
Vendredi 06 Mars 2026 à 20h
Cinéma Jean-Paul Belmondo (ex-Mercury) – 16 place Garibaldi – Nice
Film du duo Catherine Vincent, France-Syrie, 2025, 1h24, vostf
En février 2025, deux mois à peine après la chute inattendue du régime de Bashar El Assad, Mohamad et Mariam, Syriens réfugiés à Marseille, décident de retourner en Syrie, accompagnés de leurs amis Catherine et Vincent. Sur place les souvenirs de la guerre reviennent. Des discussions s’engagent sur comment participer à la reconstruction de la nouvelle Syrie. Vincent va filmer leurs premiers pas dans Damas où la liberté de parole est omniprésente. Ils se rendent dans des quartiers où les destructions sont massives. Ils sont submergés par l’effroi. Des scènes puissantes et poétiques, comme le concert d’une chorale féminine interprétant des chants de la révolution ou un potager surgissant au milieu des ruines, illuminent leur voyage.
En présence de la réalisatrice Catherine Estrade et du réalisateur Vincent Commaret.

Le duo Catherine Vincent

Catherine Vincent est un duo de pop-song formé par Catherine Estrade (Buenos Aires 1972) et Vincent Commaret (Saint-Fons 1964). Ils se sont rencontrés à Paris, mais c’est à Damas, en Syrie, où ils ont vécu pendant 4 ans, qu’ils ont commencé à faire de la musique ensemble. Depuis août 2004, ils vivent à Marseille.
Mélange original de pop et de folk, les chansons de Catherine Vincent ont la particularité d’être en plusieurs langues : français, espagnol, anglais, italien et arabe. Amoureux du cinéma, le duo a créé une forme de ciné-concert originale en chantant les dialogues, ce qui leur permet de les décliner en plusieurs langues.
Également monteur, Vincent a collaboré avec Ghassan Salhab, Robert Guédiguian et Paul Vecchiali. Celui-ci a demandé au duo de réaliser la musique des films Nuits blanches sur la jetée (2014, compétition officielle à Locarno), et C’est l’amour (2016).
Contexte
Le 8 décembre 2024, un événement majeur et inattendu a eu lieu en Syrie : la chute de Bachar al-Assad mettant fin à une dictature qui a duré 54 ans. En mars 2011, une révolution a commencé en Syrie. Le peuple est sorti dans la rue pour exiger : Liberté, Justice et Dignité. La réponse du régime avait été sanglante. En novembre 2024, le groupe Hayat Tahrir el Sham lance une opération éclair et libère le pays. Une nouvelle ère s’ouvre en Syrie. Le duo Catherine Vincent, formé par Catherine Estrade et Vincent Commaret est un groupe de musique, né en Syrie où ils ont vécu de 2000 à 2004 avant leur déménagement à Marseille. Ils ont rejoint la Révolution syrienne dès le début.
Mohamad Al Rashi, un acteur et musicien syrien, est engagé dans la Révolution. Contraint à l’exil et trouvé refuge à Marseille en 2014 où ils ont repris leur collaboration musicale. Ils ont continué à soutenir et communiquer sur la révolution syrienne à travers leurs chansons. En février 2025, ils décident avec Mariam, l’épouse de Mohamad, de voyager ensemble en Syrie pour ce premier retour. Mohamad, qui avait été harcelé et emprisonné par le régime de Bachar al-Assad, a dû surmonter ses peurs pour y aller. C’est un voyage inattendu car il n’a jamais pensé rentrer chez lui ni avoir l’opportunité de participer à la reconstruction de son pays. Les débats sont animés, la route est longue et difficile. Le duo Catherine Vincent a eu l’occasion de vivre et de partager avec lui ce moment privilégié et surréaliste à la fois heureux et triste.
