Les Loups



Vendredi 04 Avril 2025 à 20h

Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice

Film d’Isabelle Prim, France, 2024, 1h34

Au milieu du 18ème siècle, sous le règne de Louis XV, des attaques mortelles sont imputées à la Bête du Gévaudan. Au Château de Saint-Alban qui domine la vallée, les traques s’organisent. Deux siècles plus tard, dans ce même château, s’invente une psychiatrie révolutionnaire. Cette année-là, patients et soignants préparent une pièce de théâtre. Il n’en fallait pas moins à la Bête pour se réveiller…

Entretien avec la réalisatrice (Propos recueillis par Olivier Pierre)

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans l’histoire du château de Saint-Alban dans le Gévaudan ?

En 1765, le château de Saint-Alban sert de base aux paysans, méprisés et laissés à leur sort par le roi qui pense la Bête tuée alors que les massacres continuent. Le peuple, livré à ses fantasmes, imagine la présence d’un loup-garou, fou ou démon, cependant qu’à Versailles, où se déploient les Lumières, on parle d’un loup anthropophage dont on fête la naturalisation. Deux époques se côtoient : le temps des paysans n’ayant que leur passé à ronger et celui de la Cour croyant écrire un futur de Lumières. Par un « hasard organique » (pour reprendre les mots de Jean Oury), j’ai découvert que, deux siècles plus tard, alors que le château, devenu asile d’aliéné, accueille la résistance active à l’occupant, qu’il est lieu de refuge et de pensée (Paul Éluard, Tristan Tzara et d’autres y ont trouvé asile). S’y pense aussi, sous l’impulsion du psychiatre désaliéniste François Tosquelles, une conception révolutionnaire de la psychiatrie. Ainsi s’y télescopent la Bête et la naissance de la psychothérapie institutionnelle. J’ai été entraînée sur le chemin de la fiction en partant de la bestialité, la monstruosité, longtemps associées à la folie.

Le film commence en 1765 avec une représentation théâtrale à laquelle répondra une autre, contemporaine. Quels étaient les enjeux de ces pièces pour écrire votre récit ?

Il y a d’abord l’exhibition du canard de Vaucanson, aussi appelé le « canard défécateur », ambassadeur du rationalisme des Lumières. J’aimais l’idée de faire parler la digestion en ouverture d’un film traversé par l’histoire d’une bête dévoratrice. Avec le réalisme de cet animal, Il s’agissait aussi d’estomper la différence entre un animal mécanique et un animal organique, une manière de brouiller la ligne entre raison et folie. En parallèle de ce film, j’étais interprète dans une pièce de Philippe Quesne. Le théâtre a toujours eu son fauteuil rouge dans mon travail. Cette fois-ci, ce n’est pas l’histoire qui a maille à partir avec le théâtre mais son décor, son « fond ». Philippe Quesne est d’ailleurs le décorateur et le coproducteur du film. Nous avions dans l’idée que les décors nous permettraient de passer d’un paysage artificiel à des séquences en pleine forêt sans que ce hiatus soit un sujet ni un choc. Juste une secousse. Avec le théâtre, il y a l’idée de la répétition. La répétition d’une pièce de théâtre ; la répétition de son sujet (la Bête du Gévaudan, mise en scène chaque année) ; la répétition d’un dispositif théâtral (entre le théâtre luxuriant de Louis XV et le théâtre rudimentaire de l’hôpital). La répétition théâtrale permet que rien ne soit achevé, ni les textes, ni les costumes, encore moins l’histoire. Le sens a beau fuir de toute part dans cet hôpital, ce petit théâtre donne forme à l’éclatement.

Comment mettre en scène la folie des patients dans cet hôpital ouvert et la naissance de la psychiatrie nouvelle ?

