
Samedi 04 Octobre 2025 à 19h
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Pedro Pinho, Portugal, 2025, 3h31, vostf
Sergio voyage dans une métropole d’Afrique de l’Ouest pour travailler comme ingénieur environnemental sur la construction d’une route entre le désert et la forêt. Il se lie à deux habitants de la ville, Diara et Gui, dans une relation intime mais déséquilibrée. Il apprend bientôt qu’un ingénieur italien, affecté à la même mission que lui quelques mois auparavant, a mystérieusement disparu.

Pedro Pinho est né à Lisbonne et a vécu à Paris, Barcelone, Maputo et Mindelo. En 2009, il a cofondé la société de production Terratreme avec cinq autres cinéastes. Son premier long métrage documentaire, Bab Sebta (coréalisé avec Frederico Lobo), a été présenté pour la première fois au FID Marseille en 2008, où il a remporté le prix Espérance Marseille. Son deuxième film, Um Fim do Mundo, a été présenté en 2013 dans la section Génération de la Berlinale. En 2014, As Cidades e as Trocas (coréalisé avec Luísa Homem) a été présenté pour la première fois au FID Marseille et à Art of the Real au Lincoln Center à New York. En 2017, son premier long métrage de fiction, L’Usine de rien, a été présenté à la Quinzaine des cinéastes de Cannes, où il a reçu le prix FIPRESCI de la critique internationale, avant de remporter 20 autres prix dans des festivals du monde entier. Le film a été commercialisé au Portugal, en France, en Espagne, en Allemagne, au Brésil, en Suisse, au Royaume-Uni, en Italie, en Chine, en Belgique, en ex-Yougoslavie et en Argentine. En 2025, son deuxième long métrage de fiction, Le Rire et le Couteau, a été présenté dans la section Un certain regard de la sélection officielle du Festival de Cannes.
Le Rire et le Couteau cherche à radicaliser l’exploration de la discursivité au sein du récit, exploration qui était déjà le propre de L’Usine de rien. Le film invite les personnages à prendre la parole au coeur de la blessure la plus exposée de notre époque : la frontière néocoloniale. Il vise à construire un voyage polyphonique de perspectives, explorant un éventail de points de vue autour d’un problème central qui est loin d’être résolu. Cherchant à examiner la relation entre le pouvoir et les corps, le film plonge dans la chaleur étouffante, les bureaux climatisés des ONG, les jeeps blanches, les rues poussiéreuses, les voitures qui klaxonnent et les fêtes fantaisistes – autant de symboles de la présence de la communauté expatriée dans un paysage qui est celui du capitalisme post-colonial.
Au coeur du film gît la rencontre sans fin entre l’Europe et l’Afrique, battue en brèche par le combat difficile pour un devenir queer, qui se joue dans les boîtes de nuit, les rues et les arrière-salles d’une ville d’Afrique de l’Ouest. Dans cette lutte souvent violente pour la transcendance de l’identité, on peut entrevoir des échappatoires, la possibilité d’une subversion radicale ou les traces survivantes de la tendresse. Une route est en cours de construction – une mission impossible, minée par une logistique défaillante, une main-d’oeuvre précaire et des luttes de pouvoir. Cette route, financée par la Banque mondiale et construite par un consortium brésilien et chinois, est censée jeter un pont entre deux paysages opposés : la solitude aride du désert et l’abondance profuse, animiste de la jungle. Mais au-delà de son ambition économique, la route reste en définitive une cicatrice, une déchirure dans un territoire qui résiste à l’apprivoisement. Au coeur du film, un récit minimaliste, un thriller naissant au ton bucolique – une histoire de désir et de solitude. Un chantier bloqué, une disparition mystérieuse, un rapport sur l’impact environnemental qui détient la clé du progrès. Investissements étrangers, résistance locale, et la tension délicate de ces trois personnages – Sergio, Gui et Diara – dont la rencontre est autant façonnée par les structures de pouvoir que par la curiosité réciproque. Autour de cette rencontre promise, le film est une recherche d’évasion dans une réalité frénétique, où le mouvement des corps, les regards qui s’attardent et les moments de connexion fugaces suggèrent un désir plus profond de fuite et de paix.