Notre critique
par Josiane Scoleri
Le film de Catherine Estrade et Vincent Commaret est un journal de voyage, un instantané pris au moment M, nécessairement destiné à se transformer rapidement en archive. Aujourd’hui, un an à peine après le tournage, il y a fort à parier que la situation à Damas est déjà radicalement différente. L’intérêt de ce genre de film, c’est précisément de se transformer au fil du temps, de document à chaud, fenêtre sur une réalité inconnue au moment de sa fabrication à document rétrospectif et source de comparaison en fonction de l’évolution de la réalité sur le terrain. La caractéristique première de Notes sur un retour en Syrie, c’est d’être avant tout un film intime, un film au ras du quotidien. Ce n’est pas un film théorique, encore moins un film didactique. Ce n’est pas un film qui aurait l’ambition de disserter sur la Syrie contemporaine. Ce n’est pas non plus un film d’Histoire. C’est un film vécu. Et c’est ce qui fait toute sa force.
Tant Mariam et Hamad, comme Catherine et Vincent, les quatre protagonistes du film entretiennent un lien très fort à ce pays et à la ville de Damas. Les uns comme les autres, pour des raisons différentes, pensaient sans doute ne jamais pouvoir y retourner. Ces retrouvailles ont clairement quelque chose d’inespéré et ce n’est certainement pas un hasard si le film commence sur la route, tendu vers ce lieu dont on peine encore à croire qu’il soit réellement accessible. La caméra est dans l’habitacle et nous voyageons donc nous aussi avec les passagers dans la nuit et le froid quelque part entre le Liban et la frontière syrienne. Impossible de ne pas ressentir dès le premier plan l’émotion qui règne là, qui prend toute la place et qui va aller crescendo au fur et à mesure que la frontière se rapproche. «En route» chante tout naturellement notre duo de musiciens. Chacun est sur le qui-vive, toutes antennes déployées pour essayer d’enregistrer le moindre signe, le moindre indice qui fait sens. Or, d’une certaine manière, tout fait sens. Nécessairement.

Chaque scène apporte son lot de révélations, de chocs, de souvenirs qui remontent, de questionnements. Nous sommes toujours à hauteur de personnage, dans le taxi, dans l’appartement, sur le balcon ou dans la rue. Intérieur comme extérieur, le cinéma de Catherine Vincent reste un cinéma de la proximité. Et c’est là une autre ligne de force majeure du film. Sans jamais être intrusive, la caméra s’accorde au rythme de la découverte /redécouverte de ces lieux si familiers et pourtant frappés d’une étrangeté infinie. Et souvent d’une infinie tristesse.
L’habileté du montage – n’oublions pas que c’est le premier métier de Vincent Commaret- nous permet de vivre à la fois les scènes de liesse populaire, de libération de la parole (les clients du bar qui se lâchent et insultent copieusement l’ancien dictateur), les lieux qui changent de noms pour parler de la révolution, le drapeau, bien sûr, si longtemps interdit et omniprésent tout comme ces moments terribles où nous découvrons, abasourdis de stupéfaction, l’ampleur des destructions. Des quartiers entiers qui ne sont plus que gravats à perte de vue. On a beau avoir vu quantité d’images similaires depuis les deux ans et demi de guerre à Gaza et les bombardements récurrents au Liban, impossible de s’habituer à une telle dévastation. La violence extrême, la négation de l’autre, la soif de toute puissance absolue qui se dégagent de ces longs travellings latéraux filmés depuis une voiture nous renvoie à une telle inhumanité de notre espèce qu’on en ressort une fois de plus, volens, nolens, littéralement K.O. debout.
Mais au plus profond de cette noirceur, surgit tout d’un coup un moment de grâce, des habitants qui tentent de retrouver leurs marques dans ce qui était leur quartier et nous montrent de minuscules potagers au milieu des ruines. Le vert tendre de ces quelques plans d’ail, d’oignon ou de menthe au milieu de tout ce gris poussière est sans doute la plus belle profession de foi dans l’avenir qu’on puisse imaginer. La plus humble aussi. La plus élémentaire, sans doute. Ces scènes qui touchent à l’essentiel font tout le prix de ce carnet de bord. La scène du cimetière en est un autre exemple. À toutes les époques et sous toutes les latitudes, la maison des morts est un lieu sacré et dans ce cimetière où chacun est saisi d’effroi devant le nombre de stèles renversées, l’annonce d’un enterrement récent est une autre marque de résilience, voire même de résistance. Une manière d’affirmer que là aussi, paradoxalement, la vie peut reprendre son cours.
