Nuit obscure – Feuillets sauvages (Les brûlants, les obstinés)



Samedi 08 Novembre 2025 à 14h

Cinéma de Beaulieu, 0 Av. Albert 1er, 06310 Beaulieu-Sur-Mer

Film de Sylvain George, France, 2022, 4h15


Tarif spécial adhérents CSF : 5

Melilla, enclave espagnole au Maroc, est une frontière terrestre entre le continent africain et l’Europe. Une zone tampon où se donnent à lire et à voir les politiques migratoires européennes, leurs enjeux et leurs conséquences. Un lieu vers lequel convergent les migrants du Maghreb et d’Afrique noire. Ce sont «ceux qui brûlent». Ils n’ont rien d’autre à perdre que de vouloir vivre jusqu’au bout.

Notre Critique

par Josiane Scoleri

Avec le premier volet de la trilogie, Feuillets sauvages, les brûlants, les obstinés, Sylvain George pose le cadre de son champ d’exploration : la ville de Melilla, ville espagnole sur la côte d’Afrique du Nord et donc frontière extérieure de l’Union Européenne. La ville est fortifiée depuis la conquête par l’Espagne à la fin du XVème siècle. Mais surtout elle s’est barricadée depuis une vingtaine d’années derrière des infrastructures sécuritaires démesurées, financées précisément par l’U.E. Face à la forteresse, de jeunes hommes devenus acrobates qui essaient de passer coûte que coûte. On les appelle les harragas, ce sont les brûlants du titre. Obstinés, ils le sont par définition puisque leur but, c’est de « brûler la mer ».

La caméra reflète la démarche du réalisateur. Respect absolu, à la fois digne et proche, sans jamais une once de misérabilisme. La caméra saisit les moindres variations dans l’expression des visages. Sylvain George, de par sa proximité avec les protagonistes du film, se révèle un portraitiste hors pair. Intensité du regard. Lignes de force et fractures de ces personnalités déjà cabossées par la vie. Rêves et pulsion vitale de la jeunesse. Les jeunes gens de cette première partie savent une seule chose : ils ne veulent pas de la vie toute tracée qui les attend, la vie ou plutôt la survie à perpétuité.

Dès les premiers plans, nous retrouvons le Noir et Blanc très travaillé qui est la marque du cinéaste. Des images fortement graphiques qui portent la poésie au coeur du projet, la poésie comme moyen de subversion du discours établi et des clichés. La poésie comme dépassement du constat sommaire auquel se livrent les médias dominants avec la paresse intellectuelle qui les caractérise. La beauté des images comme arme première du cinéma y compris pour dire l’intolérable, sans rien occulter ni minimiser, sans jamais non plus tomber dans le pathos ou le sordide. Ce n’est pas un défi anodin que s’est fixé Sylvain George puisqu’il s’agit – rien de moins- que de faire advenir un autre regard sur ces personnes et sur ce qu’elles vivent. Et pour ce faire, il commence par leur donner du temps. Le temps auquel ces jeunes gens n’ont jamais droit dans les reportages télé. Le temps dont on veut nous faire croire depuis 250 ans que c’est de l’argent. Alors que c’est d’abord et avant tout la vie qui s’écoule, tout simplement. Le rythme du film, la durée des plans et des scènes, nous permettent justement d’entrer dans cette dimension existentielle, de la ressentir physiquement.

Car Nuit obscure est une expérience sensorielle qui mobilise tous nos sens. Au-delà de la vue et de l’ouïe, nous en arrivons à sentir l’odeur de la mer, du gasoil des navires ou du frichti que se préparent les jeunes. À ressentir aussi le contact des grilles qu’ils escaladent en permanence, les muscles qui se tendent et le shoot d’adrénaline qui les électrise nécessairement. C’est une expérience rare au cinéma d’être ainsi en alerte, toutes antennes déployées.