Avec les mains ! Mettre la folie en scène avec les mains. À Saint-Alban, il s’agissait de « réussir » sa folie. De devenir acteur de sa folie en la rendant opérante. C’est pour ça que les pratiques artistiques étaient aucoeur de l’institution. Tosquelles disait que tant que l’homme n’a pas les choses en main, il n’a rien dans la tête. La liberté de la main, c’est l’a b c du développement de l’homme. C’est pourquoi Tosquelles considérait d’une grande perversité l’injonction castratrice moderne de ne pas travailler avec la main mais avec la tête. Jouer la folie a été le piège ultime. C’est ce qui m’a fait le plus peur avant le tournage. Les interprètes se sont très vite retrouvés avec des choses dans les mains (un magnétophone, un stylo, un carnet, une mèche de cheveux) pour conjurer cette peur du ratage. Même si c’est d’abord grâce à leur géniale interprétation que nous avons évité le panneau.

Comment avez-vous imaginé le personnage de Bruno, « fils de sorcière et frère de loup-garou », et sa relation avec sa soeur Thérèse ?

L’histoire de Bruno se réfère à celle d’un ancien pensionnaire de Saint-Alban, Auguste Forestier, interné en 1915, créateur d’étonnantes créatures chimériques. Bruno sculpte ses bâtons comme autant de totems, de grigris protecteurs et de flambeaux tendus à l’enfance. Il est aussi fait de Jean Chastel, le chasseur qui aurait tué la « vraie » bête en 1767. Ce Chastel était considéré comme un héros autant qu’il était redouté. Une thèse soutient même qu’il était la bête. Sans Thérèse, pas d’accès à Bruno : il surgit comme une manifestation de son inconscient plus que comme un « eurêka ! » à nous mettre sous la dent. En effet, le risque était de faire exister Bruno comme la clé d’un traumatisme. Le film cherche au contraire à déjouer toute psychologie ou déterminisme.

Deux époques se font écho, certains acteurs jouant des personnages du 18e et du 20e siècle. Comment avez-vous envisagé ces télescopages au montage ?

Comme toujours dans mon travail, le montage (je monte seule) est l’endroit de l’écriture. Si j’arrive à me confronter à l’écriture du scénario d’un film et à son tournage, c’est bien parce que je sais que le montage me permettra de rassembler les pots cassés. Le tournage casse le scénario, c’est sa mission. Pour ce film-ci, il ne s’agissait pas de restituer la volumétrie et les distorsions de la pensée par le montage (encore un piège à éviter). Il me fallait être prudente, que la folie ne soit pas le prétexte de l’arbitraire mais son garde-fou. On pourrait en effet être tenté de monter ensemble des plans qui n’ont a priori aucune affinité narrative avec comme seul alibi la folie. L’unité de lieu qu’est le château de Saint-Alban était mon métier à tisser. Les motifs pouvaient s’y répéter sans se perdre.

Comment avez-vous envisagé la musique et les chants dans le film avec Géry Petit ?

Ma collaboration avec Géry Petit, qui signe la musique et le montage son, est ce qui donne forme et sens à chaque film que j’entreprends. Je partage la folle solitude du montage avec lui. Le montage son et celui de l’image n’avancent pas l’un sans l’autre. Pour Les Loups, il y avait l’envie de continuer un travail autour des chants, comme dans le film précédent.

Comment avez-vous travaillé l’image avec Jean Doroszczuk ?

Nous avons tourné avec deux caméras, pour des raisons de gain de temps mais aussi, je m’en rends compte, pour arriver à saisir le contrechamp dans l’instant même où il est censé ne pas être enregistré. La simultanéité était autant un luxe qu’un parti pris. Il me semble que si la folie fascine et dérange autant, c’est parce qu’elle est le lieu d’un invisible savoir : le fou est éclairé, parfois illuminé… Et, pendant un tournage, il n’est question que de lumière. Surtout à la Ménagerie de verre où la lumière et ses changements traversent d’immenses vitres. Il fallait faire avec les humeurs du jour, les mouvements des nuages. L’instabilité s’est mise à parler la même langue que les fous.