Interrogé sur l’aspect documentaire de son film, le réalisateur répond : «Je pense que cette impression de documentaire vient du dispositif de tournage qui essaie de contrarier l’idée de mise en scène, avec un endroit choisi pour la caméra qui précède l’action. J’essaie toujours de casser cela avec une mise en situation dans laquelle la caméra et la technique poursuivent l’action qui s’improvise sur la scène avec les dialogues et les gestes. Les acteurs sont invités à improviser et la caméra suit ce mouvement. C’est pour ça que je pense que ça reproduit un peu le mouvement du documentaire. Dans le documentaire, la caméra est généralement derrière l’action».
En ce qui concerne les dialogues, le réalisateur explique : «Les dialogues étaient complètement écrits dans le scénario, mais les acteurs étaient invités à improviser sur un ensemble d’intentions dramaturgiques pour la scène. L’écriture me sert surtout pour me diriger moi-même, pour savoir exactement ce que je cherche de la scène. Les acteurs réagissent et à amènent leur subjectivité, leurs façons d’être, de bouger et de parler, ainsi que leurs avis politiques. L’idée n’est pas nécessairement que cela vienne d’eux-mêmes, mais qu’ils prêtent leurs intentions aux personnages. Tout est donc à la fois écrit et totalement improvisé. Je n’aurais pas pu écrire la plupart des dialogues. C’est pour ça que je cherche quelque chose qui aille au-delà de l’écriture, que leurs subjectivités arrivent à me donner et que je ne pourrais pas imaginer seul».
Interrogé sur la longueur de son film, le réalisateur confie : «En fait, dès le début, le film était censé avoir deux versions : une version de plus de 5h et une version dirigée vers la possibilité de circulation en salle avec une durée plus contrôlée, tout en sachant que je m’adressais à des questions et à des sujets tellement complexes que j’aurais besoin de prendre le temps pour les adresser et pour leur rendre la complexité qu’ils méritent. C’était presque une obligation. C’était aussi un défi esthétique au niveau du rythme et de la façon d’adresser la durée. Cela est d’autant plus vrai dans un temps où le cinéma semble bouger comme média, le rapport à la salle est en crise alors que les gens continuent de voir douze heures d’une série parfois sans s’arrêter. Ces questions formelles me tenaient à coeur».
Le film est une coproduction entre le Portugal, la France, la Roumanie et le Brésil. Ce choix reflète la volonté du réalisateur Pedro Pinho de brouiller les frontières nationales dans un récit sur les tensions néocoloniales. La diversité des financements (Banque mondiale fictive, consortiums brésilien et chinois dans le film) est aussi un clin d’oeil à cette réalité mondialisée. Cela a impliqué une logistique complexe sur plusieurs continents, y compris des tournages en Afrique de l’Ouest. Chaque équipe locale a été impliquée de manière collaborative dans la création du film, y compris dans l’écriture.
Pedro Pinho a coécrit le scénario avec neuf autres collaborateurs, dont Miguel Seabra Lopes et Marta Lança. Cette écriture collective renforce la dimension polyphonique du film, qui donne voix à des perspectives très différentes. Les échanges entre les auteurs visaient à rendre chaque personnage complexe, loin des stéréotypes. Le résultat est un récit éclaté, presque choral, qui évolue en dehors des structures narratives classiques. La démarche reflète une volonté politique : décentrer la narration et la redistribuer entre plusieurs regards.
Le Rire et le Couteau se déroule dans une grande ville d’Afrique de l’Ouest, dont le nom reste volontairement flou. Pedro Pinho a voulu capturer la tension entre zones hypermodernes (ONG, bureaux climatisés) et quartiers populaires. Les lieux ont été choisis pour leur pouvoir d’évocation plutôt que pour leur notoriété ou leur esthétique. Le chantier de la route, centrale dans le récit, a été reconstitué avec de vrais ouvriers et du matériel local. Les conditions de tournage étaient proches de celles décrites dans le film : chaleur extrême, équipements précaires. Cette immersion a influencé la performance des acteurs, notamment dans les scènes de tension physique. Certaines séquences ont dû être adaptées en fonction des imprévus techniques ou climatiques. Ce tournage en immersion a contribué à l’authenticité et à la puissance sensorielle du Rire et le Couteau.
