Nuit obscure – Au revoir ici, n’importe où/Ain’t I a Child ?




Samedi 22 et Dimanche 23 Novembre 2025 à 14h.

Cinéma de Beaulieu, 1 Av. Albert 1er, 06310 Beaulieu-Sur-Mer

Films de Sylvain George, France, 2023, 3h03 et 2025, 2h44.


Tarif spécial adhérents CSF : 5

Nuit obscure – Au revoir ici, n’importe où

Nuit Obscure – Au revoir ici, n’importe où approfondit cette exploration à Melilla, en filmant le quotidien des enfants et jeunes adolescents, leur manière de s’approprier l’espace urbain et de détourner les usages des lieux, d’habiter la ville malgré les contrôles, la violence et la précarité.

« Sylvain George déclare : Je ne voulais pas faire un film sur « les réfugiés » : j’ai essayé de comprendre comment fonctionnent les politiques d’immigration et la manière dont les pays européens élaborent ces textes. J’ai commencé à Calais, avec  Qu’ils reposent en révolte (Des figures de guerre), et maintenant, me voilà à Melilla, mais l’idée est toujours d’essayer de comprendre les conséquences. J’avais besoin de temps pour comprendre le rythme de la vie de ces jeunes, pour montrer comment leurs journées commencent et comment elles se terminent… Je ne voulais pas faire un documentaire à partir de témoignages larmoyants, je ne saurais même pas comment faire. Par ailleurs, ces garçons ne parlent pas vraiment de leur passé. Ils se concentrent sur le présent, sur la lutte, sur leurs amitiés. Il était important de respecter cela. Quand deux d’entre eux se sont vraiment rapprochés, alors oui, ils se sont mis à parler. Pendant le transit, ils ne parlent pas beaucoup non plus. Ça prend tellement d’énergie (certains prennent des drogues pour survivre au voyage). L’un d’eux a été victime d’abus sexuels, mais il ne le dirait jamais à ses amis. Un peu plus tard, quand leur situation se stabilise, tous ces souvenirs reviennent, et les choses deviennent violentes : ils s’auto-mutilent ou perdent toute envie de vivre. Ils commencent à comprendre ce qui leur est vraiment arrivé. Je ne les forcerais jamais à partager ça. Il ajoute: Je ne faisais pas un film sur eux. L’idée était de découvrir cette réalité avec eux. Pour moi, le temps était vraiment la clef. Si vous passez du temps avec vos personnages, ça génère de l’intimité. Récemment, on m’a accusé de faire un film sur des enfants « sauvages », mais c’est ce système et le passé colonial de cette ville qui les ont mis dans cette position, pas moi. En regardant votre film, quelque chose me faisait bizarre, et alors je me suis rendu compte que c’était parce que dans mon esprit, la nuit n’appartient pas aux enfants. Sauf que c’est là qu’eux deviennent les maîtres de la ville. Ils peuvent se l’approprier, sauter les barrières. Dans ce sens, la nuit est politique. Leurs gestes changent et tout est calme (personne ne crie sur eux). Je ne montre pas tellement d’interactions avec les locaux, mais si certains leur donnent de la nourriture et des vêtements de temps en temps, ces rencontres peuvent aussi être violentes. La nuit, les règles ne s’appliquent pas. » (cineuropa.org)

Notre Critique

par Josiane Scoleri

Démocratie

Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route !

(Arthur Rimbaud – Les illuminations)

Le titre du deuxième volet de Nuit obscure est donc emprunté à Rimbaud. Un poème un peu oublié des Illuminations qui s’intitule Démocratie. D’entrée de jeu, le propos du cinéaste est clair : il en va ici de notre démocratie, rien de moins. Il nous faut en avoir conscience. À la vision du film, j’irais même plus loin : il se joue là quelque chose de notre honneur, de notre dignité individuelle et collective, face à la violence et l’absurde que sécrètent nos sociétés d’opulence.

