
Vendredi 28 Février 2025 à 20h
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film de Théo Angelopoulos, Grèce, 1998, 2h10, vostf
Alexandre, un grand écrivain, est sur le point de quitter définitivement la maison en bord de mer dans laquelle il a toujours vécu. Avant son départ, il retrouve une lettre de sa femme, Anna, qui lui parle d’un jour d’été, il y a trente ans. Pour Alexandre commence alors un étrange voyage où passé et présent vont s’entremêler.
Notre Article
par Bruno Precioso
Lorsqu’il reçoit enfin la Palme d’or tant attendue pour son douzième long-métrage en 1998, Théo Angelopoulos est à 63 ans un réalisateur universellement reconnu dont un film sur deux a été primé dans les grands festivals internationaux depuis ses débuts derrière la caméra en 1970. Le cinéma d’Angelopoulos est aussi bien salué par la critique la plus exigeante que par le public, à commencer par le public grec : Le Pas suspendu de la cigogne rassemble en 6 semaines d’exploitation dans son pays natal le double des spectateurs de l’ensemble des 10 autres films grecs de l’année 1991. Pour autant, cette Palme semble un baume sur une blessure cuisante, laissée précisément par le jury du même festival 3 ans plus tôt, lorsque le Grec certain de se voir remettre la suprême récompense avait dû se contenter, si on ose dire, du Grand Prix du festival pour le testamentaire Regard d’Ulysse. Underground, OVNI improbable d’Emir Kusturica, le privait de l’or que lui promettait la critique tout au long du festival, et lui inspira le discours de réception du Grand prix le plus court de l’histoire du festival…
Si Le Regard d’Ulysse avait été si ardemment investi par le réalisateur grec (ce qui explique l’ampleur de sa déception), cette Palme n’est pas moins lourde de sens dans sa filmographie : c’est la culture de troupe dont Théo Angelopoulos a fait le coeur de sa méthode de tournage qui lui souffle L’Eternité et un jour, un film construit sur l’idée de la disparition ; pour clôturer la trilogie ouverte avec le décès de Mikis Karapiperis, le chef décorateur de ses premiers films au seuil du Pas suspendu de la cigogne (1991), puis celui de Gian Maria Volonte, disparu en 1994 sur le tournage du Regard d’Ulysse, Angelopoulos en vient à se poser la question de ce qu’ils auraient fait d’un jour de plus à vivre. La trilogie, qui abordait « la notion de limite ou de frontière dans la communication entre les êtres, dans l’amour » s’enrichit donc d’un seuil supplémentaire à franchir : celui du passage de la vie à la mort. Comme pour conjurer le spectre qu’il a lui-même convoqué, le réalisateur grec rassemble une fois de plus ses complices, ses deux directeurs de la photographie Yorgos Arvanitis et Andreas Sinanos, fidèles depuis les débuts, et la compositrice Eleni Karaindrou qui écrit la musique de tous les films du cinéaste depuis le Voyage à Cythère (1984). Et comme sur la plupart des tournages, le chef de troupe est paradoxalement aussi un homme-orchestre puisque Théo Angelopoulos cumule les fonctions de réalisateur, de producteur et de scénariste. Même sur ce dernier poste qu’il partage avec Tonino Guerra, la fidélité est le mot de passe : l’un et l’autre partagent l’amour de la poésie et l’Italien, habitué des amitiés de longue durée (avec Rosi, Antonioni…) a suivi le parcours d’Angelopoulos depuis 1984, co-écrivant 7 de ses longs-métrages.
« La réminiscence charnelle a fait de l’artiste le maître du temps ; sa fidélité à l’expérience sensuelle aboutit à une théorie de l’immortalité » (M. Yourcenar, sur la poésie de Constantin Cavafy)
Il faut se souvenir que dans la langue grecque, il n’existe pas de concept unitaire de temps qui se déploie sous 3 mots : Chronos, Kaïros et Krisis. Ces 3 modalités du temps, étudiées par François Hartog sont au coeur du cinéma de Théo Angelopoulos. Chronos, c’est le temps ordinaire, celui des saisons et des jours ; Kairos est ce qui survient, d’où l’occasion à saisir, le moment décisif, kairos peut être positif ou négatif ; ce pourrait être l’événement, dans son sens historique comme narratif. Krisis, qui a donné crise, est d’abord un jugement, ce qui tranche ; ce qui pose un avant et un après, et partant, donne vie à ce que nous appelons passé et futur. C’est le glissement, la cohabitation et l’affrontement constant de ces 3 visages du temps – ou pour le dire mieux de ces 3 territoires – que cherche à saisir la caméra d’Angelopoulos, qui a fait du temps du mythe et de sa relation à la littérature (l’enjeu est au coeur du Regard d’Ulysse), la matière dont sont tissées ses images. A ce titre il se situe résolument du côté de la littérature d’un Proust ou d’un Thomas Mann, travaillant ensemble l’histoire et la mémoire, le fantasme et le rêve, la projection et le souvenir.