Le film s’intitule Les Loups. Quelles sont ces bêtes ?

Aujourd’hui, il reste peu de doute quant à la véritable nature de la Bête : il s’agissait de plusieurs loups anthropophages et non d’un seul. C’est ce qui a attiré mon attention lors de mes recherches : les interprétations, tant païennes qu’éclairées par les Lumières, n’ont jamais envisagé la multitude – la meute. Tant du côté de la folie que de l’histoire de la Bête, le besoin de l’un (du grand méchant loup, du fou) plutôt que du multiple sert, selon moi, à entretenir une peur tout en la rendant maîtrisable. Pourquoi n’a-t-on pas pensé à la horde ? Sans doute que cette réalité aurait été trop décevante : là où on s’attendait à avoir « du hors du commun » (un monstre), on aurait eu du commun (des loups). Les Loups sont les fous, ceux que l’on traque et ceux que l’on isole, à coup de fantasmes et de peurs. La comparaison est un peu rapide, mais elle m’a confortée dans le choix de ce titre. Titre qui, quand je l’entends, me fait instantanément penser à l’équipe de ce film. L’équipe était plus ou moins bénévole. C’est un film fait avec le budget d’un court métrage. On appelle ça film fauché mais je ne sais pas s’il y a des films plus chers que ceux réalisés avec l’investissement et le désir d’une pareille équipe. D’une pareille meute…

Sur le web

Isabelle Prim, née en 1984, vit et travaille à Paris. Cinéaste, elle est diplômée du Fresnoy et enseigne le cinéma à l’École supérieure d’arts et médias de Caen. Ses films, conjuguant l’expérimentation et le récit, ont été présentés dans de nombreux festivals internationaux et centres d’art à Paris, Berlin, Rotterdam ou Locarno. Après Mens (2019), Les Loups est son second long essai cinématographique. Conjuguant l’expérimentation et le récit, ses films — Mens (2019), Le Souffleur de l’affaire (2014), Déjeuner chez Gertrude Stein (2013), La Rouge et la Noire (2011), Mademoiselle Else (2010)… — ont été présentés dans de nombreux festivals internationaux et centres d’art tels que le Centre Georges Pompidou, le Palais de Tokyo, la Cinémathèque Française, le festival de Locarno, la Berlinale, le FID Marseille, le Festival du Nouveau Cinéma de Montréal, etc.

Le 17 septembre 1765, en plein siècle des Lumières, le premier chasseur de Louis XV pense avoir abattu la Bête, mettant un terme à plusieurs années de traques infructueuses. Pourtant, quelques mois plus tard, revient la litanie des mères des enfants dévorés. Les battues reprennent depuis le château de Saint-Alban, mais sans l’aide du Roi. Méprisé et laissé dans l’ignorance, le Gévaudan plonge dans la superstition. Depuis ces ténèbres, les habitants, livrés à leurs fantasmes créent et imaginent ce que pourrait être la Bête : Loup-Garou, fou ou démon. Les Loups s’organise autour de la quête d’une bête, mais il est d’abord l’histoire d’un lieu : le château de Saint-Alban. Deux siècles après avoir été la base de ralliement des battues, il devient, à l’Occupation, sous l’impulsion du psychiatre François Tosquelles, un hôpital psychiatrique révolutionnaire par son humanisation des soins.

La folie, longtemps associée à la monstruosité et à la bestialité, n’est pas saisie dans le film sous son aspect spectaculaire ou romantique, mais dans les gestes et les mots des pensionnaires. Le sens a beau fuir de toute part dans cet hôpital, son petit théâtre donne forme à l’éclatement. C’est là que tout converge. Rien n’y est achevé, ni les textes, ni les costumes, encore moins l’histoire. Toutes et tous s’emploient à faire feu de ces distorsions, à briser les défenses contre l’angoisse.