Retour à Melilla donc. Toujours la mer, les rochers. Toujours les remparts et les grilles. Toujours la nuit. Et toujours l’outre-noir de Sylvain George, serions-nous tentés de dire si l’expression n’était pas déjà réservée à Soulages. Cette fois-ci, nous sommes avec des enfants. Quelques ados, mais surtout des petits. Des enfants des rues, comme on dit. Des enfants qui n’ont que la rue. C’est là qu’ils vivent, c’est là qu’ils jouent. Ils ont l’air d’avoir 8 ou 10 ans. Rarement plus. Et comme tous les enfants, ils débordent de cette énergie qui semble inépuisable. Ils s’amusent d’un rien, d’un costume de clown et d’un bout de ficelle. Ils font mêmes des cabanes dans les arbres. Ils se chamaillent, ils se battent comme tous les gamins. Parfois un jeune adulte leur dit d’arrêter. Des enfants comme les autres, en somme. C’est précisément à cet endroit que le geste de Sylvain George prend toute sa force et son ampleur. Il nous fait toucher du doigt l’essence même de l’enfance, cette vie en devenir, vacillante comme la flamme d’une bougie et pourtant indestructible. À l’opposé des constructions contemporaines en vogue sous nos latitudes qui tendent à nier la puissance d’être de l’enfance pour en faire une étape hors-sol, à garder sous cloche.

À voir comment vivent ces enfants dans les rues de Melilla, le sigle administratif MNA (pour Mineur non Accompagné) apparaît dans toute son absurdité. Car ces enfants ne vivent pas seuls. Ils font société par petits groupes, plus ou moins reliés entre eux. Ils savent d’emblée que seuls, ils n’auraient aucune chance de survivre. Ils s’inventent ainsi au jour le jour une sociabilité. C’est leur filet de sécurité dans une situation où ce mot n’existe pas. Et ça marche. Contre toute attente, en y laissant certes des plumes, mais ils tiennent bon. Si les jeunes adultes du premier volet de la trilogie vivaient plutôt dans des sortes de no man’s land à la marge, les gamins investissent davantage le centre-ville et prennent possession de l’espace. On a vraiment l’impression que la ville leur appartient. Ils virevoltent là où les adultes pérégrinaient. Les lieux sont les mêmes, les gestes aussi, puisque les enfants s’entraînent à franchir les mêmes obstacles et pourtant leur rapport à l’espace est différent. Les remparts sont toujours aussi massifs, mais ils deviennent soudain dérisoires face leur silhouette si frêle…

Là encore, la caméra enregistre tout ce qui passe devant son objectif. Chez Sylvain George, tous les détails du quotidien font sens, les graffiti sur les murs comme les vieilles boîtes de conserve, les fils barbelés comme les cicatrices. C’est par l’enregistrement de tous ces signes, du plus minuscule au plus massif, que le réel se construit. Et c’est par l’oeuvre du montage, par la juxtaposition des images et le rythme des séquences que se dégage le sens profond de ce qui nous est donné à voir, dans une compréhension sensible qui va bien au-delà de l’intellect.

La beauté constante des images nous porte. Chaque plan est tellement composé que nous nous trouvons dans un état de tension et d’émerveillement à la fois, face à cette superposition absolue entre réalité et esthétique. L’émotion est d’autant plus troublante que nous sommes dans la non-fiction. Nous en avons conscience à chaque seconde. Nous ne risquons pas de l’oublier. Et de toutes façons, Sylvain George et ses jeunes protagonistes ne nous le permettraient pas. Nous sommes avec eux, à leur hauteur et y compris lorsqu’ils sont avec les « majeurs » comme ils disent, Nous ressentons leur vulnérabilité face à des adultes qui n’ont guère le luxe de s’encombrer d’eux (cf la scène du campement sauvage) et peuvent facilement devenir violents. Ce sont des enfants qui n’attendent guère de compréhension des adultes, éventuellement quelques trucs pour survivre, mais pour l’essentiel, ils s’inventent leur vie. D’ailleurs le Centre d’accueil des mineurs de la ville est singulièrement vide. À croire que ce genre de structure ne les concerne pas. Et c’est probablement vrai, même si nous avons du mal à l’admettre du haut de nos catégories européennes.

Le film avance ainsi, dans un bord à bord de scènes qui semblent toutes au même niveau, comme autant de touches dans un tableau, mais insensiblement une progression s’instaure tout de même. Pendant la dernière demie-heure, où la pluie s’invite dans le décor avec les décorations de Noël, le film acquière une dimension surréelle entre reflets dans les flaques et crèche géante, bondieuseries et magasins de jouets rutilants qui font rêver les jeunes. Le réalisateur insère à ce moment-là 3 minutes de couleurs psychédéliques (un clip sur un téléphone) comme un coup de tonnerre qui annoncerait l’arrivée sur les Champs Élysées. Et là, face à l’Arc de Triomphe, résonne un magnifique poème qui nous fait irrésistiblement penser à Rimbaud.