Sans doute son propre parcours n’est-il pas pour rien dans cette navigation à de multiples profondeurs : Angelopoulos naît avec la dictature de Ioánnis Metaxás (1936), traverse l’occupation italo-allemande, puis la terrible guerre fratricide qui déchire son pays comme sa famille (1946-52), ne connaît les Grecs en « paix » (8% de la population disparue, 150.000 exilés) qu’une dizaine d’années avant de partir se former à Paris : anthropologie sous la férule de Lévi-Strauss, puis l’IDHEC et Jean Rouch, il rentre à Athènes en 1966, juste à temps pour replonger dans la dictature à partir de 1967. C’est sous les Colonels que débute vraiment la carrière d’Angelopoulos avec un 1er long métrage, La Reconstitution (1970) mêlant déjà chronique sociopolitique (un assassinat traité en fait divers) et mythologie (le mythe des Atrides). Dès lors le réalisateur entreprend son oeuvre singulière, composée par cycles, conformément à la tradition des aèdes antiques, à travers des séries de trilogies. Après la trilogie de l’histoire (72 -77), et la trilogie du silence (84-88), l’Eternité et un jour vient clôturer la trilogie des frontières. Ironie tragique, c’est la trilogie de la Grèce moderne qui est interrompue par la mort prématurée du réalisateur en 2012, à la suite d’un accident sur le plateau du tournage de l’Autre mer qui demeurera suspendu. Le dernier film de l’unique Palme d’or grecque sera donc La poussière du temps, enchaînant pour jamais l’ensemble des films dans leur jeu de miroir au point de trouver de l’un à l’autre des échos, des citations, musicales notamment, mais aussi des personnages communs d’un cycle à l’autre. Comme l’exigeait l’art du poète antique, le cinéma d’Angelopoulos en appelle donc à la mémoire de l’auditeur – du spectateur pour faire tapisserie de ce long fleuve d’images dont le plan-séquence est le geste mimétique.
Le travelling en plan-séquence, s’il n’est évidemment pas le fruit du hasard, s’est imposé de lui-même, répondant pour Angelopoulos à « une nécessité d’insérer le temps réel dans l’espace comme une unité de lieu et de temps. Une nécessité, pour que ces temps que l’on dit morts entre l’action et son attente – là où d’habitude interviennent les ciseaux du monteur – fonctionnent comme des pauses musicales. » Le plan conçu comme une cellule vivante, alternant inspiration et expiration. Permettant surtout à l’image, par-delà la narration, de laisser le rêve contaminer l’âpreté crépusculaire du réel, tant Théo Angelopoulos en bon lecteur de T.S Eliott a médité les mots de l’oiseau de Burnt Norton : « …le genre humain ne peut supporter trop de réalité. »
Sur le web

L’idée de L’Eternité et un jour remonte au décès de deux personnes importantes dans la vie de Théo Angelopoulos, selon l’aveu même du réalisateur : celui de Mikes Karapiperis, le chef décorateur des premiers films du cinéaste, et de l’acteur italien Gian Maria Volonte, mort en 1994 sur le tournage du Regard d’Ulysse. De ces deux disparitions découle l’envie de savoir ce que ces personnes auraient fait si elles avaient eu un jour de plus à vivre.
Selon Théo Angelopoulos, L’Eternité et un jour clôt une trilogie également composée du Pas suspendu de la cigogne (1991) et du Regard d’Ulysse (1995). Trois films qui évoquent, chacun à sa façon, « la notion de limite ou de frontière dans la communication entre les êtres, dans l’amour, dans le passage de la vie à la mort« , comme l’explique Théo Angelopoulos lui-même.