Ce n’est pas un hasard si les pratiques artistiques étaient encouragées à Saint-Alban. Il fallait y « réussir sa folie », comme le disait Tosquelles. C’est lui qui a fait de ce château un lieu de résistance contre l’entreprise normative des soins autant qu’un lieu de refuge pour des artistes clandestins. Artistes qui se sont nourris des productions artistiques des malades (Jean Dubuffet y a découvert nombre d’oeuvres qui alimenteront sa première exposition d’art brut). Sans faire de l’art brut ni de la psychiatrie institutionnelle son sujet, le film n’a de cesse d’y reprendre son souffle.

Dans Les Loups, celles et ceux qui vivent à Saint Alban, pensionnaires et soignants, parés de costumes et maquillés, franchissent ensemble la frontière du réel. Tous se présentent et se représentent, s’avançant librement vers la fiction, tendue comme une passerelle. La psychologie des personnages n’a pas le temps d’être saisie comme telle. Elle échappe, folie oblige. En effet, le film ne saurait poser un diagnostic sur ce dont il est fait. La folie et la fiction jouent ici la même partition.

« Parmi les nombreux paris réussis par ce film risqué sur un fil, il y a celui de faire jouer la folie à des acteurs. Ce qu’accomplit Prim avec sa formidable troupe est sidérant : incarner non pas la mais des folies, singulières et collectives, d’une manière non seulement crédible, mais vraie. Les Loups, c’est le théâtre multiplié par le génie du montage propre à la cinéaste : toutes les puissances du faux pour fabriquer une vérité au-delà du partage entre folie et raison. Le temps de ce film dont l’humour ne s’écarte jamais de l’émotion, c’est l’expérience même du Saint-Alban de Tosquelles qui est retrouvée, repartagée : cette si salvatrice invention d’un milieu humain où la dé-raison peut se déployer comme génie individuel et anti-société. Dans cet asile, dans ce film, dans les forêts du Gévaudan, il n’y a pas « un gros loup ». Il y a plein de loups, grands et petits, corps insaisissables et âmes insondables. À l’écart de la représentation, un homme appuyé contre un mur lit dans son carnet, à voix basse, cette question : « Se peut-il que le fou use de sa raison pour faire de sa folie un asile ? » La polyfolie des Loups y répond d’un grand « Oui !» (Cyril Neyrat, critique de cinéma et directeur artistique du FID Marseille) »

« … L’œuvre se déroule au château de Saint-Alban, un lieu bien connu pour deux raisons. En effet, il a servi de château central pour les traques qui ont été menées au 18ème siècle pour trouver et tuer la Bête du Gévaudan qui a fait de nombreuses victimes à l’époque. Et depuis le 19ème siècle, l’endroit a été converti en hôpital psychiatrique, transformé en 1940 en lieu ouvert par le docteur François Tosquelles qui a pensé à une nouvelle institution psychiatrique permettant le mélange entre les soignants et leur famille et les patients, et orientant les activités de ces derniers vers la culture.

Un magnifique documentaire sorti sur grand écran, Les heures heureuses, racontent d’ailleurs l’histoire de ce lieu et de la psychiatrie moderne entre les bas des horreurs la Seconde Guerre mondiale et les hauts de la créativité et de l’inspiration qu’elle a eu sur des artistes contemporains.

Ainsi, chaque année, les soignants et les patients préparent et montent une pièce de théâtre autour de cette féroce bête qui a terrorisé la région des siècles auparavant. La scénariste et réalisatrice Isabelle Prim s’en est inspirée pour proposer une surprenante plongée au cœur de la création et de la folie dans laquelle le style et la forme, les répliques et le jeu des différents protagonistes s’entremêlent étroitement.

L’œuvre se déroule aussi bien dans le passé que dans le présent au cœur de l’institution. Elle mélange les personnages qui se répondent et utilise aussi bien des tableaux, des effets spéciaux que de magnifiques prises de vues réelles, notamment de la forêt où se déroule une partie du récit. Si on peut être perturbé, de prime abord, par la narration décousue, un vrai envoûtement se déploie progressivement, alors que certaines chansons et les cœurs des différentes personnes offrent des passages parfois enchanteurs.