Notes sur un retour en Syrie égrène ainsi les scènes, comme autant de moments significatifs, du plus trivial au plus tragique, de la convivialité autour d’un repas partagé au retour brutal de l’actualité, nationale et internationale, de la chorale Gardenia qui chante la liberté à cette vieille dame qui préfère ne pas parler du passé, alors que pour la première fois, nous avons une vue panoramique sur toute la ville. Il en résulte une mosaïque très riche qui finit par dresser un état des lieux bien plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. Avec une modestie réelle, revendiquée comme une véritable marque de fabrique, le film nous permet de toucher du doigt quelque chose d’aussi impalpable que l’air du temps, un frémissement, la petite musique qui se dégage de ces moments de bascule où chacun sait que rien ne sera jamais plus comme avant. Pour le meilleur ou pour le pire? Éternelle question vouée à rester sans réponse.
Sur le web
Interrogé sur leur rapport à la Syrie, Vincent répond : « Je suis allé pour la première fois en Syrie en 1994 et j’ai été charmé par Damas et par les Syrien.nes dès les premiers instants. J’ai surtout eu la chance de me faire des amis tout de suite, notamment Mohamad Al Rashi, un des protagonistes du film avec qui j’ai fait de la musique. La deuxième fois, j’y suis retourné pour enregistrer quelques morceaux. En 1999 quand j’ai rencontré ma compagne Catherine Estrade à Paris, je faisais beaucoup de montage son pour le cinéma et je voulais essayer de me consacrer uniquement à la musique. En 2000 après la naissance de notre première fille, on a décidé d’aller vivre ensemble à Damas. M’éloigner de Paris représentait pour moi la possibilité de me dédier complètement à la musique. Là bas on a commencé à faire de la musique ensemble, et avec Mohamad bien sûr. Notre premier groupe s’appelait Bala chawareb qui veut dire « sans moustache ». Ensuite on s’est constitué en duo, tout en continuant la collaboration avec des musiciens syriens. On s’est d’abord appelé Vincent et Catherine puis Catherine Vincent. J’avais créé mon propre studio de musique El ward où nous avons enregistré plusieurs albums. On faisait des concerts en Syrie, au Liban, parfois en Jordanie. J’ai fait un peu de formation auprès du centre national du cinéma syrien et animé des ateliers de création musicale pour des enfants. Catherine travaillait auprès du centre culturel français comme professeur de FLE. Notre seconde fille est née en 2002 et en 2004 nous sommes venus nous installer à Marseille. Nous avons toujours gardé un lien fort avec la Syrie et quand la révolution à commencé en 2011 nous avons été tout de suite impressionnés et admiratifs de ce peuple qui se soulevait contre ce dictateur si cruel ».

Sur la réalisation du film Notes sur un voyage en Syrie, il ajoute : « La chute du régime le 8 décembre 2024 a surpris tout le monde. Tout d’un coup on pouvait imaginer à nouveau retourner dans ce pays que l’on croyait ne jamais revoir. Quand nous avons pris la décision d’y aller très vite, je me suis dit que j’allais filmer. J’aime filmer même si cette pratique est irrégulière. J’ai souvent utilisé mes images pour les clips de notre duo et surtout pour notre spectacle pluridisciplinaire créé en 2021 « Jamel Ibntrewan, lost in Berlin » qui racontait l’histoire d’un réfugié syrien à Berlin à travers le prisme de l’image de Walter Benjamin. La préparation du voyage a consisté à savoir quelle caméra apporter, quel matériel pour gérer les rushes etc. Des amis m’ont beaucoup aidé. En filmant sur le vif j’avais dans l’idée de faire des plans séquences c’est-à dire d’essayer de faire en sorte que chaque plan puisse être autonome. Je voulais filmer pour garder une trace de ce moment, que je savais serait historique, pour le pays, pour mon histoire personnelle et celle de mes amis réfugiés mais je ne pensais pas encore véritablement à un film... Lorsque nous sommes rentrés à Marseille, je n’avais hâte qu’une hâte c’était de me mettre au montage pour voir ce qu’il pourrait sortir de ce que j’avais filmé. Je me suis enfermé pendant 12 jours. J’ai travaillé intensément. J’avançais en m’aidant de la chronologie du voyage, en classant mes rushes par journées. J’ai monté comme s’il s’agissait de la version finale. J’ai appris cela de Paul Vecchiali. Travailler précisément et dans le détail de la coupe...
