
Jeudi 12 Février 2026 à 20h – 23ième Festival 2026
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Tamer El Said, Égypte, 2016, 1h58, vostf
2009, Le Caire, Egypte. Khalid filme l’âme de sa ville et de ses habitants. Leurs visages et leurs espoirs. Quand la ville s’embrase, dans les prémisses d’une révolution, les images deviennent son combat. Les images du Caire, mais aussi celles de Beyrouth, de Bagdad et de Berlin, que lui envoient ces amis. Il faut trouver la force de continuer à vivre la douloureuse beauté des derniers jours d’une ville.
Notre critique
par Josiane Scoleri
Le film de Tamer el Saïd, son unique long-métrage à ce jour, est un film construit tout entier sur le binôme intérieur/ extérieur, la maison et la rue, l’intime et le collectif, tissant des correspondances, souvent inattendues entre l’un et l’autre. C’est un film qui dit les difficultés à vivre (et donc à filmer) une ville en plein bouleversement. C’est un film tendu comme un arc de la première à la dernière image, entre épreuves personnelles et soulèvement qui vient. Tourné entre 2006 et 2008, soit 3 ans avant les différents ‘‘printemps arabes’’, le film capte la tension montante de cette fin de règne de l’époque Moubarak. Il détaille tous les ingrédients, limpides pour qui veut bien voir, qui aboutiront peu après à la chute du régime.
Nous suivons Khalid, le personnage principal au fil de ses déambulations dans la ville. Il est cinéaste de son état. Il a déjà beaucoup filmé sa ville, s’essaye régulièrement au montage, tout en continuant à engranger des images. De fait, Les derniers jours d’une ville est un film qui nous parle autant du Caire que de cinéma. Il le fait grâce à un montage éclaté, avec des allers-retours continus entre des lieux récurrents (le centre-ville, l’appartement de Khalid, l’hôpital…), les personnages qui apparaissent, disparaissent et reviennent sans crier gare. Il le fait bien plus encore par son utilisation du film dans le film où l’on passe, souvent sans couture, des images déjà enregistrées aux images en train de se faire. En conséquence, la discontinuité du récit produit un léger brouillage de la temporalité qui nous maintient nécessairement sur le qui-vive.
Il faut encore parler des images elles-mêmes, du soin apporté dans le choix des couleurs (le bleu et vert de l’hôpital, le rouge qui sied si bien aux brunes, le vieux-rose et sable des immeubles du centre-ville, les couleurs plus neutres de Khalid lui-même) associées à mille déformations, flous, reflets et autres anamorphoses. Avec, à la clef, un travail sur la lumière tout simplement impeccable (coup de chapeau à Bassem Fayad).
Sans chercher pour autant à épater la galerie, Tamer El Saïd fait feu de tout bois pour être au plus près de cette ville protéiforme, faite de contrastes violents, de disparités choquantes, mais aussi de poésie et de délicatesse dans le chaos ambiant. Comment la saisir, comment la représenter ? Khalid erre entre vertige et désillusion, avec pour seule certitude la conviction que c’est bien là, la juste place du cinéma.
Ce qui rend Les derniers jours d’une ville encore plus passionnant – et autrement plus ambitieux – c’est qu’en fait de ville, il n’y en a pas une, mais au moins trois. (Et même 5 si on compte Berlin certes totalement hors champ, néanmoins très présent dans la première partie du film et Alexandrie dans une scène particulièrement poignante). C’est très certainement à cet endroit-là que le film révèle toute l’ampleur de sa dimension politique.
Le Caire, Beyrouth et Bagdad, les trois villes phares du Moyen Orient. Trois villes à l’histoire tourmentée et toujours douloureuse aujourd’hui. Trois lieux où l’on se pose nécessairement la question de rester ou de partir. Rester pour quoi faire ? quand tout semble verrouillé. Partir, malgré le déchirement, dans l’espoir d’un envol avec tous les risques d’échec que ça implique. Au coeur du film jaillissent ainsi les discussions entre Khalid et ses amis cinéastes, Bassem, qui joue son propre rôle dans le film, vient de Beyrouth, Hassan de Bagdad et Tarek lui a fait le choix de quitter Bagdad pour l’Europe.
En parallèle aux conversations entre amis, la bande-son du film nous plonge sans arrêt dans la circulation du Caire, ponctuée régulièrement par des annonces faites à la radio. C‘est la voix officielle du pouvoir en place, omniprésente. C’est aussi grâce à elle, autant qu’aux images elles-mêmes, que l’on mesure, nous spectateurs, « l’ampleur des dégâts », je veux dire le poids de la chape de plomb qui pèse en permanence sur toute la population.
De plus, dans le kaléidoscope que constitue le film, Tamer el SaÏd accorde une place toute particulière aux femmes. Il le fait là aussi sans didactisme, par de multiples touches qui font sens dans leur diversité même. De la femme en burqa à la metteuse en scène de théâtre en passant par la jeune fille en partance ou la voisine qui se fait tabasser par son mari, des pans entiers de la société égyptienne se découvrent ainsi sous nos yeux au fur et à mesure que se déroule le film. Ce sont des scènes aussi révélatrices que celles des manifs de rue, de liesse populaire après un match de foot ou les multiples plans sur les immeubles dont on ne sait pas toujours s’ils sont en cours de construction ou de démolition.
S’ajoutent à ce portrait très sociologique de la ville, des facettes profondément intimes du personnage de Khalid et c’est aussi ce qui rend ce film si attachant. Alors même que l’articulation entre l’aspect documentaire et la veine personnelle s’avère souvent fatale aux docu-fictions, le réalisateur réussit au contraire à donner ici une réelle épaisseur charnelle au film. Khalid désemparé lorsqu’il rend visite à sa mère à l’hôpital, filmée avec beaucoup de retenue et de pudeur. Khalid toujours amoureux mais résigné face au départ imminent de Laïla. Il y a beaucoup de délicatesse dans la manière dont est montrée la proximité de coeur entre ces deux êtres. Le geste de Tamer el Saïd est parfaitement maîtrisé entre tendresse et lucidité sur une ville qui échappe à toute tentative de réduction, quelle qu’elle soit.
Sur le web

