de la vie adulte, est attirée par Apostol, le flegmatique, entouré d’une aura de prestige et de maturité. Mais elle n’est pas insensible non plus au charme poétique de Bufo. Et elle passe son temps à répéter: «Je ne suis pas amoureuse» dans cette ignorance de soi qui est la marque de son âge. La composition du puzzle est étonnante de finesse et l’esthétique d’une inventivité qu’on qualifierait presque d’expérimentale.
La redécouverte de Binka Jeliazkova est clairement une des bonnes nouvelles de ces dernières années.
Sur le web

… Ses deux premiers longs métrages, La vie s’écoule silencieusement (1957) et Nous étions jeunes (1961) parlent de la résistance communiste durant la Seconde Guerre mondiale et du devenir des résistants juste après la fin de la guerre, dans la république populaire de Bulgarie. Ces deux films s’appuient en partie sur l’expérience de vie de la réalisatrice elle-même et de son compagnon et coscénariste, Hristo Ganev. Ces deux premiers longs sont filmés tous deux dans un noir et blanc d’une grande beauté graphique et avec une inventivité formelle qui rappelle par moments les cinéastes du dégel soviétique, comme Mikhaïl Kalatozov…
… Il y a de nombreux personnages féminins forts dans les films de Zhelyazkova. C’est le cas des deux jeunes femmes de Nous étions jeunes (1961): l’héroïne principale prête à prendre tous les risques pour la cause à laquelle elle croit, mais également la jeune photographe handicapée, un des plus beaux personnages féminins du cinéma de cette période, qui réunit en elle un regard d’observatrice et même d’artiste, une fragilité et un courage profondément émouvants. Mais c’est également le cas de Bella dans La Piscine (1977), jeune femme impétueuse qui plonge dans sa robe de fête de fin d’études du haut du plongeoir pour marquer le début d’une nouvelle vie, d’une vie d’adulte, dans laquelle elle va oser chercher ce qui lui convient, refusant les stéréotypes et les normes d’une société pétrie des préjugés du socialisme tardif…
… À cette époque, de nombreux auteurs masculins d’Europe de l’Est font de leur cinéma métaphysique une marque de fabrique (on peut penser à Andreï Tarkovski, bien sûr, ainsi qu’à Štefan Uher et Jan Němec de la Nouvelle Vague tchécoslovaque, puis aussi à Krzysztof Kieślowski et Béla Tarr), mais Zhelyazkova nous offre son imaginaire et ses réflexions avec grâce, légèreté, voire humour. C’est le cas dans La Piscine avec le personnage de Kliment Denchev… (festival-larochelle.org)

Portrait solaire d’une femme éminemment moderne, le film de Binka Zhelyazkova est avant tout l’autopsie de la psyché d’une nouvelle génération, pour qui la guerre est un sujet rarement évoqué et le communisme un vulgaire sujet d’embrouilles lorsque l’alcool a enivré la pièce. Cela ne veut pas dire que ces protagonistes-là ne sont pas cultivés ou qu’ils sont naïfs sur les tentatives de manipulation des foules par le régime en place, bien au contraire, mais ils ont choisi de ne plus regarder derrière, de s’abandonner à une existence pleine, riche d’expériences variées, où l’on se contredit, où l’on se trompe, mais où l’on vit sans retenue. En résulte une oeuvre détonante et surprenante, à la mise-en-scène audacieuse et rythmée. (abusdecine.com)
… Dès le début de La Piscine, une émission de télé nous montre la mère de Bella dans son métier de journaliste : «Disons adieu au passé…, propose-t-elle. Parlons du sourire». Une fois de plus, la cinéaste affirme son besoin de tourner la page, de sortir des carcans imposés par le gouvernement. Que les adultes souffrent, c’est normal, semble-t-elle nous indiquer. Mais le film s’insurge davantage du spleen de Bella, dans cette société où la jeunesse a du mal à s’épanouir. Interprétée par Yanina Kasheva, dont on doit saluer la prestation, Bella s’intéresse tout à la fois à Apostol, veuf ténébreux, et à Bouffo, un comédien qui passe son temps à faire semblant. La force du cinéma de Binka Jeliazkova est de savoir, quand il le faut, ouvrir des parenthèses qui en disent long sur la société bulgare. Comme cette vieille dame, croisée dans une cour, qui tient des propos philosophiques, tels que «l’homme vient de nulle part et avec rien. Alors, l’homme vit, travaille, accumule et, à la fin, il part comme il est venu, vers nulle part et sans rien»… Personne ne semble heureux dans cette Bulgarie et le film donne une image différente de la propagande communiste à l’honneur dans le cinéma des pays de l’Est de l’époque. Nul ne peut plus faire l’impasse et sembler ne pas voir la crise existentielle que traverse la Bulgarie mais aussi le monde entier. Et Jeliazkova, comme le fait son héroïne qui découpe une photo pour créer un nouveau visage, offre de son pays une image morcelée mais réelle. (blog.revueversus.com)