… Le but de ce film était de saisir nos premières sensations dans ce pays heureux mais fatigué après 14 ans de guerre. Les premiers jours en Syrie nous étions ahuris, c’était surréaliste. Être rentrés, être bien accueillis, ne pas avoir peur, plus d’image de Bachar Al Assad, le drapeau vert qui est celui de la révolution partout… C’était irréel. En revanche, rien ne nous avait préparé à l’ampleur des destructions. On a tendance à dire que Damas n’a pas changé car le centre n’a pas été touché par les bombes, mais grand nombre de quartiers ont été complètement détruits, pillés et interdits à leurs habitants. Ils y retournent maintenant et les quelques personnes présentes avaient envie de nous guider dans ces quartiers fantômes et nous encourageaient à filmer. Mais comment filmer l’ampleur des destructions, comment montrer l’immensité de la ville en ruines et aussi essayer de trouver des traces de la vie avant les bombardements. Comment je le dis dans le film c’est quelques chose de voir une photo d’immeubles en ruines et une autre de se retrouver dans l’espace gris et sans vie ».

Catherine ajoute : « Nous aimons dire que la peur en Syrie est partie aussi vite que le régime est tombé. Quand nous sommes allés en Syrie en février 2025 c’est-à- dire à peine deux mois après, l’euphorie était encore à son comble. Tout le monde parlait, voulait raconter, témoigner. A l’ère du smartphone et des réseaux sociaux tout le monde filme. Ceci dit c’était étonnant pour nous, car « avant » c’était bien sûr complètement interdit de filmer et très surveillé ».
Interrogée sur leurs amis Mohammad et Mariam, Catherine répond : « Mohamad Al Rashi est comédien et musicien. Il a rencontré sa compagne Mariam Rehayel, libanaise, alors qu’ils étaient étudiants, lui à l’Institut national d’Art dramatique et elle à l’université de pharmacie. Mohamad est connu comme comédien dans son pays. Il a tourné dans beaucoup de séries TV. En plus il ressemble beaucoup à son père qui était un comédien très célèbre et respecté, Abderrahman Al Rashi (mort en 2014). Tout ça pour dire qu’en 2011 quand il commence à prendre part aux manifestations contre le régime son visage n’est pas anonyme. Cela lui a valu la prison, le harcèlement, la persécution. En 2014 Mohamad et Mariam ont décidé de demander l’asile en France et sont venus s’installer à Marseille avec leurs deux filles. Mohamad a eu de la chance car il a pu continuer sa carrière d’acteur en participant à de nombreux projets de théâtre et cinéma. Ensemble nous avons développé plusieurs projets musicaux et créé des chansons pour soutenir la Révolution syrienne. Pour Mariam ça a été plus compliqué. Elle était déjà exilée en tant que libanaise du Sud c’est-à-dire un territoire constamment attaqué par Israël. Ce deuxième exil a été difficile à accepter. Aujourd’hui elle travaille dans une association à Marseille qui aide les femmes exilées et les LGBT+...
… Pour Vincent et moi c’était très fort de retourner en Syrie avec Mohamad et Mariam. C’était très généreux de leur part de partager ce moment avec nous, les retrouvailles avec leurs proches, le retour dans leur maison. Dans ce Damas en ruines on a aussi réussi à capter des moments de résilience. A travers la rencontre avec des personnes comme Zeina Shahla, Salma Azmeh et Hani Mounif qui ont été très actifs durant la révolution, ou la merveilleuse chorale Gardenia qui a répété clandestinement durant des années et dont on a vu un magnifique concert à l’Opera de Damas ».
Présentation du film et animation du débat avec le public : Catherine Estrade, Vincent Commaret et Josiane Scoleri.
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