Au-delà des harragas eux-mêmes, le réalisateur prend soin d’insérer trois longues scènes qui font soudain irruption et nous racontent la ‘‘personnalité’’ de cette ville étrange. Ces trois scènes – la parade militaire désuète et passablement ridicule (7 minutes), le long fleuve de personnes de tous âges qui poussent d’énormes ballots dans un longuissime couloir grillagé (11 minutes) et une scène sidérante de contrebandiers sous-prolétaires (10 minutes) – rythment le film de façon totalement inattendue en nous projetant à chaque fois dans un univers insoupçonné. Par l’habileté du montage, chacune de ces séquences intervient à des moments stratégiques pour nous raconter des mondes qui se côtoient sans se voir. La bourgeoisie européenne qui s’endimanche pour voir passer les soldats, les frontaliers marocains qui ont la possibilité de venir travailler ponctuellement à Melilla et ceux qui, sans travail, font quand -même la navette avec leur produits dérisoires. Trois mondes, trois réalités économiques qui façonnent le visage de Melilla auxquels s’ajoutent bien sûr la communauté des clandestins, relégués en périphérie. Fidèle à sa méthode. Sylvain George bannit toute voix off. La voix du commentateur espagnol sur le défilé n’est d’ailleurs pas sous-titrée. La scène est, de toutes façons, limpide. À l’évidence, Melilla est depuis sa fondation une garnison militaire et elle l’est encore aujourd’hui. (CQFD). Les deux autres séquences sont beaucoup plus énigmatiques. À nous de nous débrouiller avec les images et les déclarations ponctuelles des uns et des autres dont on se rend compte assez vite qu’elles suffisent en fait à nous éclairer.

Après chacune de ces trois scènes, Sylvain George revient aux harragas. Nous pénétrons toujours davantage dans leur mode de vie, leurs formes d’organisation où les temps d’attente et d’observation prennent la plus grande part. C’est pour cela aussi que le film a besoin de se déployer sur un temps long. Toujours cet impératif de nous faire ressentir la vie qui se déroule devant nous. Et comme toujours, le réalisateur parsème son film de magnifiques plans sur des arbres, des fleurs, toutes sortes de végétaux qui résistent eux aussi dans un environnement hostile.

Enfin un dernier mot sur la nuit, que Sylvain George filme comme personne. Sans nul doute le personnage principal du film, au même titre que les brûlants eux-mêmes. La nuit qui n’a peut-être jamais été au cinéma autant chargée de mystères, de menaces et de rêves.

« Melilla est en terre africaine la forteresse d’origine phénicienne qui fait partie depuis la fin du XVe siècle du territoire de l’Espagne. Aujourd’hui, il est possible avec un peu de chance d’assister à une parade de la Légion étrangère et de prendre son temps pour regarder une statue du Général Franco, la dernière dit-on maintenue dans l’espace public espagnol. Il s’est agi pour Sylvain George non d’ignorer ces signes extérieurs de la vie sociale locale, mais de les intégrer afin de prendre solidement ses repères dans ce territoire. Son positionnement stratégique à la pointe Est du littoral marocain en fait une porte d’entrée et de sortie de première importance entre l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud. Dans cette enclave où vivent un peu plus de 83’000 habitants sur 13,41 km2, c’est dans ses marges que le drame récurrent de l’émigration prend au quotidien une ampleur que le cinéaste s’échine à embrasser de son regard. Les quelques poignées de personnages de ce film qu’il réalise seul à l’image et au son, comme plus tard au montage, sont issus des milliers de migrants qui décident de prendre des risques à la vie à la mort pour « brûler la mer », selon leur expression. Atteindre la côte européenne, ne pas se faire prendre, disparaître dans les pays d’Europe, y fonder des conditions de vie dignes en regard de celles, épuisantes, des régions subsahariennes et du Maghreb, tels sont leurs attentes, leurs ambitions. Malaga, en face, est à 208 km.

Nuit obscure travaille à l’établissement implacable d’une géographie physique et humaine dans les méandres d’une citadelle qui exerce une violence continue à force de grillages, de miradors, d’éclairages publics qui éblouissent la nuit et qui, de la sorte, corsètent les corps et les esprits. Melilla est un camp retranché tout mobilisé à assurer l’étanchéité d’une double frontière, celle avec le Maroc et celle, par-delà la mer, avec l’Espagne, qu’il s’agit de préserver des flux migratoires. Pourtant, à Melilla, le commerce fait florès, les bateaux, les avions circulent. Les plans de nuit dont la lumière noire ici et aveuglante là sculptent une architecture spectaculaire, allient les fortifications historiques et celles faites de clôtures métalliques et de fils de fer barbelés. Pourtant, cet espace concentrationnaire est percé de voies, de passages, d’issues secrètes que Sylvain George parcourt avec les jeunes hommes dont il a gagné la confiance. Les migrants se faufilent, s’immiscent en des espaces défiant toute possibilité raisonnable d’accès. Le film emporte dans leur univers où survivre suppose des débauches d’énergie, d’inventions, de solidarités. D’anonymes, ces migrants deviennent des personnages inoubliables.