Il y aurait une mélancolie particulière, une désespérance amère, à prétendre être artiste dans un monde arabe exposé depuis si longtemps à la dictature et au fondamentalisme. A hauteur d’homme, à sensibilité d’artiste, ce temps équivaut à une torturante éternité. Ce sentiment est particulièrement sensible chez certains cinéastes de ce monde hostile à la liberté de création; elle bat dans leur oeuvre comme un coeur contrit et rageur, menacé d’épuisement à force de lutter contre l’intolérance et l’indifférence. Voyez les films du Libanais Ghassan Salhab, de l’Algérien Tariq Teguia, du Syrien Ossama Mohammed : il semble que toutes les larmes de la terre ne suffisent à tarir leur peine ni leur colère.
C’est dans leur sillage que s’inscrit Tamer El Saïd, cinéaste égyptien de 45 ans, dont le premier long-métrage, commencé voici dix ans, arraché à une adversité épique, ne nous parvient qu’aujourd’hui. Refusé partout et par tous en Egypte, le film s’est monté contre vents et marées, avec un réalisateur contraint de travailler au four de la production et au moulin du tournage. Film désynchronisé donc, spécialement dans un pays qui a connu le séisme politique que l’on sait. Voici une oeuvre pensée et tournée avant la révolution, montée pendant, montrée après, et encore, pas en Egypte. Cela même est le film : un regard qui porte entre les choses, entre la fin et le seuil d’un monde, comme en suspens.

Une oeuvre où les paroles sont prononcées lèvres closes, où le temps fuit comme le sable entre les mains, où la ville que vous habitez vous devient étrangère, où l’amour est emporté avec la destruction ambiante, où une mère s’éteint avec la mémoire d’un monde qui sombre, où les amis souffrent et rient dans une commune affliction. Et c’est de toute cette effarante faiblesse que l’oeuvre tire sa force, sa justesse, sa dignité. Interprété majoritairement par des non-professionnels jouant leurs propres rôles, effaçant la frontière entre la fiction, le documentaire et le journal filmé, Les Derniers Jours d’une ville est la chronique poétique d’une violence qui dure et d’une insurrection qui s’annonce, d’une vie qui se met à flotter entre les deux.
Khalid, cinéaste de 35 ans, y est aux prises avec un film interminable. Les images de ce film qu’il monte et celles du film qui nous les montre ne cessent de se recouper, de se superposer, de se mélanger. Les dimensions temporelle et spatiale sont ici soumises à un trouble constant. Les amis cinéastes de Khalid, venus lui rendre visite depuis d’autres pays arabes, eux aussi muselés, ballottés par la violence et l’absurdité de l’Histoire, emportent des images de Beyrouth ou de Bagdad qui se mêlent à l’immersion du film dans l’urbanisme du Caire. C’est en fait un vaste monde que cherche à filmer Tamer El Saïd, dont la boussole, tour à tour affolée et languide, cherche la place de l’artiste dans le monde arabe.