Le Rire et le Couteau a obtenu le prix de la meilleure actrice décerné à Cleo Diára dans le cadre de la sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025.
Notre Critique
par Josiane Scoleri
Le rire et le couteau est très certainement un film follement ambitieux. Un film comme on n’en avait pas vu depuis longtemps au cinéma. Un film à l’image de son titre un peu énigmatique, éclatant et tranchant à la fois. Un film qui commence comme un road-movie solitaire sur fond de désert terriblement photogénique pour se transformer en une sorte d’essai politico anthropologique qui n’a pas froid aux yeux… Mais dès les premières interactions entre Sergio l’Européen et les personnes rencontrées brièvement sur sa route, Pedro Pinho réussit en quelques plans à s’éloigner de l’image de carte postale pour faire ressortir l’étrangeté de cette présence occidentale. Le gardien à son poste de contrôle, le chauffeur de camion ou la cuisinière dans sa micro tente gargote n’ont rien d’exotique. Ils sont là tout simplement. C’est d’ailleurs le sujet de la première conversation entre Guilherme, le Brésilien et Sergio le Portugais. Est-on jamais vraiment là, ici et maintenant? Vaste question qui va revenir à divers moments clés du film et qui se fait encore plus pressante quand on vient d’ailleurs… On comprend dès cette première discussion que Le rire et le couteau ne va pas faire dans le bavardage ou les mondanités, même si on y parle beaucoup. Les dialogues sont même une des caractéristiques marquantes du film. Des dialogues denses, soutenus, mais toujours empreints d’une bonne dose d’ironie, voire de dérision. Le rire et le couteau, encore une fois.
La caméra de Pedro Pinho excelle tant dans les plans larges d’extérieur que dans les plans rapprochés où les personnages sont très près les uns des autres, saturant l’image, notamment dans les fêtes qui ponctuent le film ou les scènes de marché. Là, le cadre foisonne de détails, le rythme s’accélère et le spectateur ne sait plus trop où donner de l’oeil. Cette alternance d’espaces ouverts et de lieux surchargés donne son rythme au film, au même titre que le glissement constant entre la musique et de la parole ou encore la rupture entre scènes de nuit et scènes de jour. Le maître mot, l’outil premier de ce cinéma, c’est d’abord et avant tout le plan-séquence dans la conscience aiguë que le temps est bien la grande affaire du cinéma. En réalité, Le rire et le couteau est un film qui réussit à nous surprendre plus souvent qu’à son tour. D’abord par le personnage de Daría. Haut en couleurs, complexe, souvent insaisissable et d’une liberté éclatante. L’actrice, Cléo Daría (prix d’interprétation féminine à Cannes, oh combien mérité) éclabousse l’écran de sa vitalité, face à Sergio Coragem qui joue son personnage entre perplexité et fascination face à cette femme qui déborde de féminité, d’audace, de témérité. Sergio nous apparaît bien palot à côté, voire même carrément lymphatique. Encore un contraste qui porte le film.
L’autre surprise majeure du scénario, c’est cette communauté trans – totalement inattendue dans un tel contexte – où les rapports humains sont empreints de douceur et de joie de vivre, où la recherche de la liberté n’est pas une idée, mais une nécessité absolue. Une condition de la survie. Face à ce microcosme local: le monde des O.N.G. et des Européens qui trimballent collée à leurs basques «l’idée de l’Europe» comme le dit le réalisateur. C’est à dire une vision du monde où prévalent les rapports de domination, certes sous couvert de bonnes intentions et de «développement»… La scène des latrines est à ce titre à la fois emblématique, cruelle et pathétique. Le rire et le couteau est de fait un film qui travaille les multiples contradictions de la situation néocoloniale toujours en place aujourd’hui. Pedro Pinho prend le temps de les explorer et de les exposer sous nos yeux. Les «humanitaires» et les employés des multinationales qui travaillent sur les chantiers représentent ainsi les deux faces de la même médaille qu’elle soit européenne ou chinoise. Le vernis des O.N.G. ne tient pas plus le choc que les rapports bruts de décoffrage entre les ouvriers. Dans un cas comme dans l’autre, la tension est forte et la violence terrible. Dans ces moments-là, le film change de registre et de rythme, la caméra est plus heurtée, la discussion vire à l’altercation et le racisme s’exprime sans le moindre filtre. Mais le tableau ne serait pas complet sans la présence de la bourgeoisie locale qui a prospéré grâce à l’indépendance – y compris en prenant part à la lutte de libération – et qui véhicule elle aussi «l’idée de l’Europe». Les classes sociales existent par delà les rapports coloniaux, c’est un fait. Le personnage de Horacio incarne cette vision du monde: «Faire tout ce que vous avez fait là-bas (i.e. en Europe) avec moins de sang». Sous-entendu, bien sûr, «du sang il y en aura tout de même». La scène du gymnase -lieu hors-sol, pour ne pas dire indécent, sous ces latitudes- condense de façon à la fois symbolique et glaçante ce que recouvre ce «moins de sang».