Sur le web

« Melilla, enclave espagnole au Maroc, est une des seules frontières terrestres entre le continent Africain et l’Europe. Une zone tampon aux frontières externes de l’Europe, vers laquelle convergent des personnes migrantes provenant du continent asiatique, du Maghreb, de l’Afrique noire. Un lieu dans lequel se donne à lire et à voir les politiques migratoires européennes, leurs enjeux, et leurs conséquences. Melilla représente pour beaucoup de migrants africains qui fuient une vie difficile le lieu idéal où rêver d’un avenir meilleur.

Avec une obstination qui confine à l’obsession, le groupe de jeunes mineurs piloté par Malik que Sylvain George suit le même niveau d’obstination, mais toujours avec une discrétion pudique, cherche à atteindre l’Europe. En attendant de prendre leur envol, emprisonnés derrière des barreaux réels et invisibles, les personnages du film construisent un présent en suspens, un simulacre de « normalité » qui se nourrit d’ingéniosité et de désespoir, de virilité de façade et d’un besoin profond de rester des enfants. Nuit obscure – Au revoir ici, n’importe où, en lice pour Le Léopard d’or du Festival de Locarno, est la deuxième partie d’un propos entamé en 2022 avec Nuit obscure – Feuillets sauvages (Les brûlants, les obstinés), présenté hors compétition, toujours à Locarno.

Filmé dans un noir et blanc majestueux qui transforme les aventures des personnages en de gigantesques tableaux vivants qui évoquent Le Caravage, Nuit obscure – Au revoir ici, n’importe où montre ce que le monde occidental ne veut pas voir, met en évidence des dynamiques inattendues, désespérées et fortes, des rêves dissidents qui transcendent les frontières géographiques, des étincelles de vie qui alimentent un feu qu’aucune politique migratoire ne pourra jamais arrêter. Rythmé par un savant montage qui se transforme en un véritable langage, le film se construit à travers une série d’épisodes qui se concluent par un fondu au noir dissolvenza a nero, comme si un oeil se fermait un instant pour rassembler le courage de se rouvrir. C’est que ce que Nuit obscure – Au revoir ici, n’importe où nous montre n’est certainement pas facile, c’est même le contraire. En nous obligeant à regarder, pendant trois heures, ce qui se joue dans les rues de Melilla (mais pas seulement) tandis que nous autres, pour la plupart, dormons, Sylvain George transforme encore une fois le cinéma en acte politique. En éloignant le spectateur de ce qu’il connaît pour lui mettre sous les yeux les cicatrices, les espoirs et les peurs de ceux qui n’ont pas eu la chance de naître au bon endroit, le réalisateur français brise en mille morceaux toute illusion qu’on pourrait avoir.

Les jeunes personnages du film, résistants malgré tout, nous montrent que l’espoir est plus fort que tout autre chose. Rejetés par une communauté qui voudrait tout simplement qu’ils disparaissent, Malik et ses amis se construisent un monde « alternatif » et fragile qui cohabite avec le monde « réel » sans en partager la temporalité. Incessamment poussés vers la fuite, les jeunes filmés par Sylvain George ne connaissent de fait ni le jour, ni la nuit, ni l’état éveillé, ni le sommeil. L’absence de tout privilège, de quelque identité sociale que ce soit, laisse aux personnages du film une seule liberté : celle de construire leur propre utopie où les frontières, (géographiques, linguistiques, sociales) n’existent pas. Sortes d’animaux mythologiques, les jeunes héros du film se retrouvent à dormir entre les branches d’un arbre, dans les interstices entre les rochers, dans le ventre d’une ville qui a appris à les accueillir malgré les protestations de ses habitants.