Comme sur la plupart de ses films, Théo Angelopoulos cumule sur L’Eternité et un jour les fonctions de réalisateur, de scénariste et de producteur.
L’Eternité et un jour permet à Théo Angelopoulos de retrouver une fois de plus ses deux directeurs de la photographie Yorgos Arvanitis et Andreas Sinanos, respectivement fidèles au réalisateur grec depuis ses débuts (Le Pas suspendu de la cigogne en 1992). La compositrice Eleni Karaindrou a, pour sa part, écrit la musique de tous les films du cinéaste depuis Le Voyage à Cythère en 1984.
L’Eternité et un jour a remporté la Palme d’or et le Prix du jury œcuménique du Festival de Cannes 1998. Des prix entourés de polémique, notamment devant l’arrogance de Théo Angelopoulos lors de la remise des trophées.
Comédien suisse germanophone, Bruno Ganz a dû être doublé en post-production de L’Eternité et un jour, entièrement présenté en grec dans sa version originale.

« L’éternité et un jour, onzième long-métrage de Théo Angelopoulos, est un film d’une grande beauté et d’une grande mélancolie…. C’est la mélancolie du départ, celle du grand voyage, déjà annoncé. Alexandre — tous les héros d’Angelopoulos s’appellent Alexandre — doit quitter définitivement sa maison au bord de mer, celle où il a toujours vécu, pour aller à l’hôpital. Il ne lui reste plus qu’un seul jour avant ce départ, ce passage qui représente l’autre, le grand passage, celui de la vie à la mort. La frontière, tant évoquée dans ses trois films précédents (Paysage dans le brouillard en 1988, Le Pas suspendu de la cigogne en 1990 et Le Regard d’Ulysse en 1995) se situe sur plusieurs plans : — il y a, tout d’abord, la frontière bien réelle qui sépare la Grèce de ses voisins; il y a ensuite la frontière, plus abstraite, qui marque la différence entre les pays riches et les pays pauvres (ici en l’occurrence, il est surtout fait allusion aux pays du récent désastre balkanique); et, enfin, il y a la frontière, plus métaphorique, qui fait passer de l’existence au néant. Alexandre voudrait bien retenir le temps en revisitant son passé (et les images des souvenirs, les images du bonheur, sont naturellement plus lumineuses que celles du présent, merveilleux plans-séquences du bord de mer irradiés par la présence des proches, particulièrement par celle de la femme aimée qui, elle, a déjà franchi la frontière, celle du pays des ombres). Alors passé, présent et même futur vont s’entremêler à la perfection dans ce film admirable, ce film ont la beauté provient surtout de la science de ses travellings et de la composition géométrique et picturale de ses images mais aussi de ce regard détaché, rigoureux et aristocratique sur la vie et le temps. L’éternité et un jour, c’est une sorte de cri existentiel, enserré toutefois dans son élégance, un poème sur l’irréversibilité du temps. Ici, comme dans toute œuvre majeure, le contenu thématique s’avère multiforme. On y trouve, en effet, une réflexion sur l’art et la vie, sur l’identité nationale (à travers la langue et la poésie), et sur l’Occident et les pays anciennement communistes (à travers l’émouvante relation qui unit Alexandre et un petit réfugié albanais). Comme Tarkovski, Angelopoulos pratique un cinéma qui « sculpte le temps« , mais à la différence du grand réalisateur russe, la valeur suprême ici n’est pas le mysticisme mais l’art (qui, lui-même, vient remplacer la politique dans le parcours intérieur du cinéaste).(Alain Malassinet, In: Raison présente, n°130, 2e trimestre 1999. Prison et droits de l’homme. p. 111). »

« … Selon Angelopoulos, son film est le portrait « d’un homme avec ses souvenirs et ses fantasmes ». Contrairement au Regard d’Ulysse, L’Eternité et un jour se construit en dehors de l’Histoire, pour s’attarder sur l’histoire d’un homme malade et seul. Explorateur de la psyché humaine, Angelopoulos façonne un imaginaire qui s’entremêle avec la réalité d’un jour. Ce long métrage poétique est une invitation au voyage intérieur qui flirte continuellement avec les frontières (imaginaire / réalité ; passé / présent ; frontière tangible nimbée d’irréalité ; vie / mort).