Cet idéal perdu qui hante le personnage de son film La Vie s’écoule silencieusement, se retrouve dans La Piscine, réalisé vingt ans après. Au prime abord, le film semble pourtant évoluer sur un registre différent en se concentrant sur Bella, une lycéenne qui renonce à participer à la fête de fin d’études suite à un chagrin d’amour. Or, sa rencontre avec Apostol, un architecte d’une quarantaine d’années, va faire revenir ce même passé, celui de la fin de la Seconde Guerre Mondiale et des lendemains qui déchantent, à ceci près que l’évocation de ces jours anciens reste ici sous-jacente, dissimulée dans les replis du récit. Alors que la blessure était encore brûlante et presque tangible dans le précédent long-métrage, elle est ici plus lointaine, sans que cela n’affaiblisse en rien sa portée traumatique. Le rythme qui en découle est plus alangui, résultat de l’abattement sans rébellion du personnage, de même que sa mélancolie est à la fois plus feutrée et plus prégnante, contaminant tous les pans du film. Mais en dépit de ces différences entre ces deux oeuvres réalisées à vingt ans d’écart, ce qui frappe alors, c’est la permanence des mêmes structures et des mêmes motifs, comme si deux décennies plus tard, la Bulgarie était toujours confrontée à la même impasse.
On retrouve, dans La Piscine, un personnage au sortir de l’adolescence, à travers lequel nous est donné la voir la société environnante et dont la désillusion personnelle – ici amoureuse – coïncide avec celle de son pays. L’opposition entre deux anciens camarades devenus antagonistes resurgit également dans ce film à travers les chemins divergents empruntés par deux architectes. Le premier, qui n’est autre qu’Apostol, apparaît comme le successeur de Pevko puisqu’il a conservé sa pureté en restant fidèle à ses idéaux tandis que le second est celui qui a su s’adapter à l’ère nouvelle, en renonçant à ses principes d’hier pour satisfaire ses ambitions personnelles. La dichotomie qui en résulte est contenue dans les propos de ce deuxième personnage lorsqu’il s’en prend frontalement à son confrère et déclare : «Nous sommes des architectes. Pour vivre, nous devons construire. Mes idées et mes projets ne me suffisent pas. (…) Les gens sont devenus réalistes». À travers ces mots, se dessine en creux le portrait d’un héros resté au stade de ses projections et de ses utopies, et qui est, par conséquent, voué à rester en marge d’une société qui a fini par adhérer à l’avènement de ce monde nouveau. Ce rêve perdu auquel il s’accroche se traduit ici par ses différentes maquettes qui sont autant de projets d’une vie meilleure voués à rester inanimés. Là aussi, ce principe consistant à donner forme à cet idéal qui hante renvoie à La Vie s’écoule silencieusement, où le monument en hommage au partisan décédé fonctionnait également comme rappel des aspirations manquées. Enfin, on retrouve, dans les deux films, un même épilogue «liquide» où l’eau – de la pluie comme de la piscine – vient tout recouvrir, laissant les personnages impuissants face à cette force qui déferle, inarrêtable. La répétition, deux décennies plus tard, de ce même cri d’alerte lancé par Binka Jeliazkova sur l’effacement du passé et de ses promesses donne au final de La Piscine encore plus d’émotion et de mélancolie. L’oeuvre de cette réalisatrice se distingue donc autant par sa cohérence que par le caractère sensible de sa réflexion politique, autant d’éléments qui invitent à la (re)découverte. (culturopoing.com)

… «Les gens sont devenus réalistes», continuent de déplorer les personnages de La Piscine (1977), certainement le film le plus personnel de la cinéaste, qui, malgré la censure, ne fit, elle, jamais aucun compromis. Les personnages, Bella, Apostol et Boyan, ne rentrent dans aucun moule et forment un drôle de trio : «Les gens détestent les amitiés inexplicables», déplorent-ils. Bella est l’héroïne «jeliazkovienne» par excellence avec son mal-être teinté d’indécision et de grands espoirs. La caméra la suit de très près, quitte à ce que l’image devienne floue, sur une bande-son quasi abstraite, avec ses bruits amplifiés et décalés. Le cinéma de Binka Jeliazkova, résolument libre — parfois un peu bavard et conceptuel —, s’affranchit d’une narration linéaire, à la façon d’un Godard qui serait passé à l’Est. (telerama.fr)
… C’est alors la naissance de forts sentiments et de beaux moments de cinéma, dans le noir et blanc immaculé qui faisait déjà la force de La vie s’écoule silencieusement. Ici, Jeliazkova fait le pari de la subversion, du détournement, comme lorsqu’elle filme au ralenti des plongeons dans une piscine sur fond de musique classique ou que ses acteurs brisent le quatrième mur, d’un regard et d’une réplique furtifs. Mais il ne faut pas voir dans ces élans poétiques une fuite totale de la complexité de la période que le pays traverse. La réalisatrice parle tout au long du film de l’État bulgare, en brouillant les pistes, en usant de symbolisme. Les attaques étant toujours sous-entendues, elle échappe à la furie des censeurs. Un travail de contestation qui arrive à son paroxysme dans la séquence ou le trio central s’interroge sur le sens du silence. Lorsque Bufo décide d’interroger des passants à leur tour, les réponses sont édifiantes : pour l’un, le silence est associé à la défaite et à la mort. Pour l’autre : «il est d’or, parce que si on parle trop, on le paie». La détestation de la réalisatrice pour la censure et son goût pour l’émancipation et la liberté luisent au grand jour.
Il est regrettable que des films aussi beaux, denses et maîtrisés soient restés inconnus si longtemps. Redécouvrir Binka Jeliazkova, c’est aussi se rappeler de tous les cinéastes dont on a dissimulé ou détruit le travail. D’autant plus celui des femmes cinéastes… (sofilm.fr)
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