La réalisatrice Isabelle Prim offre une mise en scène d’une grande inventivité, parfois à la limite du documentaire ou du théâtre filmé. Mais au cœur même de certaines séquences, du surréalisme s’invite, de la poésie s’immisce et une pointe de fantastique transforme les personnages et les événements montrés. Et si la photographie de Jean Doroszczuk est très belle, le travail effectué sur le son est aussi superbe et apporte un véritable plus au récit. D’ailleurs, il faut saluer la prestation impressionnante des différents comédiens qui incarnent parfois plusieurs personnages, dont Blandine Madec qui est remarquable et reste longtemps en mémoire. Le travail sur la scénographie est aussi digne d’intérêt, la gestion du hors-champs, le montage remarquable d’Isabelle Prim et le choix des images permettent d’obtenir une œuvre atypique que l’on n’a pas l’occasion de voir souvent, notamment sur grand écran.

Évidemment, les choix effectués, la narration déconstruite et la frontière fragile entre la réalité et la fiction, la folie et l’imaginaire peuvent ne pas parler à tout le monde. Mais c’est en tout cas une véritable expérimentation cinématographique atypique qui est offerte. Les Loups est une étrange expérience se basant aussi bien sur le fonctionnement d’un institut sortant de l’ordinaire, que sur l’imaginaire concernant une bête terrifiante. En mélangeant réalité et fiction et en utilisant des lieux réels et des comédiens incarnant aussi bien des patients que des soignants, Isabelle Prim fait une proposition singulière, dans laquelle tout n’est jamais entier ou fini, qui possède un surprenant charme. Étonnant et atypique. » (unificationfrance.com)

« Les Loups est un long métrage, pas le premier de son autrice, la cinéaste, monteuse, actrice, et à l’occasion excellente flûtiste Isabelle Prim, mais le premier de ses films à sortir enfin en salles, et il était temps qu’on découvre enfin sa folle inventivité et son génie de l’entremêlement des images, des sons et des temps avec Les Loups, qui autour d’un château lozérien, celui de Saint-Alban, fait dialoguer la traque d’une bête mythique, celle du Gévaudan, et l’invention d’une pratique libératoire, la psychiatrie institutionnelle. Le tout filmé, ça tombait sous le sens, dans une Ménagerie, celle de verre que dirige Philippe Quesne.

« Les Loups s’ouvrent sur l’exhibition de cette fausse bête dans le château de Saint-Alban. J’avais l’idée de faire un film autour de la Bête du Gévaudan sans trop y croire, et c’est au moment où j’ai découvert presque par hasard que le château de Saint-Alban était l’endroit d’où était partie la traque organisée de la Bête par les paysans deux siècles plus tôt que l’idée du film a émergée. Le château de Saint-Alban est devenu un haut-lieu de résistances durant la Seconde Guerre mondiale, à la fois résistance à l’occupant, résistance également aux soins, à un moment où on a repensé, humanisé la psychiatrie. François Tosquelles s’y était réfugié, au même titre que Paul Éluard et Tristan Tzara pendant la guerre, alors que ce château était depuis un certain moment déjà un asile d’aliénés. Il a été question de désaliéner les fous, d’ouvrir l’hôpital, et de bricoler, d’inventer une psychiatrie totalement révolutionnaire. Comme je m’intéresse à la psychanalyse, je connaissais Saint-Alban mais la concomitance géographique de ce château qui rassemble ces deux histoires, pour moi qui aime le montage, c’était de l’or!« 