Enfin, l’autre grande réussite du film réside dans le traitement croisé des rapports de genre et de la question raciale. Terrain casse gueule s’il en est. Chez Pedro Pinho, la caméra sert aussi à exprimer le désir qui circule sous toutes ses formes d’un personnage à l’autre entre érotisme, sensualité et sexualité explicite, entre regards, rapprochement des corps dans la danse et longue scène de sexe à trois. À tout moment, les corps sont traversés par – et expriment – la question coloniale. Ce degré de symbiose est en soi un tour de force. Le réalisateur ne lâche jamais son sujet quelque soit l’angle dont il l’aborde. Il en ressort pour le spectateur un sentiment de foisonnement intense, mais un foisonnement construit et parfaitement maîtrisé. Ce qui est intéressant, c’est que c’est précisément la durée du film – dont les critiques ont tellement parlé à la sortie du film- qui permet au réalisateur de toucher au but et de nous faire ainsi toucher du doigt toute la complexité du réel.
Sur le Web

« … Le Rire et le Couteau peut faire peur au regard des 3 heures 30 qui le caractérisent. Le cinéaste Pedro Pinho a fait ses premières armes avec le documentaire. Voilà une oeuvre de cinéma qui prend véritablement le temps de regarder les Guinéens, suivant à la trace les efforts du protagoniste pour se fondre dans la vie locale et échapper au déterminisme culturel. Les soirées festives, les repas en famille, les après-midis dans un bar gay sont autant d’opportunités pour Sergio d’apprivoiser les us et coutumes de son nouveau pays d’accueil. Mais les intérêts en faveur de la préservation écologique ne convergent pas toujours avec les besoins des habitants qui peinent à sortir de la pauvreté endémique et doivent cohabiter avec les subsides de leurs pratiques animistes et les ravages laissés par l’emprunte coloniale…
…En prenant le temps de déployer la complexité identitaire des personnages, Pedro Pinho échappe au biais du manichéisme souvent de mise dans ce type de récit. La sonorité politique de sa vision est évidente, même s’il ne prend pas ouvertement parti en faveur de ceux qui cherchent à protéger la nature et les autres qui plaident pour une amélioration de vie de leurs conditions économiques. L’eau potable est par exemple très difficilement accessible pour nombre de villageois qui, faute de routes, ne peuvent pas se rendre rapidement à l’école ou dans un hôpital. D’ailleurs, Sergio fait lui-même l’expérience de la maladie, alors qu’il mène une enquête dans un territoire reculé où un promoteur s’apprête à construire une route. C’est au spectateur de se faire sa propre opinion, tout en sachant que la nuance est de mise.