Les cicatrices, montrées de manière frontale, mais toujours avec respect, comme caressées par quelqu’un qui connaît la douleur qui les a provoquées, se transforment en carnet de bord d’une vie qui veut désespérément être vécue. Loin de tout misérabilisme, Sylvain George exalte la poésie qui se niche dans le désespoir et met en avant un besoin de vivre que rien ne peut éteindre, ni le rejet, ni la répression. » (cineuropa.org)

« Au bout des 3h03 de film, ce n’est pas l’aspect brut des longues séquences qui s’enchaînent que l’on retient le plus, mais bien la photographie soignée qui donne à l’oeuvre et à son propos un lyrisme presque inédit dans le monde du documentaire. Les grands monuments de la capitale, l’écoulement continu de la Seine ou le reflet fantomatique des arbres dans un cours d’eau amplifient la solitude de ces jeunes Marocains qui semblent soudainement évoluer dans un monde parallèle au nôtre, dans un Paris miroir hostile où les seules interactions sociales, en dehors des échanges avec d’autres migrants, se résument aux échanges tendus avec la police. Alors que la violence est omniprésente dans le quotidien de ces figures juvéniles qui déambulent au gré des opportunités – plus ou moins légales –  de gagner leur vie, l’apparition soudaine du beau, le temps d’un plan, sonne presque comme une anomalie, une fausse note dans le cycle de misère auquel semble être condamnée cette jeunesse sacrifiée. La figure de la Tour Eiffel cristallise ce paradoxe tant il paraît absurde de voir des mineurs isolés, sans domicile, évoluer au pied du célèbre monument sans que personne n’interagisse avec eux. 

À travers leurs récits, les parcours de vie de Malik, Mehdi ou Hassan se mettent au diapason : tous ont fui un pays affecté par le chômage de masse et les inégalités pour se retrouver dans une Europe synonyme d’espoir mais qui fait l’autruche sur les conditions de vie des migrants. Les astuces pour obtenir un logement, des papiers ou trouver du travail s’échangent entre ces jeunes qui tuent l’ennui ensemble, à l’abri des regards, bien souvent avec des cigarettes, du soda ou des produits stupéfiants. C’est toute la détresse d’une génération qui s’exprime dans l’oeil de Sylvain George, le cinéaste ne lésinant pas sur les longues séquences de vagabondage et d’ennui collectif qui apportent un enrobage cru à cette oeuvre profondément politique. 

Nuit obscure – Au revoir ici, n’importe où se présente non seulement comme le point final d’une épopée migratoire, mais aussi comme une remise en cause de notre propre humanité. Est-il moral d’empêcher des individus de fuir la misère de leur pays d’origine ? Est-il juste de les laisser endurer des conditions inhumaines une fois arrivés en France ou en Espagne ? Ces questions prennent une nouvelle dimension à l’heure où l’extrême-droite appelle à un cloisonnement plus fort de nos frontières : à défaut d’une sonnette d’alarme sur la situation des migrants, on peut concevoir l’oeuvre de Sylvain George comme une grille de lecture humaniste sur un enjeu de société aussi bien opaque que clivant. » (movierama.fr)

Ain’t I a Child ?

Après avoir sillonné les rues de Melilla, Malik, Mehdi et Hassan arpentent maintenant les pavés de Paris, découvrant ses lumières et ses chimères, ses joies et sa violence… Dans ce dernier volet d’une trilogie sur les politiques migratoires, Sylvain George accompagne les enfants des rues du Maroc à travers cette épreuve et cet âge complexes, dans une Europe qui détourne les yeux.

Notre critique

par Bruno Precioso

La trilogie Nuit obscure est le fruit d’une décennie de travail, imaginée à l’orée de la carrière cinématographique de Sylvain George, dès les années 2005-2006, au cours desquelles le réalisateur en quête de compréhension de ce qui se joue aux frontières de l’Union Européenne effectue un 1er passage par Melilla. Les courts de la série Contre-feux témoignent de cet intérêt précoce pour les exclaves espagnoles qui concentrent les contradictions d’une politique dont les dérives n’ont depuis plus cessé de s’amplifier. Lorsqu’il achève ses tournages autour de Calais presque 10 ans après ce premier contact avec Melilla, le contexte international pousse jusqu’à la caricature les tensions déjà repérables en 2006 ; le projet en gestation depuis 10 ans semble pouvoir débuter, commence le repérage en 2015, au moment où le Centre Pompidou adresse à Sylvain George une proposition de format court, qui se transforme en projet plus ambitieux aboutissant à un film « en 18 vagues », Paris est une fête, repoussant la Nuit de 2 années supplémentaires. Le temps qu’il faut, aussi, pour en réunir les financements. Le travail véritable commence donc en 2018 : après 2 ans de tournage (2018-2020) et 1 an et demi de montage, le 1er volet sort sur les écrans – et d’abord au festival de Locarno 2022 (avant Milan, São Paulo, Buenos Aires…). La 2e partie est sélectionnée à Locarno l’année suivante, la 3e à Cannes en 2025.