Si Saint-Alban est un lieu de résistance contre nombres d’entreprises normatives, Les Loups, par la profusion de récits qui le composent à l’intérieur est aussi une résistance à la façon traditionnelle, normée, majoritaire de raconter des films : « Aujourd’hui, on se met à peu près d’accord sur cette idée qu’il n’y avait pas qu’une bête mais plusieurs loups anthropophages, puisqu’elle a sévi à plusieurs endroits. Cela relève du mythe évidemment : on a besoin du grand méchant loup, de « la » bête, de même que du côté de la folie, on a besoin de « la » psychose, du monstre, autrement dit, de resserrer sur une unicité, car elle est rassurante, il n’y en a qu’une. Alors que l’idée de multiplicité, de la multitude, c’est ingouvernable, c’est terrifiant. Et le film travaille cette question de la multitude, avec des régimes d’images et de paroles très hétérogènes, et l’idée qu’il y a le peuple, que c’est ingouvernable, que ça déborde, et la division interne : à l’intérieur, c’est aussi un peu le désordre. » (radiofrance.fr)

« Le 17 septembre 1765 au Château de Versailles est organisée une fête pour Louis XV sa cour et le dauphin. En plein siècle des Lumières, on fait la démonstration du canard de Vaucanson qui détaille « scientifiquement » le parcours des aliments de la bouche du cafard à son cul où il défèque. Les âges sombres s’évanouissent définitivement puisque François Antoine, le premier chasseur de Louis XV pense avoir abattu la Bête du Gévaudan, mettant un terme à plusieurs années de traques infructueuses. Cet animal auquel des attaques mortelles sont imputées est présenté empaillé au dauphin que l’on invite à tirer la langue de l’animal. Mais le triomphe du chasseur est de courte durée, des femmes déchirent leur vêtement et crient au mensonge en laissant apparaître sur des bandes enserrant leur corps le nom de victimes de jeunes paysannes.

Au Château de Saint-Alban qui domine la vallée, les paysans poursuivent les traques après le départ des troupes royales pour venir enfin à bout de la bête.

Deux siècles plus tard, dans ce même château s’invente une psychiatrie nouvelle. L’asile devient un hôpital ouvert. Infirmiers et médecins vivent sur place avec leurs enfants. Bruno hante les bois, suivi par les enfants qui admirent ses branches sculptées. Chaque année, patients et soignants préparent une pièce de théâtre autour de la bête. Agnès, très volubile, confectionne l’affiche et tient compagnie à Thérèse, murée dans son silence depuis l’enfance quand elle vit son frère Bruno se suicider, après avoir constaté la mort d’un des enfants qui le suivait. Patients et soignants sont réunis dans la salle de spectacle du château pour tirer au sort le rôle de chacun, de la bête notamment. Bruno et d’autres paysans font une battue de nuit; un cri, un coup de feu; la bête est-elle morte ?

Amorcé sous la forme d’un opéra de chambre dans les superbes décor de Philippe Quesne pour La Ménagerie de Verre, le film se déchire soudainement en révolte surréaliste et paysanne. Il devient conte mâtiné d’effets numériques dans une forêt magique aux abords du château de Saint Alban qui vit aussi bien les traques de la bête du Gévaudan que, deux siècles plus tard, les prémices de la psychothérapie institutionnelle. Ce passage de l’ordre au désordre ou de l’un au multiple, du roi au peuple, de la folie qui fait peur à celle qui révèle différentes facettes est amplifiée par la mise en pleine d’invention d’Isabelle Prim.

Tout commence par une représentation parfaite de l’ordre royal avec un beau moment musical où l’on chante la mort du loup alors que la dépouille empaillée est présentée au dauphin. Puis cette belle image se déchire avec ce moment surréaliste où des femmes déchirent leur vêtement pour faire apparaître le nom des victimes sur des bandes entourant leur poitrine.