Comme dans la plupart des films du réalisateur, nous retrouvons les concepts de frontière et d’itinéraire. En déambulant dans la ville de Salonique, Alexandre parcours le fil de sa vie et franchit au gré de sa pensée un présent devenu illusoire pour retrouver les joies d’un passé lointain. Ces instants se répondent continuellement dans un foisonnement de sensations qui bousculent fortement l’être qu’est Alexandre. Angelopoulos crée une sorte d’écho régulier entre un passé rempli de nostalgie et de joie éphémère et un présent débordant d’amertume et de spleen. Le temps, dans son déroulement et ses fractures, structure ainsi une narration complexe car polyphonique. Alexandre n’est jamais ici, ni là-bas. Il navigue entre deux rives, juxtapose les deux journées par un vécu « d’arpenteur » et un fantasme de « rêveur ». L’imbrication temporelle, qui est aussi celui des sens et de la réflexion, permet au cinéaste de philosopher sur le temps qui passe, sur l’importance des joies simples (la scène du mariage montre son incapacité à profiter de l’instant) et des regrets qui s’amoncèlent, inexorablement.
L’incursion d’Alexandre dans ces parties rêvées, tel qu’il est maintenant, apporte une continuité narrative en instaurant une passerelle entre hier et aujourd’hui. L’imaginaire prend forme et ne se dissocie pas formellement de la réalité du jour. Cette prouesse cinématographique est renforcée par des plans-séquences utilisant de longs travellings coulés et progressifs. Ceux-ci imposent une continuité dans le regard et nient l’idée de rupture. Nous partageons ainsi l’expérience d’un homme qui se souvient et assistons à la matérialisation en temps réel de cet itinéraire de la pensée et du cœur. C’est sans doute là que réside la grande réussite de L’Eternité et un jour.

Cette particularité stylistique doit être mise en parallèle avec l’intrusion d’un jeune garçon. Sorti de nul part, l’enfant sonne comme un écho mystérieux mais tangible d’une journée fantasmée. Accompagnant Alexandre dans son chemin intérieur, l’enfant ressemble à un fantôme bienveillant ayant des paroles d’adulte. En instaurant une relation d’affection réciproque, Angelopoulos tisse des liens bien plus forts qu’avec la fille de l’écrivain. Pour la première fois, il trouve un vrai bonheur et se laisse envahir par l’émotion. En présence de l’enfant, Alexandre ne projette aucune image du passé et l’imaginaire ressenti devient alors symbolique. La scène du poste de frontière se construit dans une discontinuité narrative qui énonce la peur. Sorte de passage fantasmagorique encerclé de neige et de brouillard, cette zone est un ailleurs, un au-delà vers lequel Alexandre ne veut pas s’engouffrer. En tirant l’enfant par le col, il fait demi-tour et s’enfuit. A la fin, il désire rester avec l’enfant et lui dit : « reste avec moi ». Cri d’un cœur qui n’a peut-être jamais su aimer quand il le fallait.
L’importance des mots revient évidemment dans ce long métrage. Le fait de dire enfin les choses, c’est revendiquer une âme et des sentiments. Réflexion sur la vie, L’Eternité et un jour s’abandonne sur ce qui reste important, et libère l’enclave du temps qui passe à la seule fin de remplir la vacuité de l’existence. Le poète, personnage de littérature du 19e siècle lui aussi fantomatique, s’invite au voyage et symbolise l’apprenant à la recherche de mots. Il veut comprendre, saisir, sentir et avancer. Par cet échange d’un autre temps, Alexandre dépasse ses propres frontières et s’autorise à espérer et à regarder le monde tel qu’il est pour ne plus devoir le regretter.