Le Rire et le Couteau s’inspire du titre d’une chanson qui déroule les paradoxes du langage et des situations de la vie quotidienne. Tout le film est baigné de très nombreuses musiques qui apportent au récit une couleur totalement solaire. De belles scènes accompagnent des danseurs qui ondulent leur corps au rythme des percussions africaines, dans un subtil jeu de séduction et pouvoir. La sensualité côtoie un propos plus grave qui tente de conjurer les empruntes du passé colonialiste de la Guinée-Bissau. Il faut saluer aussi le soin apporté à la photographie où les villes, les contrées désertiques ou aqueuses sont merveilleusement mises en valeur… » (avoir-alire.com)

« … La durée hors norme du Rire et le Couteau ne repose pas sur une abondance de péripéties qui auraient pu alimenter une série. Elle tient à la nature du pacte que le réalisateur propose aux spectateurs. Pour donner vie et chair aux situations et aux personnages, pour restituer la part entêtante des éléments naturels et la complexité politique derrière les mots et les actes, le film mise sur une forme de «temps réel», plutôt que sur des dialogues signifiants. Le résultat demeure étonnamment captivant, incidemment drôle ou grinçant… » (telerama.fr)
« … Le Rire et le Couteau est moins un essai cinématographique sur le néocolonialisme et la persistance des structures et institutions témoignant de l’autorité toujours actuelle du Nord sur le Sud, qu’une enquête sociologique, presque extensive, de l’impact de système de domination déliquescent sur les rapports entre les individus. Les paroles, les omissions, les actions sont toutes à un moment ou un autre ingurgitées par cette réflexion socio-politico-culturelle. En 3h40 de film, le cinéaste s’offre le luxe de pouvoir enchaîner les thématiques, de laisser ses idées décanter et de voir les concepts se faire écho entre eux. La démarche de Pinho rejoint la conception godardienne du cinéma comme école où les discours étaient opposés, non pas par esprit de contradiction, mais par intérêt pédagogique. Le titre du film indiquait déjà cette volonté de tout faire coexister en son sein…
… Si sa durée peut impressionner, Le Rire et le Couteau est fascinant durant son entièreté, car il est justement rempli de ces dialogues entre les interactions de ses personnages et leur environnement. Il dépeint ainsi un monde fourmillant et mouvant qui atteste des réalités sociales sans jamais tomber dans une analyse rigoureuse et rébarbative. » (lebleudumiroir.fr)
« … Le Rire et le Couteau est une satire mordante et rafraîchissante de l’ethnocentrisme européen, dont la durée rare de trois heures et demi est justifiée par l’ambition de proposer une immersion dans la psyché des africains, des Guinéens pour être plus précis. Le point de vue adopté est celui de Sergio, ingénieur portugais nouvellement arrivé dans ce qui fut jadis une colonie de son pays. Mais le parcours du protagoniste va le conduire à fréquenter Diara, une jeune guinéenne, ainsi que son groupe d’amis qui navigue dans les milieux interlopes. Ceux-ci accueillent volontiers le petit blanc, tout en ayant un discours acerbe vis-à-vis de ces néo-colons européens bien-pensants (les pires de tous) et ne s’en cachant pas devant Sergio. Ces relations qui se nouent paraissent donc artificielles, un simple moyen pour le metteur en scène de confronter l’Européen au point de vue africain. De même la rencontre entre Sergio et Diara semble rocambolesque et surfaite. Un film qui en quelque sorte sacrifie la crédibilité de son histoire pour servir son propos, certes très pertinent et bienvenu. Avant de se lancer dans la fiction, Pedro Pinho a fait ses armes dans le documentaire, ce qui peut expliquer cette approche du scénario. Au final Le Rire et le Couteau est un film militant qui trouvera très certainement son public malgré sa longueur et ses défauts formels. » (abusdecine.com)

« … Ingénieur environnemental portugais envoyé en mission en Guinée-Bissau, Sérgio (Sérgio Coragem) déambule ainsi dans des paysages imposants où il évalue un projet de construction d’une route entre le désert et la forêt. Homme curieux et faussement effacé, l’ingénieur va se lier à plusieurs personnes nées et vivant sur place, comme le flamboyant Gui (Jonathan Guilherme) et la combative Diára (Cleo Diára), qui n’hésiteront pas à dire à Sérgio combien il incarne à leurs yeux un agent du capitalisme occidental derrière ses airs de bienveillance et de charité. Tout l’intérêt provient justement du fait que Sérgio semble accepter la critique, au point que les remises en question et réorganisations des mécanismes de pouvoir social vont entre autres s’incarner dans des relations sexuelles et physiques…