« Où irons-nous après l’ultime frontière ? » (Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite)

La nuit, chante Brel, sera longue à devenir demain. Dans cette trilogie, il semble qu’on n’en finisse jamais avec l’obscurité, une nuit éternelle à laquelle on ne se résout pas, pourtant à tenter d’échapper ; et qui, à chaque nouvelle étape de cette quête immense, ne cesse de s’épaissir. Du projet initial qui envisageait un film « assez long, peut-être 180 minutes », Sylvain George finit par déployer une déambulation de 600 minutes où chaque fondu au noir ouvre sur une nuit plus noire encore.

Cette plongée dans la nuit parisienne, dans laquelle nous suivons les jeunes Marocains depuis Melilla, est paradoxalement surpeuplée de passants et de touristes, de voitures et de regards, de policiers et d’ambulances… de fantômes aussi. Pour les harragas, dont on pourrait presque oublier qu’ils sont des enfants à force de nuit, la solitude est un exercice collectif.

Le contraste très puissant fait de chaque lumière qui transperce cette obscurité un impossible aveuglant, presque douloureux, et rend douteux l’éclairage du réverbère et de la lampe de poche, le guide du phare depuis le port de Melilla jusqu’à la Tour Eiffel ; aucune lumière ne dessine un chemin de sortie pour les enfants de ce conte-ci, perdus dans leur vagabondage qui les ramène tous, toujours, au même point, au même non-lieu. Dans ce monde du surplace, l’itinéraire ne se fait qu’en rêve, la vie ne se dit qu’au futur, et le spectateur comprend que ces enfants sont en train d’inventer un temps qui n’existe pas dans la langue française, l’irréel du futur.

Ponctuellement le montage fait subir à l’image ou au son un traitement de déréalisation : brefs ralentis, décalage du son, soudaine accélération sont autant de perte de repères temporels, de surgissements soudains de la main du monteur, car le cinéma ne cherche pas ici à se faire oublier. Une fois parvenus à Paris, les vues en plongée à la manière des caméras de vidéosurveillance se font rares, le plus souvent nous sommes de plain-pied, très rarement en face, en position d’interlocuteur.

Si à Melilla nous suivions régulièrement les harragas jusqu’aux bords, aux falaises grillagées et aux digues embarbelées, la déambulation dans la Ville-Lumière ne s’affronte qu’à des obstacles qui ne protègent rien au fond. Elle oppose certes toujours des murs, des palissades, des grilles, des grillages qu’il faut couper, escalader, franchir, mais cette fois sans plus passer de l’autre côté de rien. A hauteur d’exil, une fois le voyage achevé, on ne découvre pas de nouvel horizon. Et puisque le voyage n’a pas tenu ses promesses les heures s’enchaînent. Il y a peu à faire, peu à filmer, et cet abîme du vide parle plus puissamment que tous les discours sur les enfants errants. Ils se déguisent, se bagarrent, volent pour survivre un jour de plus ou simplement passer le temps, parfois même se volent entre eux. En toute logique pour des hors-la-loi, le vol ne n’est une affaire de légalité mais de moralité, qui suscite débat (est-il plus justifiable de voler que de mendier ?). La nuit dont il est question ici est si sombre que le radeau de ces naufragés, exposé au regard de tous au centre d’un des espaces les plus centraux au monde, reste néanmoins en dehors du monde. Conscients d’être inaudibles, ils parlent d’une foule qui ne les entend pas, la regardent vivre sans en être remarqués (comme nous les observons), et constituent comme un contre-point aux Furtifs de Damasio. Nul besoin de disparaître, ils sont déjà invisibles. En cela aussi la longue durée du film est précieuse : elle permet d’offrir non pas une tribune à Malik ou Hamza, mais des visages, des corps que les spectateurs n’auront d’autres choix que de considérer ; visions saisissantes d’un réel qu’on ne voit plus à force de croire le connaître déjà. C’est ce temps qui prend son temps qui nous force à éprouver ces présences vibrantes, manifestations d’une jeunesse comme puissance d’être, et fait surgir, dans le silence et la durée, d’autres manières d’habiter le monde. Celles des persistances migratoires, de ceux qui s’obstinent.