Le récit accueille avec une patience généreuse des moments d’un seul tenant, permettant de signifier la patience, la souffrance, l’humour, la fatigue que génèrent l’attente et l’invention de nouvelle stratégies pour passer outre les systèmes de surveillance et leurs patrouilles en action. Ailleurs, le cinéaste filme des hommes et des femmes, parfois âgés, habitant Melilla, qui sont contraintes de vendre pour une misère leur force de travail à déplacer des balles de marchandises de 70, 80, 90 kilos. Les images saisissantes sont cadrées sans apprêts et témoignent de l’évidence d’une exploitation éhontée au sein d’une société significativement inégalitaire.  

Sylvain George est caméra au poing avec les migrants quand ils préparent un repas, sillonnent les chemins tracés envers et contre tout, déchirant leurs vêtements à des barbelés, se hissant, sautant au risque de se blesser, trouvant refuge dans des anfractuosités des falaises qui dominent la mer, se baignant sur une plage abandonnée. C’est en temps réel que le cinéaste est témoin d’une tentative pour partie réussie de pénétrer le port marchand en se pendant à une corde. C’est la nuit, c’est dangereux, le mur est haut, l’un d’entre eux tombe lourdement, se fracture un pied. C’est encore en proximité qu’il filme un groupe accroché sur une falaise en pente raide que couvre un grillage auquel la survie suppose de s’y agripper comme le feraient des alpinistes. Ces images exceptionnelles sont prises parmi les jeunes hommes (aucune femme ne paraît dans le film) dans une proximité faite d’une distance à l’abri de gestes intrusifs. À hauteur de leurs corps et de leurs visages, à l’écoute de leurs voix, de leurs rires, engueulades et pleurs, c’est leur présence que donne en partage le film en des temporalités propres à une construction dramaturgique cohérente. Les prises de vues relèvent de ce que l’on appelle le cinéma direct, soit des saisies sur le vif d’actions qui ne sont jamais anticipées et encore moins mises en scène. Aucun commentaire ni questions parasitent la démarche, ni aucune musique, faut-il le préciser ?

Nuit obscure tient pourtant d’une élaboration sophistiquée. Le montage tout particulièrement procède à des coupes souvent à répétition dans l’axe, qui ont pour effet d’accélérer le rythme des actions, sans pour autant les précipiter. Cette manière de travail au coeur du temps filmique fait songer aux oeuvres de grands monteurs du temps, d’Artavazd Péléchian, voire d’Alexandre Dovjenko (dont Sylvain George parle avec admiration) d’un côté, d’Alan Berliner ou de Jonas Mekas de l’autre. Il ne s’agit pas ici de comparer stricto sensu, mais de tenter de nommer un principe de montage qui fragmente l’enchaînement des plans, travaille avec des entités courtes, afin de les faire se précipiter en quelque sorte dans des espace-temps, des moments, qui acquièrent dès lors leur poids spécifique, leurs densité propres. Cinq, dix secondes, cut, enchaînement, la brièveté inscrit une dynamique temporelle à l’intérieur de scènes et de séquences conférant au réel par leurs durées sa dimension réaliste. Cette esthétique met dès lors rigoureusement à l’abri le film d’une tentation voyeuriste. Et Sylvain George sait également tenir longuement des plans, selon l’émotion partagée, observée… en mémoire, lointainement, la notion tellement discutée du montage interdit bazinien, qui rappelle ses enjeux éthiques. Les deux copains rencontrés la nuit sur un rocher face à la mer noire sont submergés de larmes d’émotions enfouies. Ici, point de montage court n’est envisageable. 

Ces Feuillets sauvages composent ainsi un grand récit, première partie d’une trilogie, qui se nourrit plastiquement également d’arrêts sur image, de quelques accélérés comme de ralentis, de noirs profonds, charbonneux, contrastés, de gros grains quand il s’agissait de filmer en absence de lumière. Le film doit advenir, toujours à partir du réel, dit Sylvain George, c’est sa façon d’habiter le monde, d’en élargir l’horizon à des réflexions, des émotions et des méditations. Sa façon de travailler des récurrences, qui ne sont point de simples répétitions, participe au confort du spectateur. Ses conditions de visionnage sont enviables. Les brûlants d’existence, les obstinés de survie sont les personnages émouvants de ce film qui trace l’aventure esthétique et narrative d’un cinéaste de terrain au plein sens du terme. Ses personnages du temps présent sont cloitrés dans cette forteresse de tant de remparts paradigmatiques des pratiques de coercition imposées aux migrants. C’est affligeant et néanmoins, Sylvain George commence et achève son film par une calligraphie dont les mouvements vibrionnants témoignent d’une énergie à ne pas désespérer du monde. Ce qui lie l’homme à la caméra et les hommes de passage est tout à la fois une fraternité de solitude et de compagnonnage aux lumières incertaines. » (filmexplorer.ch)


Présentation du film et animation du débat avec le public : Josiane Scoleri.

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