Un monde à proprement parler inhabitable pour qui entend le penser, le représenter, le changer. Khalid passe son temps à visiter des appartements dépourvus de charme et d’agrément, ou dont la porte reste close, derrière laquelle une femme voilée explique qu’elle n’a pas le droit d’ouvrir en l’absence de son mari. La ville paraît close, celée, sans mémoire, intoxiquée par le flux médiatique de la propagande, livrée à la violence des hommes sur les femmes, à l’oppression de l’Etat sur le peuple, à la guerre des fondamentalistes contre tous. Et, en même temps, cette ville, si amoureusement filmée, empreinte de toutes les beautés orientales, ne cesse de séduire les sens avec ses ciels orangés, ses immeubles ocre et verts, ses échoppes, ses passages, ses petites gens affairées, ses marchands de rien, de bulles de savon et de jasmin, son peuple qui gronde et sa fièvre qui monte.
De sorte que Le Caire de Tamer El Saïd est une pensée en mouvement, une surface où il est palpable qu’il y projette son âme, y dépose ses objets, y égrène ses souvenirs, y inscrit son intimité la plus chère. Il filme en un mot sa ville comme on écrit à l’aimée une lettre d’adieu, laquelle, comme chacun sait, est toujours la plus vive et poignante lettre d’amour. (lemonde.fr)

Pensé, écrit et tourné avant le printemps arabe et la chute de Mubarak, terminé et monté ensuite à partir de 250 heures de rushes, le premier long métrage de Tamer El Saïd semble embrasser Le Caire pour donner à voir et ressentir toute son immensité. Fruit de collaborations puissantes, porté par un riche travail documentaire, Les derniers jours d’une ville inscrit la fiction dans la marche du monde.
La valeur du plan détermine le regard, celui du cinéaste qui montre et celui du spectateur qui reçoit. La faculté de se fondre dans le brouhaha de la ville, de s’en extraire pour recueillir un témoignage, d’y revenir en ouvrant les fenêtres d’un appartement, crée un mouvement fracturé et discontinu avec lequel les personnages doivent conjuguer. En choisissant de placer un cinéaste au coeur de son récit, Tamer El Saïd multiplie les pistes de perception dans une narration fonctionnant par couches mélodiques, comme le serait un morceau de musique.
Khalid réalise un documentaire cherchant à saisir l’âme du Caire. Sans plan précis, il effectue également un travail de mémoire sur la figure de son père décédé, poète et parolier de chansons. Confronté au départ prochain de son ex-compagne, veillant sa mère hospitalisée et courant les rues à la recherche d’un nouvel appartement, il oscille entre quête personnelle et observation d’une ville sur le point de basculer. Aux informations radiophoniques se mêlent louanges du président Mubarak, soutien à l’équipe de football avant un match décisif contre l’Algérie, état du monde arabe. Confrontant ses perceptions à celles de trois amis cinéastes, un Libanais présentant Beyrouth comme une vieille femme liftée et deux Irakiens dont l’un s’est exilé à Berlin et l’autre ne peut quitter Bagdad, Khalid semble naviguer à vue.

Les derniers jours d’une ville ne fonctionne pas tant comme une mise en abyme que comme le portrait presque cubiste d’une ville foisonnante. Personnage de fiction confronté aux mouvements d’une cité dont il s’extrait régulièrement, Khalid se retrouve parfois dans le rôle d’observateur impuissant. Ainsi, lorsqu’il assiste à l’arrestation d’un manifestant ou lorsqu’il filme un homme maltraitant une femme se pose à nouveau la question du regard et celle de la place du cinéaste.
Le plus souvent Le Caire prend le dessus, la mise en scène multipliant les plans larges, les inserts, les scènes de rues afin d’en restituer toute la richesse. L’image cuivrée souvent contrastée met en valeur l’architecture, les volumes urbains, toutes configurations donnant à la ville son âme. Le travail sonore, alternance de prises directes, de dialogues off et de plages silencieuses ponctuées par la musique d’Amélie Legrand et Victor Moïse souligne et accompagne le mouvement perpétuel de la capitale égyptienne.
Alors que certaines fictions viennent soustraire leurs personnages de leur environnement, la démarche de Tamer El Saïd inscrit le cheminement de son héros dans un contexte nourri par le travail documentaire. Les relations que Khalid entretient avec son entourage, son ex-compagne, sa mère malade, ses amis acteurs et cinéastes, la mémoire d’un père et d’une soeur disparus entrent en résonance avec une histoire immédiate qui n’apparaît pas seulement comme une toile de fond. Les premières manifestations de la place Tahrir, les arrestations des Frères Musulmans, la propagande gouvernementale participent aux errances d’un cinéaste qui revendique son attachement à sa ville tout en prenant peut-être la voie du départ.