« On n’y voit rien » Daniel Arasse (2000)

Et il faut bien toute l’opiniâtreté réitérée dans l’exergue des titres pour nous rouvrir les yeux sur ce que nous avons appris à ne plus regarder. Car c’est bien à cette question : ne suis-je pas un enfant ? que nous confronte le film où s’oppose sans détour l’indifférence de la ville à l’inventivité précaire et la vitalité débordante de ceux à qui l’étiquette de ‘‘migrants’’ dénie le privilège de l’enfance. Réinterroger les catégories admises de l’enfance, autre assignation posée par les adultes dont sont exclus par principe les corps que suit la caméra… l’enfance, dans la trilogie, ne correspond à aucune de nos définitions habituelles : ni une classe d’âge, ni un statut juridique, moins encore une innocence à préserver… et à l’évidence aucun avenir à projeter. Elle se définit au présent : une intensité, une manière d’exister en toute liberté, sans place ni légitimité. Une enfance insituable, qui se passe de scénario. Cette enfance-là qui ne demande ni protection ni salut, qui résiste, dérange, et convoque par son indiscipline l’irruption des forces de l’ordre, Sylvain George la définit comme « l’enfance profane ». C’est cette enfance hérétique qu’il faut livrer aux gardiens de la Paix, contrôleurs de l’errance et de la marge, mais gardiens surtout d’un centre qui n’entend pas faire place à ses périphéries.

Le parcours de ces 3 films ne répond pas à une logique narrative, n’établit pas une cartographie continue, mais cherche par-delà les « parcours migratoires » à mettre en évidence une structure de violence. Les souffrances filmées sont les fruits volontaires d’une stratégie d’épuisement collectivement assumée. Et fort logiquement la ville-monde ne répare rien.

« Le film montre les fractures de la société française, et comment « l’enfance » et une certaine idée de la jeunesse peuvent être les premières touchées… Ce film est la suite des deux volets précédents, Nuit obscure – Feuillets sauvages et Nuit obscure – Au revoir ici, n’importe où. Il clôt la trilogie, poursuivant le travail sur les politiques européennes en matière de migration et sur la question des enfants des rues du Maroc qui souhaitent rejoindre les côtes européennes… Dans un Paris en noir et blanc, le cinéaste, caméra chevillée au corps, nous immerge dans le quotidien de Malik, Mehdi et Hassan, mineurs isolés arrivés depuis peu à la capitale. Car c’est bien à cette question : ne suis-je pas un enfant ? que nous confronte le film. Mutique, il oppose sans détour l’indifférence de la ville à l’inventivité précaire et la vitalité débordante de ces jeunes garçons, souvent non reconnus comme mineurs. Ils se déguisent, se bagarrent, volent pour survivre un jour de plus ou simplement passer le temps. Les heures s’enchaînent, il y a peu à faire, peu à filmer, et cet abîme du vide devient la plus grande richesse du film. La durée du film, qui lui confère des airs de cinéma direct, le transforme en expérience d’un cinéma poétique et politique, tel qu’il nous est trop rarement donné à vivre. Le cinéaste nous confronte ici à une réalité qu’il devient alors difficile d’ignorer : celle d’un monde obscur où la lumière de ces enfants, dans leur désir brûlant de vivre, nous montre le chemin. » (Bernard Cerf, Lana Cheramy et Mona Convert, cinéastes de l’ACID)

« … Nuit obscure – Ain’t I a Child?, présenté en première mondiale dans la cadre de la compétition internationale longs-métrages de Visions du réel, est un essai cinématographique plein de poésie qui redonne une dignité aux corps blessés en profondeur qui fuient la douleur en s’accrochant aux bribes d’espoir qui les habitent encore. Le fantasme se transforme alors en un baume qui parvient, ne serait-ce que pour un moment, quand les paupières se ferment et que les personnages se retrouvent dans les bras de Morphée, ou quand les drogues les emmènent loin, à anesthésier une douleur profonde qui devient abyssale…