Ce désordre temporel se développe alors autour du château de de Saint-Alban. Celui-ci est le point de départ des chasses entre 1763, année des premières attaques et 1767 où l’on dira que la bête sera finalement abattue par Jean Chastel. Mais ce château est aussi un haut lieu de ce qui sera théorisée comme le point de départ de psychothérapie institutionnelle, mouvement qui, de cet asile devenu hôpital à celui de La Borde, est un type de psychothérapie en institution psychiatrique qui met l’accent sur la dynamique de groupe et la relation entre soignants et soignés. En effet, fin 1940, l’anarchiste catalan François Tosquelles arrive à Saint-Alban, il permet à l’hôpital d’accueillir aussi bien les fous que les résistants et les clandestins. Parmi ces personnalités on retrouve le philosophe Georges Canguilhem, le poète Paul Éluard, Tristan Tzara, Gaston Baissette… Après la guerre, le château continue son développement de centre psychiatrique sous l’impulsion de Tosquelles, devenu médecin directeur en 1952. Infirmiers et médecins vivent sur place avec leurs enfants.

Le film enchevêtre les espace spatio-temporel, 1765- 1767 et l’hôpital du 20e siècle dans différentes temporalités. Celles-ci sont traversées par le personnage de Bruno, « l’ami des enfants, fils de sorcière » mais aussi incarnation possible de Jean Chastel et d’Auguste Forestier, repéré par Jean Dubuffet. En tant que Jean Chastel, Bruno mène la chasse souvent dans de somptueux décors tout droit sortis d’illustration de conte pour enfant avec des paysages en nuit américaine où les étoiles et la lune sont obtenues par effets numériques. En tant qu’Auguste Forestier, il sculpte des branches d’arbre qui vont de faux fusils à des branches sculptées, collectionnées par les patients de l’hôpital ou les enfants filmés sur fond vert qui apparaissent et disparaissent dans une forêt enchantée d’animaux empaillés. Enfin Bruno est le frère de Thérèse, la patiente mutique, qui se cru coupable, à tort ou à raison de la mort d’un enfant et que Thérèse voit sans cesse venir de suicider dans sa chambre d’hôpital. Bruno est le fantôme de notre époque contemporaine, celle où l’hôpital Saint Alban n’est plus. Le château a été reconverti après un incendie en 1972 et un rachat par le département en 1993. De même la forêt enchantée filmée n’est pas celle de Lozère en bas du château mais celle en Bourgogne appartenant à Raphaël Thierry qui incarne Bruno. Le film renvoie alors à l’année 2024 de sa réalisation où des acteurs jouent la folie et d’autres les soignants. Ils tentent la proposition de Jacques Lacan : « L’important c’est de réussir sa folie, ceux qui sont à l’hôpital psychiatrique, eux, l’ont raté.« 

Ainsi Silvia Lippi qui joue son rôle de psychiatre mais aussi celui d’une danseuse de claquettes, mêlant son rôle, sa profession et sa passion. Dans ce montage enchevêtré, c’est Agnès, la patiente, qui réclame plus de réel, estimant que les décors sont faux, les acteurs mauvais car peu impliqués.

La bête n’était pas unique mais sans doute un ensemble de loups. De même la névrose et la psychose, l’alpha et l’oméga de la psychanalyse peuvent être effacées ou atténuées dans les jeux de rôles. C’est à ce dispositif libérateur que s’emploie Isabelle Prim et sa troupe de comédiens. Interprétant une des religieuses, elle conduit sa meute avec sa flûte non pas comme Le joueur de flûte de Hamelin chez Demy mais bien plutôt comme François Truffaut conduisant L’enfant sauvage vers plus de liberté au son du même 2e mouvement (Largo) du concerto pour flûte piccolo en do majeur de Vivaldi. » (cineclubdecaen.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.

Merci de continuer à arriver suffisamment à l’avance pour être dans votre fauteuil à 20h précises.

N’oubliez pas la règle d’or de CSF aux débats : La parole est à vous !

Entrée : Tarif adhérent: 6,5 €. Tarif non-adhérent 8 €. Adhésion : 20 € (5 € pour les étudiants) . Donne droit au tarif réduit à toutes les manifestations de CSF, et à l’accès (gratuit) au CinémAtelier et à l’atelier Super 8. Toutes les informations sur le fonctionnement de votre ciné-club ici


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