… Bien au-delà d’une vague intrigue ayant trait à la disparition d’un ingénieur italien quelques mois plus tôt, Le Rire et le Couteau se mue alors en vaste et envoûtante épopée du désir corporel et de la découverte de soi. Faisant la part belle à l’attachant personnage queer de Gui, qui libère beaucoup des inhibitions de Sérgio, le cinéaste raconte avoir voulu retracer l’intense combat pour «un devenir queer» qui se joue autant dans l’espace public que privé. Les séquences de fêtes fantaisistes en boîtes de nuit donnent ainsi au film des airs de Pacifiction, en plus sensuel et torride. Car par sa mise en scène polyphonique et en tension permanente, Pedro Pinho parvient au bout du chemin à nous faire voir d’un oeil plus vif, conscient et ému la déambulation finale sur une rivière infinie où la nature reprend ses droits. » (troiscouleurs.fr)

« … Dans un film polyphonique intitulé Le Rire et le Couteau, inclassable, mêlant érotisme de la parole et critique de nos conforts des Blancs postcolonialistes, Pedro Pinho crée un film-vie, une oeuvre-monde fébrile et labile de 3h30. Un dépaysement face à nos étroites catégories d’Occidentaux privilégiés. Le Rire et le Couteau déplace en nous des perspectives, remanie des certitudes, bouscule des territoires autant qu’il sidère et captive…
… Le Rire et le Couteau ressemble à son titre. Un univers palpitant, déroutant et troublant. Contradictoire et généreux. Éclatant et tranchant. Pénétré d’ailleurs, de chaleur, de torpeur, de sueur, d’odeurs, de ventilateurs, de géographies, d’altérités et de décentrements… Immédiatement, ce qui happe le regard de Sergio comme celui du spectateur, c’est l’extrême réalité que le film capte, une réalité jamais vue, jamais filmée de cette manière, frémissante et sensuelle. Une vie pulsatile, jaillissante, proche et lointaine, étrange et étrangère, épuisée et enfiévrée. C’est là le coeur du film, qui bouscule toutes les normes narratives et insuffle du vivant, du mouvant, de l’aventure.
Le credo de Pedro Pinho pour filmer est : La vie se déploie, la caméra poursuit. Et c’est exactement ce que l’on ressent dans cet entretien infini des métamorphoses que la caméra enchevêtre et prolonge. Peu importe presque l’histoire avec son fil narratif conventionnel, ce qui pousse ici Pedro Pinho à filmer, c’est autre chose : les regards qui se fondent en rencontres possibles, les cultures et les sangs qui se jaugent, les scènes de sexe comme modes de circulations et discours qui abolissent furtivement les anciennes aliénations, les vies modestes et joyeuses affairées à ce qui les mène du côté de la fête, de l’euphorie et du désir. Et puis, dans cette énergie vitale bruissante, Le Rire et le Couteau travaille la matérialité des discours. Beaucoup de personnages, secondaires ou non, s’enflamment par la parole ou s’en emparent charnellement. Et Sergio, sorte d’ethnographe (à la place du réalisateur et du spectateur), écoute et se fascine par cette musicalité… » (lemagducine.fr)

« … Le Rire et le Couteau est ainsi un grand film, peut-être l’un des meilleurs montrés au Festival de Cannes cette année, qui repose sur ce caractère indécidable de la vie.
Dans le cinéma argentin, l’influence de Jacques Rivette avait déjà été constatée à maintes reprises : l’expérience de la longue durée, le phénomène d’immersion dans un univers qui obéit à ses propres règles narratives et fictionnelles, les intrigues labyrinthiques à tiroirs, pouvaient être remarqués dans des films-fleuves voire continents comme La Flor de Mariano Llinas ou Trenque Lauquen de Laura Citarella. Bien que la langue ne soit pas la même, elle peut être également observée chez des cinéastes lusophones comme Miguel Gomes (Tabou, Les Mille et une nuits, Grand Tour) ou Pedro Pinho, pour Le Rire et le Couteau qui nous occupe ici. Ces cinéastes ont pour caractéristique essentielle de prendre leur temps. La durée du film de Pedro Pinho (3h30) pourrait paraître rédhibitoire ; c’est pourtant tout le contraire qui se produit, un phénomène d’immersion total dans la durée. Le spectateur ne reconnaît plus les repères dramaturgiques courants, le découpage classique en trois ou cinq actes, la construction en montée en pression. Cette perte de repères profite à la sensation de vivre l’instant, et la vie, telle qu’elle est, avec ses moments forts et moins forts. Très vite, au bout de vingt minutes, on ne sait plus combien de temps s’est écoulé et on ne le saura plus… »(movierama.fr)
Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.
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