… Le film, véritable torrent en crue d’une durée totale de 164 minutes, ne se pose pas en traité sur les politiques migratoires, mais en observation minutieuse d’une situation de plus en plus complexe. L’objectif est ici de pénétrer la réalité évoquée de l’intérieur, en se mettant au niveau de ceux qui la vivent dans leur chair, en obligeant le spectateur à s’arrêter et à observer ce qu’il évite souvent de regarder pour ne pas ressentir ce sentiment de malaise et de culpabilité qui le submerge immanquablement. La caméra, toujours très proche des sujets, se rapproche de leurs corps et dévoile ce qu’ils cherchent à cacher : une cicatrice, une dent cassée, les imperfections naturelles d’une peau d’adolescent. Ces détails apparemment banals rendent humanité et concrétude à des êtres humains qui habitent notre ville comme des ombres, qui occupent des espaces exigus, obscurs et sales que les « citoyens ordinaires » fuient.

Le film semble partir du constat que les politiques migratoires, telles qu’elles ont été conçues, sont désastreuses et portent avec elles des tragédies humaines qui habitent en silence nos villes européennes. La question que la trilogie se pose est ainsi comment, de la même manière que les plantes poussent dans le ciment, les corps de ceux qui ont survécu jusqu’en Europe s’adaptent à cet échec, survivent à la tragédie, s’approprient et s’adaptent aux lieux qui les entourent et les rejettent. Comme ses prédécesseurs, ce dernier volet de la trilogie est poétique et politique, délicat et nécessaire, et redonne sa dignité à une enfance volée qui continue miraculeusement de vivre dans l’espoir typique de ceux qui, chaque jour, débarquent en Europe en quête d’une vie meilleure. »(cineuropa.org)

« On connaît de la tour Eiffel les grandes allées majestueuses que les touristes arpentent du matin au soir. On sait moins que dans ces parcs, à deux pas du Trocadéro, vivent et dorment des mineurs isolés, venus du Maghreb en bateau de fortune. Les jeunes passent leur journée à voler, soigner leur squat et refaire un monde qui ne veut pas d’eux. Dans cette extrême précarité, évidemment inconciliable avec la promesse d’égalité, de fraternité et de liberté en France, la drogue n’est jamais loin. Les gamins vivent dans la crasse, le dénuement le plus total et l’ennui est perceptible dans chacune des scènes où on les regarde (sur)vivre… La promesse d’une vie meilleure s’estompe tout de suite dans un noir et blanc splendide qui témoigne alors d’une existence pétrie de solitude, misère extrême et désarroi. La caméra va jusqu’au bord des corps, des visages, des mains, où l’on perçoit les cicatrices laissées par leur parcours. Les filles sont absentes et ils tentent de s’organiser dans une solidarité factice, s’échangeant des plans d’hôtel ou partageant les squats qui se répandent sous les ponts de la capitale.

… L’image est absolument magnifique, la lumière éclabousse les visages qui sont rongés par la nuit et les plans fixes qui s’intercalent demeurent d’une grande beauté. Alors, quel est le but de soigner autant la photographie et le cadrage pour mettre sur un écran des jeunes gens dans la pauvreté la plus sombre ? Ils n’hésitent pas à se vanter de leurs vols, échangent sur leurs combines, dont on sait qu’elles ne sont que de piètres substituts à leur existence sordide. La beauté de l’image élève un peu ces jeunes dans une dimension esthétique qui tranche avec la réalité de leur vie, faite d’arrestations, d’activités délinquantes et d’isolement affectif… » (avoir-alire.com)

« … Si la situation des migrants est devenue un sujet politique qu’on aborde à grandes logorrhées de chiffres et maximes toutes faites sur les plateaux télévisés, Nuit Obscure – Ain’t I a child ? compte bien leur rendre leur humanité, préférant la fable poétique au pamphlet politique. Dans un Paris où tout est fait pour les invisibiliser, ces enfants déambulent sans but, jouent, se bagarrent, volent aussi, probablement plus par ennui que par désir de criminalité. Parfois, les chamailleries prennent des proportions plus dramatiques, la rancoeur et la rage explosent, les désillusions s’expriment en coups de poing. Mais chaque instant de leur existence incarne cette valeur érigée en leitmotiv sur les réseaux sociaux : la résilience. Ici, elle n’est pas feinte ou intellectualisée, elle est charnelle, nécessaire. Car sans croire à un avenir plus radieux, à quoi bon accepter cette condition ?