Tamer El Saïd et Rasha Salti donnent à leur scénario une structure ouverte permettant à l’équipe de s’adapter aux aléas d’un tournage qui s’étale sur deux ans. La structure de production créée permet elle aussi de répondre aux accidents de parcours quand il faut interrompre les prises de vue pour chercher de nouveaux financements, repartir, changer de lieu. Jouant pour beaucoup leurs propres rôles, les comédiens se livrent à un intense travail d’improvisation afin de rendre les dialogues fluides. Dans le rôle titre, Khalid Abdalla donne vie à un personnage tout en nuances, souvent hésitant, parfois sûr de lui, toujours déterminé à avancer. Ce travail commun de femmes et d’hommes de tous pays et de tous horizons donne naissance à un projet dont le résultat brille par sa maîtrise et son intelligence.
«Comment faire pour qu’un film soit aussi intense, complexe et étonnant que la vie, avec ses superpositions d’histoires et ses différents niveaux ?» se demande Tamer El Saïd lorsqu’il se lance dans une aventure qui va s’étaler sur neuf ans. Sa réponse s’exprime puissamment dans un premier long métrage urbain dont les dimensions humaines et politiques nourrissent une fiction dense et profonde. À la question de savoir où, dans le Bagdad en guerre, se trouve la poésie, un vieux calligraphe répond : «la poésie est partout, en attente d’être écrite». Les dernières images du film, bouleversantes mais apaisées confirment la parole du Sage. (culturopoing.com)

Les Derniers Jours d’une ville, de Tamer El Said, tourné dans les rues du Caire, a beaucoup de traits communs avec un autre film, Mémoires du sous-développement (1968) du cinéaste cubain Tomás Gutiérrez Alea, tourné dans les rues de La Havane. Chacun des deux est le portrait d’une ville, mêlé à celui d’un homme qui pourrait bien être un alter ego de l’auteur, étant avant tout un avatar de spectateur : qui assiste au spectacle d’une ville comme au spectacle de sa propre vie, sur laquelle il n’a pas prise. Et chacun des deux reconstitue, à quelques années de distance, un moment précis, courant sur quelques mois, de l’histoire récente de son pays : chez Gutiérrez Alea, les soubresauts géopolitiques de 1961-1962, filmés moins d’une décennie plus tard – et pour Tamer El Said aujourd’hui, Le Caire à partir de la fin 2009, sous le régime de Moubarak déjà contesté par des manifestations qui prendront de l’ampleur dans les années suivantes, et conduiront à sa chute pendant la révolution.
Enfin les deux films partagent, à même leur forme, les symptômes d’une mélancolie aiguë qui s’exprime par une esthétique de la confusion, dans le suspens caniculaire qui affecte les plans et les paroles, et dans la constante réflexivité de l’oeuvre sur elle-même.

Si Mémoires du sous-développement était un chef-d’oeuvre de tension dialectique entre les éléments contraires mis en contact par son montage, les Derniers Jours d’une ville, sans doute moins directement politique, ne produit pas le même effet (un choc) – mais celui qu’il produit perdure pourtant après la projection, nous laissant physiquement prisonniers de son style de «captation» en apesanteur, et de sa bande-son envahie par une sorte de surdité.
Son personnage principal, Khalid le cinéaste, n’en finit pas de travailler à un film qui est peut-être aussi celui que nous regardons, où tous les pans de son existence (le travail, l’amitié, l’amour) se mélangent aux gestes et au sort des habitants du Caire, et de ceux d’autres villes dont lui parviennent quelques nouvelles filmées (Bagdad, Beyrouth, Berlin). Avec les tourments entrelacés de l’histoire récente du Proche-Orient et de la vie quotidienne d’un intellectuel qui doute mieux qu’il n’agit, Les Derniers Jours d’une ville semble dessiner une sorte de carte. La cartographie rétrospective d’une coupe dans le temps, qui devrait prendre tout son sens une fois les événements passés et dépassés par le mouvement collectif et sanglant de l’histoire, mais qui reste pourtant illisible, reconstituable et remontable à l’infini, in progress. Filmer une seconde, pour la voir, pour la comprendre, cela peut prendre le temps d’une vie, comme arpenter un millimètre carré peut exiger la surface d’un monde entier : le cinéma est ce jeu d’échelles où Tamer El Said cherche les images fragmentaires de nos vies, s’en enivre et les fait danser devant nos yeux jusqu’au vertige.(liberation.fr)
Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.
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