Personnage de l’exil entre « douleur et désir », Alexandre est un étranger du monde. Accaparé par l’idée de création, il ne peut vivre ce qu’il décrit avec des mots. Prisonnier d’un passé révolu, il reste comme tétanisé par un monde qui lui échappe, mais qui, au côté de l’enfant, lui ouvrira enfin les portes de ses rêves. » (iletaitunefoislecinema.com)

« … L’Éternité et un jour est un drame sur un exilé qui a perdu ses origines, sa langue natale et qui prend conscience de la mort. La magie du film est de nous faire réaliser que le cinéma peut nous rendre présent le passé même si celui-ci n’est que pensées, souvenirs, regrets. Le sujet, d’après son auteur, est le suivant : « Vivre ou écrire ? Cette question est au cœur de mon film. L’achat des mots en est la métaphore. On paie de sa personne pour chaque mot qu’on trouve, pour chaque image qu’on tourne… ». » (chronicart.com)
« L’Éternité et Un Jour fait partie de ces films que l’on redoute un peu d’affronter, tant la réputation de son auteur paralyse : rigueur intellectuelle, références culturelles indéchiffrables pour qui n’est pas grec, œuvre élitiste et aride, voire carrément hermétique, artificielle et fumeuse, pour les plus récalcitrants à la démarche cinématographique d’Angelopoulos. Et pourtant, ce film est certainement le plus accessible, le plus simple du réalisateur : que faire quand on sait que le jour qui se lève sera notre dernier ? Alexandre, écrivain vieillissant à qui Bruno Ganz prête son épaisseur, a déjà capitulé et referme un à un tous les éléments qui ont composé sa vie, avant de rejoindre un hôpital dont il ne ressortira pas. Il fait alors le constat saumâtre d’une vie ratée : il laisse une œuvre incomplète, des travaux au stade d’ébauche, des lambeaux de phrases. Il n’a pas su non plus instaurer un dialogue avec sa femme aujourd’hui disparue ni lui consacrer le temps qu’elle lui demandait, un jour, juste un jour pour elle seule. Le temps a fui et il ne laissera rien d’achevé derrière lui.
Cette journée qui s’annonçait aussi froide et triste que peut l’être un dimanche d’hiver à Thessalonique, lestée du poids des souvenirs qui s’imposent à lui, n’aura pourtant rien d’une tombe qui se referme. Un dernier voyage, tant intérieur que réel, va bouleverser ses certitudes. Sa route va croiser celle d’un petit Albanais, un de ses mômes de la rue que traque la Police. Alexandre le sort des griffes des mafieux, le nourrit, tente de le ramener en Albanie, refuse de le lâcher tant qu’il n’est pas persuadé de l’avoir mis en sûreté, lui trouve un bateau et le laisse partir.

Le garçon, de son côté, lui aura donné trois mots pour le remercier et le réconcilier avec sa vie, comme autant d’oboles qui font sens pour le grand passage. Le poète grec Dionysios Solomos, revenu à Zante après des études en Italie sans plus savoir un mot de sa langue natale, achetait aux habitants des mots pour écrire ses poèmes. Comme lui, Alexandre va renouer avec l’existence avec des mots simples de sa propre langue : il doit admettre qu’il est un exilé (« Xenitis »), un étranger à sa propre vie qu’il n’a pas vécue, trop accaparé par ses travaux littéraires et que cette dernière journée a tout d’une ultime odyssée pour trouver des réponses, si douloureuses soient-elles, à cette impossibilité de communiquer avec les autres. Mais Alexandre doit aussi être conscient de l’amour que sa femme lui a porté, des mots tendres qu’elle lui a adressés (« Korphoula mou »). Il ne doit plus méconnaître ces sentiments mais les prendre en compte comme une extraordinaire richesse. Enfin, le garçon, lui rappelle que cette prise de conscience vient bien tard (« Argadini »), que tout est joué depuis longtemps, qu’il ne peut plus changer sa vie. Il ne sert plus à rien de se raidir contre cette vie passée trop vite et trop mal, trop seul. Alors le temps d’un plan séquence d’anthologie, Alexandre retourne dans la maison qui sera détruite demain, ouvre une fenêtre et retrouve les souvenirs d’une journée de septembre datée de trente ans, se mêle à la foule de ses amis et de sa famille, pour une dernière valse lente avec sa femme à qui il parle enfin. Non, il n’est pas encore trop tard.
Si Théo Angelopoulos sait bien évidemment filmer le Nord de la Grèce comme personne, rendre ses pluies, son brouillard, sa mélancolie grise d’une poésie déchirante, il sait aussi imaginer des atmosphères oniriques, des images fulgurantes de beauté qui viennent déchirer l’écran, telle cette frontière albanaise cauchemardée par Alexandre, tendue d’un haut grillage auquel s’agrippent des individus immobiles comme autant d’être humains déjà morts, sous un ciel plombé, étouffé de neige sale. » (leprésentdéfini.com)
Présentation du film et animation du débat avec le public : Bruno Precioso.
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