Proche du cinéma direct, le métrage est un portrait impressionnant de ces mineurs isolés, meurtris dans leur chair, obligeant le public à regarder frontalement ce quotidien. Dans la pénombre de nos grandes villes européennes, des tragédies se jouent en silence. Plutôt que d’en tirer un propos partisan, Sylvain George offre à Malik, Hassan, Mehdi et aux autres, non pas une tribune, mais un visage, des corps que les spectateurs n’auront d’autres choix que de considérer. Par ce simple geste, cette oeuvre pudique et sans artifice réussit un immense tour de force. Sans doute trop long, souvent redondant, ce projet immersif risque d’en décourager plus d’un. Mais par sa proximité saisissante avec son sujet, le film fournit une matière rare dans les salles obscures. Il serait alors bien dommage de ne pas s’y oser. » (abusdecine.com)

« … Nuit obscure – Ain’t I a Child ? se distingue des deux précédents films de Sylvain George par son nouveau cadre géographique : après avoir longtemps stationné dans la ville portuaire de Melilla, une enclave espagnole au Maroc qui relie l’Afrique et l’Europe, le groupe de mineurs suivi par le cinéaste a enfin atteint Paris. Sylvain George reste fidèle à l’esthétique documentaire qu’il développe depuis une vingtaine d’années, en filmant au plus près et dans un noir et blanc contrasté une poignée d’individus marginalisés. Le geste poétique revêt une dimension politique évidente : il s’agit de renouveler le regard habituellement porté sur ces immigrés clandestins, en s’écartant du discours véhiculé par les médias dominants et des représentations stigmatisantes qui en découlent. En déplaçant les lignes de partage traditionnelles qui assignent à certains sujets une forme prédéterminée, Sylvain George s’inscrit dans une démarche qui évoque par exemple le travail que Pedro Costa a consacré depuis Ossos au quartier de Fontainhas dans la banlieue de Lisbonne. Chez les deux cinéastes, les individus filmés sont moins des opprimés que des laissés-pour-compte. Ils ne sont pas broyés par un système de domination que le film s’emploierait à démonter ou à analyser; ils en sont tout simplement exclus – relégués hors des circuits économiques, en marge de la société tout entière. Mais à la différence des films du cinéaste portugais, les délaissés n’occupent pas ici leur propre territoire délimité : la marge cohabite avec le centre, si bien que Paris semble abriter en son coeur deux mondes absolument étanches l’un à l’autre…

… Le film est original, notamment en comparaison avec la production dominante du cinéma français, qui aborde le plus souvent les sans-papiers à partir de la question de leur intégration, au risque de verser dans la fiction réconciliatrice arrimée à un point de vue bourgeois. Sylvain George, au contraire, ne cherche pas à résorber la scission par un discours, mais décentre son regard et s’ouvre aux quotidiens de ceux qu’il filme, ainsi qu’à leur manière alternative d’habiter la ville. Que ce soit aux alentours de la tour Eiffel, dans une péniche ou sur les grilles d’aération du métro où ils déposent des matelas, les personnes accompagnées trouvent surtout refuge dans les interstices de la ville, en attendant parfois la nuit tombée pour accéder librement aux parcs et squares de la capitale. Paris ne se réduit pas à la toile de fond d’une action dramatique, mais se recompose dans une temporalité effilochée à mesure que s’inventent des circuits souterrains : les séquences se terminent de manière systématique par un lent fondu au noir, de sorte qu’aucun lien de causalité ne les relie véritablement entre elles. Les actions sont ancrées dans leur immanence, sans projection vers l’avenir; elles s’offrent simplement dans la matérialité du temps présent… En appréhendant les gestes concrets de ceux subissant au quotidien les conséquences des politiques migratoires européennes, Nuit obscure – Ain’t I a Child ? se prémunit contre une forme d’instrumentalisation qui ferait de ces vies le simple matériau d’un discours édifiant. L’esthétique se trouve alors profondément liée à une exigence éthique, en ce sens que les individus filmés et le filmeur se trouvent sur un pied d’égalité, sans qu’aucun surplomb ne vienne donner un sens déterminé à l’observation… » (critikat.com)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri et Sylvain George.

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